Géopolitique et stratégie

PRENDRE A TEMPS LES BONNES MESURES


La nécessité de prendre en compte différents scénarios d'évolution
des prix mondiaux du pétrole devient de plus en plus évidente


Alexandre Yourov
Vendredi 26 Janvier 2007



Alexandre Yourov, observateur économique de l'Agence RIA Novosti

Le ministère russe des Finances avait décidément bien raison, lorsqu'il mettait en garde ceux qui voulaient dépenser immédiatement tous les pétrodollars, affirmant à l'appui que le pétrole ne baisserait jamais, et qu'en conséquence l'économie russe n'avait besoin d'aucun "matelas de sécurité" sous forme d'un Fonds stabilisation. Maintenant qu'il est clair, depuis le début de l'année, que le pétrole peut voir son prix diminuer, et même brutalement, par bonds successifs, et qu'un optimisme démesuré dans le domaine de l'économie pourrait une nouvelle fois nous jouer un mauvais tour, il est évident que les évaluations portées par le ministre des Finances, Alexéï Koudrine, qui se battait pour la modération et la prudence dans la planification budgétaire, étaient soigneusement calculées. Comment nous sentirions-nous aujourd'hui, avec ce brusque ralentissement de la hausse des prix du pétrole, si nous n'avions pas de "matelas de sécurité" ? Le Fonds de stabilisation, que beaucoup se refusaient encore récemment à prendre au sérieux, se gaussant des "mauvais augures du ministère des Finances", rappelle désormais de plus en plus non seulement une "bouée de sauvetage", mais une barque gardée en réserve, et dont nos financiers auraient à l'avance tapissé le fond d'une grosse brassée de paille.

Le début de l'année 2007 a été marqué par une brusque baisse des prix mondiaux du pétrole : le 11 janvier, pour la première fois depuis 19 mois, le baril de brut est tombé sous la barre des 52 dollars, et une semaine plus tard, à la Bourse de New York, la cotation des "futures" sur le brut passait sous les 50 dollars. Les spécialistes imputent cette surprise à la clémence de la météo aux Etats-Unis et en Europe – on utilise moins de combustible pour se chauffer cet hiver que d'habitude. Par ailleurs, les réserves de pétrole aux Etats-Unis, qui sont l'un des principaux consommateurs mondiaux d'hydrocarbures, dépassent de 7,1 % l'indice moyen de ces cinq dernières années.

Selon Andréï Klépatch, chef du département des prévisions macroéconomiques du ministère du Développement économique et du Commerce (MDEC), personne ne s'attendait à un hiver aussi clément, et lorsque le projet de budget fédéral avait été établi pour cette année, le prix du pétrole se situait aux alentours de 70 dollars le baril. Ce n'est pas que les fonctionnaires n'aient pas pris de garanties et n'aient pas prévu une baisse éventuelle des prix, mais lors de l'approbation des parties recettes et dépenses du budget, ils ont pris pour point de départ des éléments plus communs, tels l'ouragan Katrina, la politique des Etats-Unis en Iran ou le niveau de production dans les pays du Proche-Orient. Comme le note Klépatch, le MDEC a inclus une possibilité de baisse, mais il la voyaient étale.

Toutefois, ce que n'ont peut-être pas vu tout de suite les spécialistes du MDEC, leurs collègues du ministère des Finances l'avaient soigneusement calculé. On se rappelle de la mise en garde adressée par Alexéï Koudrine, qui avait proposé de ne pas idéaliser la conjoncture macroéconomique de l'heure et de prendre pour référence, pour les prochaines années, un prix du baril à 40-50 dollars, sans exclure des baisses épisodiques à 20-30 dollars. Sur le fond de baisse du prix des hydrocarbures que nous connaissons depuis près d'un mois, il est permis de penser que la surprenante clémence de la météo en Europe et aux Etats-Unis ramènera à la réalité les nombreux détracteurs de Koudrine, qui proposaient d'ouvrir les vannes du Fonds de stabilisation et d'investir l'argent libéré dans tel ou tel projet. Les prix du pétrole, on l'a vu, ne seront pas toujours aussi élevés, et rogner dans le budget et diminuer, par exemple, des projets nationaux prioritaires, ou geler l'augmentation des retraites est une chose qui serait non seulement aléatoire, mais aussi très problématique dans le contexte de la période électorale à venir.

Les spécialistes estiment, heureusement, que tant que le pétrole sera au-dessus de 30 dollars le baril, il n'y aura pas de déficit budgétaire. Il faudra simplement diminuer les versements au Fonds de stabilisation et, si nécessaire, piocher au contraire dans ce fonds. Les réserves accumulées sont solides. Le montant du Fonds de stabilisation était au 1er janvier 2007 de 2,346 billions de roubles, après avoir augmenté en un an de plus d'un billion. Quant aux moyens du Fonds de stabilisation placés l'été dernier dans des devises étrangères, ils avaient déjà rapporté en décembre près de 23 milliards de roubles.

Selon les calculs des experts, les réserves du fonds pourront couvrir le déficit en cas de baisse du prix du pétrole jusqu'à 18 à 20 dollars le baril pendant deux à deux ans et demi. Selon d'autres estimations, les sommes accumulées pourraient même suffire pendant trois à cinq ans, avec une baisse encore plus importante des prix des vecteurs énergétiques, mais à la condition que la structure des dépenses du budget change du tout au tout, autrement dit à condition de reconsidérer les projets d'augmentation des dépenses sociales et des avantages sociaux. En tout état de cause, le Fonds de stabilisation pourra jouer pendant une courte période le rôle de "matelas de sécurité" et permettra de traverser la crise.

Les analystes de l'Institut d'économie de l'Académie des sciences russe estiment que "le Fonds de stabilisation existe pour éviter que le budget du pays ne s'écroule en cas de chute des prix du pétrole". A titre d'exemple, ils citent août 1998, quand ces prix avaient plongé à 12 dollars le baril. Le Fonds de stabilisation n'existait pas encore, et le résultat est connu de tous : l'épargne des Russes avait "brûlé", alors que l'Etat était au bord de la faillite. Le Fonds de stabilisation, assure un expert, c'est "une sorte de cassette pour se préserver des surprises de toutes sortes".

Cependant, selon le ministère des Finances, la baisse provisoire des prix du pétrole pourrait avoir aussi un effet positif sur l'économie russe. La baisse du cours du rouble qui s'ensuivra fera le jeu des producteurs de marchandises russes, et l'économie dans son ensemble redescendra de son pic pétrolier, ne serait-ce que partiellement, et respirera plus calmement. La diversification de l'économie et les réformes se feront alors plus vite.




Vendredi 26 Janvier 2007

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