EUROPE

PNEC – Project for the New European Century : Un projet pour le nouveau siècle européen

Un manifeste, un programme


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AUTEUR: Jochen SCHOLZ

Traduit par Michèle Mialane, révisé par Fausto Giudice


Mercredi 10 Septembre 2008

PNEC – Project for the New European Century : Un projet pour le nouveau siècle européen

Ce texte est une version remaniée par l’auteur d’une communication faite à la Fédération de l’industrie allemande (BDI) et à plusieurs grandes entreprises allemandes. Il a été présenté par l’auteur au congrès „Mut zur Ethik“, organisé par la coopérative suisse Zeit-Fragen du 29 au 31 Août 2008 à Feldkirch/Vorarlberg (Autriche). Il s’agit d’un véritable manifeste programmatique qui pourrait servir de base à la constitution d’un vaste mouvement « néo-progressiste » mondial pour faire pièce de manière raisonnée et efficace au programme actuellement mis en œuvre par les néo-conservateurs de Washington. À lire, à méditer, à débattre. – FG, Tlaxcala

 

Préambule

Il semble encore indécent à une large partie de la population allemande qu’un État puisse avoir des « intérêts », bien qu’on voie parfaitement que l’Allemagne est un pays où bien d’autres ont des intérêts. C’est peut-être ce qui explique l’enthousiasme avec lequel on débat, chez nous, des Droits de l’homme et de la libération de la burqa. Étant donné le contexte historique - période 1933-1945 et ensuite limitation de sa souveraineté nationale jusqu’en 1990 - il est compréhensible que son inféodation et sa soumission à l’Occident à l’époque de la politique des blocs ainsi que la politique de sécurité spécifique qu’elles impliquaient aient laissé à l’Allemagne peu d’espace où formuler et mettre en œuvre sur le plan politique ses propres intérêts. Le géant économique allemand (de l’Ouest) a choisi de s’identifier jusqu’à l’excès avec la domination occidentale sous la rubrique « communauté de valeurs transatlantique » - et cela continue. Les USA y ont apporté - dans leur propre intérêt bien compris- une contribution décisive en déchargeant collectivement les Allemands de leur passé nazi par le biais des ponts qu’ils leur ont offerts pour réintégrer la communauté internationale. C’est pourquoi la tentative de Willy Brandt - chercher à équilibrer, dans l’intérêt des Allemands, leur relation à l’Occident en renforçant les liens avec les voisins européens de l’Est, RDA et Union soviétique - éveilla tant de méfiance à Washington. Il s’est avéré ensuite que l’«ouverture à l’Est » a servi de catalyseur à une évolution qui devait conduire après 1990 à une domination, sans exemple dans l’Histoire, de la superpuissance hégémonique des USA. Et qu’ainsi -ironie de l’Histoire ! - la seule tentative entreprise par la RFA de s’émanciper partiellement de la tutelle des USA a en définitive servi les intérêts de ceux-ci.

La géopolitique de la Guerre froide, qui était relativement claire, a subi un changement fondamental. Le contexte radicalement différent consécutif à la perte de l’équilibre stratégique qui a suivi la disparition de la situation conflictuelle Est-Ouest, le processus d’unification européenne, la mondialisation croissante de l’économie et de la communication, ainsi que l’émergence de nouveaux centres exercent sur les relations internationales une influence d’un nouveau type. Les entreprises usaméricaines ont mieux géré cette situation, parce que la politique leur facilite les choses, au besoin par la force brute. La politique et l’économie allemande et européenne, au contraire, se cantonnent sur la défensive et se cramponnent à un alignement classique sur les intérêts transatlantiques au lieu de prendre l’offensive contre le calque de la stratégie de sécurité nationale déployée par les USA, dont l’origine remonte à la chute du bloc de l’Est : « Rebuilding America’s Defenses » (1) de Paul Wolfowitz.

Or ce comportement a sur les économies européenne et allemande des retombées négatives, comme le prouvent des exemples concrets pris dans ces dernières années.

