Propagande médiatique, politique, idéologique

Perdus dans la traduction: Des experts confirment que le président iranien n'a pas appelé à ce qu'Israël soit 'rayé de la carte'

Des rapports disent qu'il a servi à renforcer les faucons occidentaux.


Mon récent commentaire, expliquant comment les propos du président iranien avaient été salement déformés lorsqu'il a prétendument appelé à ce qu'"Israël soit rayé de la carte", a causé une petite tempête bienvenue. Les faucons occidentaux et israéliens se sont saisis de cette phrase pour redoubler leurs suspicions sur les intentions du gouvernement iranien. Il est donc important de faire la lumière sur ce qu'il a réellement dit.


Jonathan Steele
Dimanche 18 Février 2007

Perdus dans la traduction
Par Jonathan Steele
The Guardian, 14 juin 2006
article original : "Lost in translation"



J'ai pris ma traduction sur le site internet de l'infatigable Professeur Juan Cole, "le régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps", où elle se trouvait depuis des semaines.

Mais il semble que ce soit surtout grâce au Guardian, qui lui a donné de l'importance, que le New York Times, qui fut l'un des premiers journaux à déformer les propos de Mahmoud Ahmadinejad, est sorti dimanche dernier avec un article défensif tentant de justifier la traduction d'origine de son journaliste : "rayer de la carte". (Soit dit en passant, pour ceux qui parlent le farsi, la version originale se trouve ici.)

Parmi ceux qui ont rejoint la foule des "rayer de la carte", on retrouve David Aaronovitch, un éditorialiste du Times (de Londres), qui a attaqué hier mon analyse. Je ne perdrai pas mon temps avec lui puisque sa connaissance du farsi est aussi minimale que son latin. Le pauvre homme pense que le pluriel de casus belli est casi belli, inconscient que casus est la quatrième déclinaison et que son pluriel est casus (avec un u long).

Ethan Bronner, du New York Times, et Nazila Fathi, qui travaille pour le bureau de Téhéran, ont une argumentation plus sérieuse. Ils ont consulté plusieurs sources à Téhéran. "Sohran Mahdavi, l'un des traducteurs les plus en vue en Iran, et Siamak Namazi, le PDG d'une firme de consultants à Téhéran, qui est bilingue, disent tous deux que "rayer" ou "balayer" sont plus corrects que "disparaître", parce que le verbe persan est actif et transitif, écrit Bronner.

Le New York Times poursuit : "Le deuxième problème de traduction concerne le mot 'carte'. Les mots de Khomeyni étaient abstraits : 'Sahneh roozgar.' Sahneh signifie les pages du temps ou l'histoire. Personne n'a remarqué ce changement et les agences de presse ont à nouveau utilisé le mot 'carte'.

Ceci, de mon point de vue, est le point crucial et je suis heureux que le NYT accepte de dire que le mot 'carte' n'a pas été utilisé par Ahmadinejad. [...].

Si le président iranien a fait une erreur et utilisé le mot "safheh" plutôt que "sahneh", ce ne serait pas de grande importance. [...] La question significative est que les deux phrases se réfèrent au temps plutôt qu'à l'endroit. Ainsi que je l'avais écrit dans mon message d'origine, le président iranien exprimait un vague souhait pour le futur. Il ne menaçait pas d'une guerre initiée par l'Iran pour supprimer le contrôle d'Israël sur Jérusalem.

Deux autres sources bien établies pour cette traduction confirment qu'Ahmadinejad se référait au temps, pas au lieu. La version du discours du 26 octobre 2005, diffusée par le Middle East Media Research Institute [l'Institut de Recherche des Médias du Moyen-Orient], le MEMRI, et basé sur le texte en farsi communiqué par l'Agence de Presse des Etudiants Iraniens, dit : "Ce régime qui occupe al-Qods [Jérusalem] doit être éliminé des pages de l'histoire". (Notez bien : pas 'rayé', bien que ce soit plus long si vous essayez de trouver quatre mots accrocheurs et facilement mémorisables avec lesquels inciter à la colère contre l'Iran).

