Politique Nationale/Internationale

Pérou : Ollanta Humala ou les risques du caudillisme


Ollanta Humala sera peut-être le prochain président du Pérou. Le 29 octobre 2000, accompagné de son frère, le major à la retraite Antauro et d’une cinquantaine de soldats, le lieutenant colonel se rebellait dans la ville de Tacna, dans le sud du pays, contre la politisation et la corruption de l’armée dirigée par Vladimir Montesinos [1], l’homme fort du régime. Ollanta demandait la démission de Fujimori qui abandonna quelques jours après la présidence pour se réfugier au Japon [2].


Vendredi 7 Avril 2006




par Raúl Zibechi



Pour faire simple, les trois principaux candidats à la présidence incarnent les trois vieilles aspirations de divers secteurs de la population péruvienne : Lourdes Flores, celles de l’oligarchie ; Alan Garcia, celles de l’opportunisme créole et Ollanta Humala, « le caudillo [3] recherché tout au long de notre histoire », affirme le sociologue Gonzalo Portocarrero.
Pour l’analyste, interviewé le 30 mars dernier par le quotidien La República, les politiciens péruviens sont vus comme des « corrompus » et des « sans vergogne » par la population dans un climat où règnent « le désenchantement et le cynisme ».

Pour Portocarrero, la force d’Humala réside dans ce que les gens ordinaires, les pauvres du Pérou l’identifient comme un des leurs : « Sa force se trouve dans cette espèce de complicité avec ses auditeurs, à leur dire : ‘Je suis comme toi et je te comprends’, ‘tu auras ta place dans ma politique’ ». A la différence de ce qui se passe avec la politique traditionnelle, il s’agit d’une identification non pas rationnelle mais émotive voire corporelle : « Cette revendication s’exprime parfois dans un langage non verbal à travers ces gestes, cette emphase, dans des positions corporelles qui le décrivent comme un individu que a vécu avec ceux d’en bas ».

Victimes du modèle néolibéral, une bonne part des partisans d’Humala - en harmonie avec une partie de la tradition andine - continuent à rechercher un caudillo qui mette de l’ordre dans un monde chaotique qui, par dessus le marché, ne leur offre pas d’espace ou tout au plus les accepte comme subordonnés. La faiblesse des institutions péruviennes a conduit le pays à osciller entre deux extrêmes, selon Portocarrero : l’oligarchie versus le caudillisme. L’un et l’autre s’excluent, avec violence même, mais appartiennent à un même univers.

« Les gringos et la classe politique ont ri quand il a fait son apparition dans la campagne électorale. Ils ne lui ont pas donné d’importance, ils l’ont méprisé, ils l’ont insulté, ils l’ont traité comme un moins que rien », affirme l’anthropologue Rodrigo Montoya à La Paz, à l’occasion des IIe Journées andino-méso-américaines : « Mouvement indigène, résistance et projet alternatif ».
A quelques jours des élections du 9 avril, Humala est en tête des sondages et toutes les prévisions indiquent qu’il participera au second tour avec de grandes chances de battre Lourdes Flores, la « candidate des riches » comme on l’appelle au Pérou.

Pour Montoya, le succès d’une candidature ne provenant pas du système des partis est dû au fait qu’il existe depuis longtemps au Pérou « une indigestion totale des politiciens ». Cette fatigue a porté à la présidence un outsider comme Alberto Fujimori, en 1990, et plus tard l’actuel président Alejandro Toledo, lors des élections de 2001.
Les bases sociales les plus solides d’Humala se situent parmi la population andine du sud (Cusco, Ayacucho, Huancavelica, Apurímac), et parmi les secteurs populaires les plus touchés par le modèle néolibéral.