Donner le la

En 2003, le Managermagazin publiait le commentaire suivant :

« Ce sont les USA qui donnent le la. Dans les domaines militaire, politique, social, économique, juridique, culturel et moral. La puissance normative du fait accompli, l’homologation du pouvoir, la prétention à mener le monde et à savoir ce qui est juste des élites usaméricaines - prétention quasi illimitée et que visiblement elles ne mettent guère en doute - impriment leur sceau de façon de plus en plus troublante à ce qui se fait et se pense, qu’on doit faire et penser dans le monde entier. Ceux qui sont concernés doivent bon gré mal gré « faire avec », même si cela leur coûte cher. Et point n’est besoin d’être un « État-voyou » pour en faire l’expérience... Et cela coûtera cher, de plus en plus souvent. Si cher, qu’il faut bien parler de graves dommages économiques - directs, immédiats, individuels. » (2)

Concrètement : L’ « Iran and Lybian Sanctions Act »(3) du gouvernement usaméricain venait de contraindre la firme Krupp et Thyssen à racheter ses propres actions à l’IFIC Holding AG (Essen), pour un montant de 416,9 millions et à 24 € l’action, alors que le cours du jour était de 9. Ce qui a fait passer la participation de l’IFIC (dans laquelle l’Iran possède des parts) à la Société Krupp et von Thyssen au-dessous de 5% et parallèlement encore aggravé le bilan déjà négatif de la firme. On a appliqué dans ce cas les dispositions du paragraphe 1-1 de la loi sur les actions (parer à la menace immédiate d’un grave dommage) en raison des restrictions d’accès à leurs marchés dont les USA menaçaient la firme. Ce n’est pas un exemple isolé.

À notre connaissance, le gouvernement allemand n’a pas réagi. Le commentateur, peu suspect de penchants marxistes ou anti-usaméricains, en a profité pour inviter le monde de la politique et de l’économie « mais surtout les cellules de crise et de planification des entreprises européennes elles-mêmes » à « s’affronter sur le plan tactique et stratégique au « nouvel ordre mondial’ . Sinon elles ne pourront apporter de réponses appropriées aux nouveaux risques de crises que générera ce nouvel ordre mondial. » Je partage l’avis de Johannes Reich, Head of Metzler Equities (4) mais je vais encore un peu plus loin.

Deux défis

Le monde à l’extérieur des USA est confronté à deux défis qui dessinent ses marges de manœuvre :

- La suprématie militaire des USA après l’effondrement de l’Union soviétique

- L’ordre économique mondial établi au plus grand profit de la première économie mondiale grâce au statut du dollar comme monnaie-étalon et au contrôle, si nécessaire par la force armée,(5) des flux d’énergie sur un segment précis.

Ces deux points entretiennent une relation très fructueuse. Ce sont les piliers du nouvel ordre mondial. L’étude précédemment citée, « Rebuilding America’s Defenses » du think tank républicain «Project for the New American Century» (PNAC) (6) exige que les USA soient nettement supérieurs à toutes les coalitions possibles, dans les domaines expressément cités de l’économie et de la puissance militaire selon toutes ses dimensions. Les concurrents potentiels à freiner sont nommément désignés ; parmi eux figurent la Chine et l’UE. Le propos, à l’origine exclusivement militaire d’une « Full Spectrum Dominance » des USA s’est maintenant élargi à tous les domaines de relations internationales et au cosmos. Voici ce qu’en disait l’écrivain anglais Harold Pinter dans son discours de réception du Nobel : « I have said earlier that the United States is now totally frank about putting its cards on the table. That is the case. Its official declared policy is now defined as 'full spectrum dominance'. That is not my term, it is theirs. 'Full spectrum dominance' means control of land, sea, air and space and all attendant resources. »(7) (J’ai dit plus tôt que les USA jouaient maintenant cartes sur table. C’est tout à fait vrai. Leur politique officielle est celle de la « full spectrum dominance ». Ce ne sont pas mes termes, mais les leurs. « Full spectrum dominance » signifie le contrôle de la terre, de la mer, de l’air, de l’espace et de toutes les ressources qui s’y trouvent. »)
La vision anhistorique qui sous-tend ce document, c’est que les USA pourraient non seulement maintenir durablement leur situation hégémonique, mais encore établir une dynamique partielle pour l’étendre contre d’autres centres. Bien sûr le droit international en usage à l’heure actuelle est un obstacle à ce projet et les entreprises multilatérales à l’échelon international pour résoudre problèmes et conflits ne seront admises que si elles servent les intérêts des USA; c’est une conséquence logique.

