Conflits et guerres actuelles

Pakistan : après les missiles, le rideau de fumée



Vendredi 27 Janvier 2006

Décryptage

Comme nous l’avons exposé dans nos colonnes, les frappes états-uniennes au Pakistan censées tuer le « numéro deux d’Al Qaïda », Ayman Al Zawahiri, ont surtout permis de s’attaquer aux mouvements rebelles du Balouchistan. Toutefois, les médias mainstream ne voient pas du tout dans cette offensive un coup de pouce de Washington à leur allié Pervez Musharraf et une tentative de « pacification » brutale d’une zone stratégique essentielle dans l’acheminement du pétrole de la mer Caspienne. Accroché au mythe de la « guerre globale au terrorisme », les analystes délaissent les subtilités de la politique pakistanaise pour se concentrer sur la justification, ou la condamnation, du principe « d’assassinat ciblé » et sur les interrogations sur le régime de Pervez Musharraf. Pourtant, ce faisant, ils révèlent des éléments qui devraient mettre à mal leurs propres certitudes.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le régime du général Pervez Musharraf dispose d’un statut paradoxal dans les médias atlantistes. Tantôt fidèle allié dans la traque aux nervis d’Al Qaïda, tantôt traître aux objectifs ambigus dont on rappelle les liens avec les Talibans. En fait, Pervez Musharraf a toujours été le fidèle allié de Washington et il sert à la fois d’associé régional et de bouc émissaire médiatique cachant le soutien que la Maison-Blanche offrit par le passé aux anciens dirigeants afghans.
C’est ce rôle de bouc émissaire que Jim Hoagland, éditorialiste conservateur du Washington Post, utilise pour exonérer les États-Unis du crime commis à Damadola. Pour lui, les 18 victimes de ce village sont un dommage collatéral d’une action que Pervez Musharraf avait rendu obligatoire. Si ce dernier avait envoyé les troupes dans les régions où se trouvent « Al Qaïda », les États-Unis n’auraient pas été forcés d’employer les drones et aucun dommage collatéral n’aurait été déploré. L’analyste dénonce le double jeu joué par le président pakistanais. Selon lui, Musharraf aide à la fois les Talibans et les Occidentaux, il est indispensable aux deux dans leur lutte et il en tire les bénéfices. M. Hoagland conclut par une menace à peine voilée : Pervez Musharraf a beaucoup à perdre en ne combattant pas le terrorisme suffisamment.
Toutefois, dans son réquisitoire, M. Hoagland rappelle un élément intéressant, les États-Unis sont installés dans cette région frontalière et y mènent des actions commandos. Dans ce cas, pourquoi utiliser des drones et mener des bombardements au résultat aléatoire si la cible est un individu ?
Un ancien conseiller de l’ex-Premier ministre pakistanaise Benazir Bhutto, adversaire résolu du régime Musharraf, démontre lui aussi les contradictions de la thèse officielle en s’en prenant au régime d’Islamabad. Dans Gulf News, l’auteur met en doute la supposée ignorance du général Musharraf des frappes qui allaient être menées. Il note que des sénateurs états-uniens ont affirmé que le Pakistan avait été averti auparavant et que les États-Unis n’avaient que peu d’intérêt à cacher leurs intentions à leur allié. D’après l’auteur, le Pakistan était sans doute au courant, mais a protesté formellement face aux réactions de sa population.

Malgré les éléments soulignés par ces tribunes, l’option privilégiée dans les médias est que le Pakistan n’a pas été prévenu de cette opération et que les États-Unis ont commis une « bavure » en voulant frapper un dirigeant d’Al Qaïda qu’ils ne pouvaient pas arrêter autrement.

Partant de ce postulat, les chercheurs de la New America Foundation, Anatol Lieven et Rajan Menon, s’inquiètent dans le Christian Science Monitor de l’impact négatif de cette affaire pour le général Pervez Musharraf. Pour eux, le pouvoir militaire pakistanais est un allié précieux qui doit être soutenu contre sa population. Aussi, en se montrant arrogant et en refusant de présenter des excuses, les États-Unis affaiblissent leur allié et délégitiment leur alliance. Faisant finalement peu de cas des victimes civiles, les auteurs demandent donc un geste symbolique pour aider le régime militaire pakistanais.
Le directeur du Center for Peace and Security Studies de l’université de Georgetown, Daniel Byrman, s’inquiète aussi de la mauvaise image que donne cette opération, mais cette fois pour l’administration Bush. Dans le Los Angeles Times, il analyse, en s’appuyant sur l’exemple israélien, comment utiliser au mieux les assassinats ciblés. Il assure d’emblée que des « erreurs » seront forcément commises et qu’il y aura donc des « dommages collatéraux » mais estime que dans certains cas, cette politique est utile contre des hommes qu’on ne peut pas arrêter. Il encourage surtout les États-Unis à expliquer leur politique d’assassinat afin de créer un large consensus dans lur population.
Bref, l’auteur montre un parfait mépris pour la vie humaine et s’intéresse essentiellement aux moyens de faire accepter une action de terrorisme d’État à la population.

Hors des États-Unis, on se montre beaucoup plus inquiet sur ce que cette attaque signifie. Certains analystes en profitent pour remettre en cause l’alliance de leur pays avec Washington.
L’écrivain égyptien Amir Saïd affirme dans le quotidien saoudien Almoslim que désormais, tous les États, amis et ennemis, peuvent être la cible des États-Unis. L’attaque au Pakistan démontre, selon lui, qu’aucune souveraineté nationale ne tient plus, les amis comme les ennemis peuvent subir les ingérences des services de renseignement états-unien. Par conséquent, quel est l’intérêt de se montrer conciliant avec Washington ?
Le député travailliste australien et ancien ministre de la Justice, Duncan Kerr, dénonce pour sa part la pratique de l’assassinat extrajudiciaire dans la « guerre au terrorisme » dans The Age. Pour l’auteur, elle est contre-productive, sape le principe de la souveraineté nationale et, dans le cas présent, affaiblit le gouvernement Musharraf, allié des Occidentaux dans la guerre au terrorisme. M. Kerr demande donc au gouvernement conservateur australien qu’il exige de Washington que les infrastructures australiennes ne soient pas utilisées pour mener ces opérations et que les États-Unis ne pratiquent pas ces actions sur le sol australien. Cette tribune fait écho au mouvement qui, à l’intérieur du parti travailliste australien, dénonce la trop grande docilité du gouvernement Howard vis-à-vis de Washington.

Réseau Voltaire


Vendredi 27 Janvier 2006

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