Fils de l’armée

Il s’agit d’un personnage contradictoire si on l’analyse avec les paramètres de la politique rationnelle traditionnelle. Mais Ollanta est avant tout un militaire, « un produit de l’armée », selon Montoya. Quand il s’est rebellé à Tacana (2000), il n’avait pas la moindre chance de faire chuter Fujimori. Aussi ne faut-il pas voir en cet événement une action militaire qui aurait échoué mais plutôt la considérer dans une optique de propagande. Ce fut un succès car, malgré son expulsion de l’armée, il a reçu un large soutien populaire. Quand le parlement a décidé de réincorporer Humala, l’armée l’a désigné comme attaché militaire à Paris, en 2003, une période dont il a profité pour étudier le droit international à La Sorbonne. En 2004, il est envoyé à Séoul pour occuper un poste inexistant : adjoint à la mission militaire du Pérou. Quand son frère se rebelle à Andahualayas, le 1er janvier 2005, action qui coûta la vie à quatre policiers et à deux rebelles [4], Ollanta émet un communiqué témoignant de son soutien. II est alors définitivement écarté de l’armée.

Il y a quelques jours, Ollanta a affirmé dans une lettre publique qu’il s’est lancé dans la course présidentielle parce qu’on lui a refusé la possibilité de réintégrer l’armée. En février 2005, après avoir été écarté définitivement de l’armée, il a écrit une lettre dans laquelle il disait : « C’est une opportunité que je donne à l’armée de réfléchir à sa mauvaise décision. Dans le cas contraire, j’entrerai en politique d’une manière différente à ce qui s’est vu jusqu’à aujourd’hui ».
Une partie de ses chances de victoire réside dans les 200 mille militaires qui votent pour la première fois au Pérou. On estime que l’immense majorité le fera en faveur d’Ollanta.
Son inspiration idéologique vient de la guerre du Pacifique (1879-1883) qui vit s’affronter au Chili le Pérou et la Bolivie, qui y ont perdu les provinces de Arica, Tarapacá et Antofagasta. « Au cours de cette guerre, le maréchal Cáceres forma une armée de gueux et de paysans sans armes qui remporta toutes les batailles contre les Chiliens dans les Andes. Cáceres est considéré comme la figure historique du pays par Ollanta et tous disent qu’il ‘en’ a », assure Montoya.

Ici, il faut prendre en compte la figure paternelle : Isaac Humala est un avocat d’affaires de la cordillère sud, il maîtrise le quechua [5], il est « communiste dans sa tête et indigéniste dans son cœur », affirme Montoya. Il a été militant communiste dans les années 50, a fait partie ensuite du Mouvement de gauche révolutionnaire (MIR, sigles en espagnol), et a fondé ledit ethnonationalisme, une idéologie que défend avec véhémence son fils Antauro. Ollanta, quant à lui, se définit uniquement comme nationaliste, dans le cadre d’une lutte politico-familiale qui rebondit de temps à autre sur la scène électorale. Tandis qu’Antauro est partisan d’une méthode révolutionnaire pour la conquête du pouvoir, Ollanta est plus modéré et défend les voies légales, raison pour laquelle il a créé le Parti nationaliste péruvien (PPP).

Au cours des derniers mois, des accusations ont été proférées depuis les rangs de l’armée sur la participation d’Ollanta à la « guerre sale » contre la guérilla du Sentier lumineux [6]. Mais le candidat présidentiel n’est pas sorti affaibli de cette affaire, selon ce que croit Montoya : « Ollanta a dû être impliqué dans la guerre sale. Il y a beaucoup d’informations et de témoignages et il a confessé lui-même qu’il avait été dans la zone de guerre dans la forêt. L’armée a voulu lui faire du tort avec des informations de son dossier confidentiel mais cela s’est retourné contre elle, puisque Humala a défié le ministre de la Défense de réunir tous les éléments. L’armée qui n’a jamais reconnu avoir tué ne peut donner des informations précises sur Humala car ce serait reconnaître les massacres ».

La gauche, Evo et Chávez

L’ascension d’Ollanta Humala se produit dans une conjoncture où l’on assiste dans les pays andins à un profond virage de la main de leaders charismatiques : Lucio Gutiérrez en Equateur, même si tout juste après être entré en fonction, il a fait un brusque virage en faveur des Etats-Unis [7] ; Hugo Chávez au Venezuela, le principal problème pour la stratégie de George W. Bush ; et maintenant Evo Morales en Bolivie. Des analystes affirment que la Maison blanche ne serait pas disposée à tolérer le triomphe d’un homme comme Ollanta, qui pourrait favoriser un axe andin anti-états-unien et devenir un frein pour le Plan Colombie [8], la principale initiative de l’Empire dans la région.