C’est du reste dit très ouvertement, comme le montrent les sujets abordés dans une conférence tenue fin avril 2000 devant des représentants de haut rang des gouvernements d’Europe orientale à Bratislava, capitale de la Slovaquie. Elle était organisée par le Départment d’État et la « New Atlantic Initiative ’ »(8), une émanation de l’Institut républicain de relations internationales, l’ « American Enterprise Institute ». Le seul homme politique allemand invité était le député chrétien-démocrate Willy Wimmer, membre du Comité des Affaires Étrangères du Bundestag et ancien secrétaire d’État à la Défense (de 1987 à1992). Il a résumé pour le chancelier alors en poste les conclusions de la conférence. Voici ce qu’il en a retiré :

« Du côté américain on semble décidé dans le contexte mondialisé et pour atteindre ses buts à mettre hors circuit l’ordre juridique international établi au siècle dernier à l’issue de deux guerres mondiales. La force doit primer le droit.

Lorsque le droit international fait obstacle, on l’ignore. Lorsque la SDN a entamé une évolution analogue, la deuxième guerre mondiale n’était plus loin. Une pensée qui absolutise à ce point ses propres intérêts ne mérite d’autre qualificatif que celui de totalitaire ». (9)

Et il ne faut pas se bercer de l’illusion que seules les élites néoconservatrices partagent cette vision des rapports entre les USA et le reste du monde. Le « Progressive Policy Institute », un institut de politique étrangère proche du parti démocrate a publié en 2003 une « Democratic National Security Strategy ». (10) L’essentiel du message se ramenait à :

Le gouvernement Bush a heurté frontalement nos alliés ; c’était une très grande maladresse, car nous avons besoin d’eux pour promouvoir nos intérêts.

Seule la méthode est critiquée, le propos reste le même. Et il est aussi peu conforme à l’idée qu’on se fait en Europe (continentale) d’un système de relations international correct que la politique brutale et de plus en plus hégémonique que mène l’actuel gouvernement usaméricain depuis le 11 septembre 2001. « America first » est un dénominateur commun aux Démocrates et aux Républicains et donc une constante de la politique des USA, sur laquelle l’Europe et les autres centres ont à s’aligner. Mais surtout : Lorsque c’est le plus fort qui dicte sa loi, les invocations d’une communauté de valeurs transatlantique sont une illusion pure et simple. « America first », c’est l’exact opposé du multilatéralisme, que malheureusement l’Europe prêche beaucoup plus dans ses discours qu’elle ne le fait avancer sur l’agenda international. Le multilatéralisme n’est pas une construction de l’esprit, mais c’est un mode de vivre-ensemble sur notre planète élaboré en Europe au fil de plusieurs siècles d’expériences historiques douloureuses, qui ont culminé au XXe siècle avec les deux guerres mondiales, et ont été jusqu’ici épargnées aux USA. Ce qui maintient l’inconscient collectif usaméricain dans un état d’innocence qui peut expliquer le consensus, en général très large, en faveur des guerres à leur début. Le multilatéralisme exige une égalité entre ses acteurs ainsi qu’un corpus de règles fiable et efficace, le respect des intérêts de chacun et la suprématie du droit.