Le MEMRI (sa version du discours est disponible ici) est dirigé par un ancien officier du renseignement militaire israélien et a parfois été attaqué pour des déformations présumées de citations en farsi et en arabe au bénéfice de la politique étrangère israélienne. A cette occasion, ils ont soutenu le point de vue à tendance pacifique qu'a exprimé Ahmadinejad.

Enfin, nous en arrivons au service d'écoute de la BBC qui envoie chaque jour des centaines de traductions en anglais hautement respectées d'émissions provenant de partout dans le monde à ses abonnés - surtout des gouvernements, des services de renseignement, des groupes de réflexion et autres spécialistes. Je les ai approchés cette semaine au sujet de cette controverse et un porte-parole de l'unité marketing du service d'écoute, qui n'a pas voulu que son nom soit utilisé, m'a dit que leur version originale était "éliminé de la carte du monde".

En résultat de mes enquêtes et de la controverse générée, ils s'étaient retournés vers les présentateurs de langue natale farsi qui avaient traduit le discours à partir d'un enregistrement audio rendu disponible le 29 octobre 2005 par la télévision iranienne. Voici ce que le porte-parole m'a dit à propos de la section "rayé de la carte" : "Le permanencier a vérifié à nouveau. C'est une expression difficile à traduire. Ils étaient sous pression pour fournir rapidement une traduction et ils cherchaient la bonne phrase. Avec plus de temps pour penser, ils auraient dit que la traduction devrait être "éliminé de la page de l'histoire".

La BBC diffuserait-elle une correction, étant donné que la question était devenue si controversée ? ai-je demandé. "Ce serait longtemps après la version d'origine", fut leur réponse. J'interprète cela comme "probablement pas", mais nous verrons.

Enfin, j'ai approché Iradji Bagherzade, le fondateur de naissance iranienne et président de la célèbre maison d'édition, IB Tauris. Il a pensé très fort au mot "roozgar". "Histoire" n'était pas le terme juste, a-t-il dit, mais il ne pouvait pas décider entre plusieurs alternatives meilleures "à notre époque", "ces temps-ci", "notre époque", "temps".

Ainsi, nous l'avons. A commencer par Juan Cole, puis par les experts du New York Times, en passant par le MEMRI et les permanenciers de la BBC, le consensus est qu'Ahmadinejad n'a pas parlé de cartes. Il proposait, comme j'insiste dans mon article d'origine, un vague souhait pour le futur.

Un tout dernier point. Le fait qu'il ait comparé l'option qu'il désirait - l'élimination du "régime occupant Jérusalem" - avec la chute du régime du Shah en Iran fait qu'il est clair comme de l'eau de roche qu'il parle de changement de régime, pas de la fin d'Israël. Alors écolier opposant au Shah dans les années 70, il n'a sûrement pas été en faveur de l'élimination de l'Iran de la page de l'histoire. Il voulait seulement que le Shah parte.

La même chose en ce qui concerne Israël. Le président iranien est sans aucun doute un opposant au sionisme ou, si vous préférez cette phrase, au régime sioniste. Mais un nombre substantiel de citoyens israéliens le sont aussi, des Juifs comme des Arabes. Les traditions antisionistes et non-sionistes en Israël ne sont pas insignifiantes. Donc nous ne devrions pas diaboliser Ahmadinejad sur ces seuls critères.

Est-ce que cet ergotage à propos de phrases est important ? Oui, bien sûr ! En quelques jours, après le discours d'Ahmadinejad, le Premier ministre israélien d'alors, Ariel Sharon, appelait à ce que l'Iran soit expulsé des Nations-Unies. D'autres dirigeants étrangers ont cité la phrase contenant le mot carte. Les Etats-Unis mettent de la pression sur leurs alliés pour qu'ils soient durs avec l'Iran.

Permettez-moi de donner le dernier mot à Juan Cole, avec lequel j'ai commencé. "Je suis entièrement conscient qu'Ahmadinejad est hostile à Israël. La question est de savoir si ses intentions et ses capacités conduiraient à une attaque militaire et si, par conséquent, une guerre préventive est prescrite. Je dis non et cette philologie assommante fait partie de la raison pour dire non".

Traduit de l'anglais par JFG-QuestionsCritiques


Dimanche 18 Février 2007

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