En tout cas, l’ascension de Ollanta est liée - entre autres raisons - à la faiblesse de la gauche péruvienne qui n’est pas encore arrivée à se remettre de l’ « effet de pince » dont elle a souffert entre le Sentier lumineux et Fujimori. Il ne faut pas oublier non plus qu’une partie considérable de la gauche « a adhéré au projet de Fujimori, notamment Patria Roja », dit Montoya, le parti d’obédience maoïste qui s’érige aujourd’hui en la principale force organisée de la gauche. De plus, des problèmes de sectarisme l’empêchent de s’unir et elle se présente aux élections en dizaines de morceaux qui mettent en évidence une fragmentation insurmontable. En réalité, Ollanta assume une bonne partie du discours de la gauche : « Je crois qu’il y a une influence directe de Chávez et d’Evo, puisqu’il dit qu’il entend par nationalisme le contrôle par les pays eux-mêmes des ressources naturelles. Ceci ouvre un horizon important ». Dans le Pérou actuel, il semble naturel que ce soit des entreprises canadiennes et états-uniennes qui exploitent les richesses minières. Ollanta arrive à point pour occuper la place vacante d’opposant à l’impérialisme.

Cependant, pour Montoya, le projet d’Ollanta est peu solide et « les mécanismes pour le coopter sont plus forts que son potentiel à changer le système ». Si Ollanta remporte les élections présidentielles, la question de savoir s’il ressemblera à Lucio Gutiérrez ou à Hugo Chávez reste la grande inconnue : « Je crois qu’il y aura un peu des deux », affirme Montoya. D’une certaine manière, il prédit une nouvelle période d’incertitudes pour un pays, comme le Pérou, habitué aux soubresauts.
NOTES:

[1] [NDLR] Ancien chef du service de renseignement péruvien (SIN), Vladimiro Illich Montesinos a fui la justice de son pays car il était accusé de violations des droits humains, de blanchiment d’argent provenant du trafic de drogue, de trafic d’armes, de corruption et d’enrichissement illicite. Il était considéré comme la clé de voûte du système politique mis en place par l’armée et l’ex-président, aujourd’hui destitué, Alberto Fujimori. Montesinos a été arrêté au Venezuela en juin 2001.

[2] [NDLR] Président du Pérou de 1990 à 2001. Il a fui au Japon. La justice péruvienne l’accuse notamment d’être l’auteur intellectuel de l’assassinat, par un groupe paramilitaire, de vingt-quatre personnes en 1991 et en 1992.
Alberto Fujimori est actuellement détenu à Santiago, au Chili, en attendant que la justice chilienne statue sur la demande d’extradition que lui a adressée le gouvernement péruvien en janvier 2006. Lire sur Alberto Fujimori : Maurice Lemoine, Fujimori : un autoritarisme jamais démenti, RISAL, juillet 2000.

[3] [NDLR] L’homme fort, le leader, le guide.

[4] A ce propos, lire Raul Zibechi, La gauche péruvienne face au soulèvement de Andahuaylas, RISAL, 2 janvier 2005.

[5] [NDLR] Langue parlée par le peuple indigène du même nom.

[6] [NDLR] Lire à ce propos Cristiano Morsolin, Pérou : sortie du rapport de la Commission de la vérité et de la réconciliation, RISAL, 19 septembre 2003.

[7] [NDLR] Lucio Gutierrez a été renversé en mars 2005.
Consultez le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez » sur RISAL.

[8] [NDLR] Consultez le dossier « plan Colombie / Initiative andine » en Colombie sur RISAL.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (www.alainet.org/index.phtml.es), 4 avril 2006.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).


Vendredi 7 Avril 2006

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