Un coup d’oeil jeté sur le budget de la défense US - selon l’euphémisme par lequel il se désigne - se passe de commentaires. Pour l’année fiscale 2008 il s’élève à 500 milliards de dollars, plus 200 milliards pour la guerre en Irak et Afghanistan.( Pour situer : le budget militaire allemand est en 2008 de 29,3 milliards d’Euro, soit 43,3 milliards de dollars.) Les dépenses de « défense » usaméricaines ne sont justifiées par aucune menace réelle. Leur unique but est de prendre l’avantage par des moyens militaires dans la lutte géo-économique pour l’accès à des matières premières de plus en plus rares et à des marchés de plus en plus disputés.

À l’appui, quelques citations tirées du document de Wolfowitz: (11)

At present the United States faces no global rival…. America’s grand strategy should aim to preserve and extend this advantageous position as far into the future as possible. There are, however, potentially powerful states dissatisfied with the current situation and eager to change it, if they can….The US must discourage advanced industrial nations from challenging our leadership, or even aspiring to a larger regional or global role.»

Pour l’instant les États-Unis n’ont aucun rival dans le monde. Leur stratégie majeure doit viser à maintenir et élargir cette position avantageuse le plus longtemps possible à l’avenir. C’est à dire, en quelque sorte, les États potentiellement puissants mécontents de cette situation et disposés à la changer s’ils le peuvent... les USA doivent décourager les nations industrielles avancées de nous disputer notre leadership, ou même d’aspirer à un rôle plus important à l’échelon régional ou mondial. »

Atteindre ces buts suppose le recours à des moyens qui ne reculent pas devant le mépris de l’être humain et le racisme, comme le montre cette réflexion placée en fin du document, où sont envisagées les perspectives d’avenir. Dans cette optique il ne faut pas négliger deux choses : Wolfowitz a été sous-Secrétaire d’État à la Défense à partir de 2001 et ce papier compte parmi ses rédacteurs Robert Kagan (Carnegie Endovment for Internationale Peace) et William Kristol (The Weekly Standard) :

«And advanced forms of biological warfare that can target specific genotypes may transform biological warfare from the realm of terror to a politically useful tool.»

( « Et des formes avancées de guerre biologique ciblant éventuellement des génotypes précis peuvent transformer la guerre biologique d’empire de la terreur en outil politiquement utile. »)

Une telle pensée n’a rien à envier à des évènements de l’Histoire récente. Le Verbe précède toujours l’action. George Orwell écrivait : « La guerre c’est la paix. » Le Monsieur Tout-le-monde européen de la « communauté de valeurs occidentales » est rarement informé de ces directives cyniques. En tout cas les médias dominants allemands n’en ont jamais fait état. Et donc on en reste au symbole puissant de la statue de la Liberté, ignorant que depuis le 11 septembre 2001 son message ne trouve aux USA mêmes que des applications de plus en plus limitées et qu’il n’a plus joué aucun rôle en-dehors du territoire US depuis la présidence de John Quincy Adams(12). Dans son Discours à la Nation du 4 juillet 1821, Adams déclara qu’une guerre n’était justifiée que si les droits ou la sécurité de votre propre pays étaient directement menacés, et poursuivit :

Wherever the standard of freedom and Independence has been or shall be unfurled, … there will be her heart, her benedictions and her prayers be. But she goes not abroad, in search of monsters to destroy. She is the well-wisher to the freedom and independence of all. She is the champion and vindicator only of her own. She well knows that by once enlisting under other banners than her own, were they even the banners of foreign independence, she would involve herself beyond the powers of extrication, in all the wars of interest and intrigue, of individual avarice, envy, and ambition, which assume the colors and usurp the standard of freedom. (13)”

Partout où l’étendard de notre liberté et de notre indépendance a flotté ou doit un jour flotter,... il est dans notre cœur, il est l’objet de nos bénédictions et de nos prières. Mais il ne quitte pas notre territoire, en quête de monstres à détruire. Il est pour tous l’emblème de la liberté et de l’indépendance. Il est son propre champion, son propre justicier. Il sait bien qu’une fois rangé sous d’autres bannières que les siennes propres, fût-ce celles de l’indépendance de pays étrangers, il s’engagerait derrière des puissances égoïstes, dans toutes ces guerres d’intérêt et d’intrigues, de cupidité personnelle, d’envie, d’ambition qui se parent pour les usurper des couleurs de l’étendard de la Liberté.

