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Plan de paix de Kushner : MBS et MBZ vont-ils franchir les dernières lignes rouges ?


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Samedi 13 Juillet 2019 - 00:30 Guerre ou paix au Moyen-Orient?


L’Arabie saoudite et les Émirats jouent le jeu américain sans pour autant nécessairement croire à la réussite du plan.


OLJ
Vendredi 21 Juin 2019

Le prince héritier d’Abou Dhabi, cheikh Mohammad ben Zayed, et le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, le 7 juin 2018 à Djeddah. Photo Reuters
Le prince héritier d’Abou Dhabi, cheikh Mohammad ben Zayed, et le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, le 7 juin 2018 à Djeddah. Photo Reuters
Jusqu’où sont-ils prêts à aller ? Jusqu’à quel point l’Arabie saoudite et les Émirats arabe unis, les deux leaders du Golfe, sont-ils prêts à abandonner la cause palestinienne pour participer à la reconfiguration régionale qui vise à faire de l’Iran le principal ennemi et d’Israël un potentiel partenaire ? C’est l’un des éléments décisifs du plan de paix israélo-palestinien élaboré par le conseiller et gendre du président américain, Jared Kushner, dont le mystère doit être en partie levé lors de la conférence de Manama les 25 et 26 juin. Le volet économique de ce plan doit y être officiellement dévoilé alors que l’événement doit permettre aux poids lourds du Golfe de rallier des soutiens arabes tant sur le plan financier que politique. Devant réunir des investisseurs et des officiels gouvernementaux, le sommet de Manama « vise à sortir le peuple palestinien de la misère et à lui permettre d’avoir un avenir stable et prospère », peut-on lire dans un communiqué du ministère émirati des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, publié le 22 mai. Autrement dit, les pays du Golfe devraient passer à la caisse. Tous les éléments portent à croire que le « deal du siècle » consiste essentiellement en un échange paix contre argent. Les pays du Golfe joueraient un rôle essentiel à trois égards : ils contribueront financièrement, fourniront une caution arabe et favoriseront la normalisation des rapports avec Israël.

Une opportunité pour deux jeunes autocrates, le prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane et le dauphin d’Abou Dhabi Mohammad ben Zayed, de tenter de se placer en tête d’affiche du processus de réconciliation israélo-palestinien aux côtés de Washington. Tablant sur leurs liens privilégiés avec la Maison-Blanche – particulièrement Jared Kushner –, le duo chamboule les codes traditionnels adoptés par les dirigeants arabes sur la question palestinienne. Véritable choc pour la région, MBS aurait suggéré en 2017 au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas la ville d’Abou Dis comme capitale au lieu de Jérusalem-Est pour une solution à deux États. Une proposition faite peu avant la reconnaissance officielle de Jérusalem comme capitale de l’État hébreu par les États-Unis et la décision d’y déménager l’ambassade américaine en décembre de cette même année. Selon les médias régionaux, MBS souhaiterait reprendre le flambeau du statut de gardien de l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, ce qui ne manque pas d’inquiéter la Jordanie.

Signes alarmants
« La participation des Saoudiens et des Émirats au « deal du siècle » découle de leur volonté de maximiser leurs relations avec l’actuel président des États-Unis, dans le but de prolonger leur rapprochement avec Israël contre l’Iran », estime Neil Partrick, analyste indépendant et auteur de Saudi Arabian Foreign Policy : Conflict & Cooperation (IB Tauris, seconde édition 2018), contacté par L’Orient-Le Jour. Considérant l’État hébreu comme un rempart solide et nécessaire au Moyen-Orient contre leur ennemi commun, MBS avait souligné, en décembre 2018, que les Saoudiens partagent « beaucoup d’intérêts avec Israël et (que) s’il y avait une paix, il y aurait beaucoup d’intérêts communs entre Israël et les pays du Conseil de coopération du Golfe ». Les officiels israéliens ont également multiplié les déplacements, à la fin de l’année dernière, pour différents événements sportifs à Abou Dhabi et Doha, tandis que le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, s’est rendu à Mascate en octobre.

Des signes alarmants pour les Palestiniens, qui pourraient être les grands perdants de l’ouverture de la nouvelle génération des dirigeants du Golfe en direction d’Israël. Le ministre palestinien du Développement social et membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine, Ahmad Majdalani, a d’ailleurs fait savoir à l’agence Reuters qu’il n’y aurait pas de représentation palestinienne lors de la conférence de Manama et que « tout Palestinien qui participerait ne serait qu’un collaborateur des Américains et d’Israël ». L’incertitude règne pour le moment, alors que « les vues régionales sur le plan de paix restent inconnues car le plan lui-même est tenu secret – même envers les gouvernements étrangers qu’il espère attirer », observe Elana DeLozier, chercheuse au Washington Institute for Near East Policy.

Lignes rouges ?
« Les Saoudiens et les Émiratis vont néanmoins être très gênés s’ils acceptent l’intégralité de ce que semble être le plan Kushner », explique une source diplomatique européenne à L’OLJ.

En dépit des actions de son fils, le roi Salmane a tenu à rappeler, lors du sommet de l’Organisation de la coopération islamique à La Mecque le 31 mai dernier, que « la cause palestinienne est la pierre angulaire des travaux de l’Organisation de la coopération islamique » et qu’elle est « au centre de nos attentions jusqu’à ce que le peuple frère palestinien obtienne tous ses droits légitimes ». « Nous réaffirmons notre rejet sans équivoque de toute mesure susceptible de porter préjudice au statut historique et juridique d’al-Qods (Jérusalem) », a-t-il insisté.

Une ligne rouge tracée et réitérée à plusieurs reprises par le souverain saoudien, qui ne peut être ignoré par le trio formé par Jared Kushner, MBS et MBZ lors de la conférence de Manama. Les dirigeants arabes craignent notamment de voir l’ « Initiative de paix arabe » de la Ligue arabe renversée. Adopté à l’unanimité en 2002 à Beyrouth sur proposition de l’ancien prince héritier saoudien, Abdallah ben Abdel Aziz, il prévoit de rapprocher Israël et les Palestiniens en échange du retrait de l’État hébreu des territoires occupés et de trouver une solution « juste » au problème des réfugiés palestiniens. « La souveraineté politique palestinienne serait exigée au moins dans la majeure partie de la Cisjordanie et de Gaza, bien que les États-Unis et les Émirats arabes unis aient peu de chances d’insister sur tous les attributs de la souveraineté ; tels qu’une force militaire permanente », estime David Mack, ancien ambassadeur des États-Unis au Moyen-Orient et chercheur au Middle East Institute. « Riyad et Abou Dhabi exigeraient également au moins une présence palestinienne symbolique à Jérusalem, qualifiée de capitale palestinienne et assurant la protection de l’accès des autres musulmans », poursuit-il.

Des éléments qui ne paraissent pas être inclus dans le plan de Jared Kushner, laissant sceptiques de nombreux observateurs, qui affirment s’attendre à des promesses d’aides financières des pays du Golfe lors de la conférence de Manama, mais à peu d’investissement de leur part sur le plan politique.

« Il existe un sentiment, dans les capitales arabes du Golfe comme au sein de la communauté politique de Washington, que le plan de paix de l’administration américaine a peu de chances de réussir », rapporte Firas Maksad, directeur de l’Arabia Foundation. Selon lui, « pour Riyad et Abou Dhabi, c’est une politique intelligente de laisser le plan échouer de son propre chef ou en raison de la politique factice d’Israël, plutôt que d’être vus comme s’opposant au gouvernement Trump ».



Jeudi 20 Juin 2019


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