Le monde entier pourrait s’estimer heureux si ses successeurs appliquaient la même maxime.

Mais en réalité la « menace pour la sécurité nationale » est le prétexte qui masque les intérêts impérialistes. Ce qui s’est passé pour l’Irak en 2003 mélange intérêts, méthodes et rhétorique de légitimation comme dans une éprouvette.

Les 200 000 personnes massées à Berlin autour de la Colonne de la victoire qui ont fait le 24 juillet dernier un accueil enthousiaste au possible président démocrate Obama, ignoraient de toute évidence les constantes et moteurs essentiels de la politique étrangère usaméricaine et de ses orientations géostratégiques depuis le début du vingtième siècle, et qui sont les mêmes pour les Démocrates et les Républicains. L’Amérique a mené deux guerres mondiales pour devenir une puissance eurasienne qui donne le la sur ce continent. Le principal obstacle à son accès aux marchés et aux réserves énergétiques d’Asie centrale a disparu avec l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Cette chance historique sans précédent, elle l’a utilisée depuis lors contre ses propres alliés avec une agressivité sans cesse croissante, pendant que l’Europe continuait à rêver des « dividendes de la paix ». Sur le plan institutionnel les USA exercent leur domination par le biais de l’OTAN et de l’OSCE. Le danger -menaçant, selon les USA- de voir l’Europe limiter cet encerclement au moyen de sa Politique de Défense et de Sécurité commune (PESC) a été provisoirement écarté par l’Accord Berlin Plus.(14)

Même si les USA réussissent habilement à faire jouer les uns contre les autres les intérêts divergents et les réserves liées à leur histoire des Européens, une constatation s’impose : un tel jeu suppose deux partenaires. L’UE a partie liée avec la guerre dans les Balkans, l’élargissement à l’Est de l’OTAN, le nouveau concept d’intervention de l’OTAN de 1999, qui se démarque de la Charte des Nations Unies, l’abandon d’engagements gênants, l’invasion, contraire au droit international, de l’Irak et de l’Afghanistan,(15) et surtout : elle est coresponsable. Que ce soit Clinton, un président démocrate, qui ait enclenché cette politique prouve que

Les intérêts usaméricains transcendent l’opposition partisane

Un survol- nécessairement grossier- du cadre où s’exerce le « nouvel ordre mondial », de ses mécanismes et outils ainsi qu’une réponse à la question « cui bono ? » (à qui profite le crime ?) le montrent clairement.

- Des relations internationales où prime le droit du plus fort, depuis que l’équilibre géostratégique a été rompu. Les USA - autrefois soutien actif de l’ordre juridique international- considèrent désormais les Nations Unies comme un obstacle ;

- La suprématie de l’école monétariste et du consensus de Washington (16) dans l’économie. Aucun des deux n’est apparu dans un vide social. Ils sont fermement ancrés dans le modèle de société anglo-américain, diamétralement opposé au modèle européen continental. Toutefois leurs dogmes sont surtout mis en pratique à l’extérieur, la finance et l’économie US se montrant résolument pragmatiques :

- Mainmise sur les institutions internationales « décideuses » telles que la Banque Mondiale, le FMI, le G7/8 et l’OMC ainsi que l’OTAN avec le mot d’ordre « America first » ;

- Maintien de la situation sans précédent du dollar comme monnaie-étalon internationale : les Banques centrales en ont besoin pour combattre les crises monétaires, les États pour leurs exportations et pour importer du pétrole et des biens manufacturés, les pays émergents et en développement pour rembourser leurs dettes envers le FMI et les Clubs « de Paris » et « de Londres ».(17) Toutes les marchandises importantes sont facturées en dollars sur le marché mondial :

- Depuis l’abandon de la parité-or et l’accroissement exponentiel (plusieurs fois 100%) de la demande en dollars consécutive à l’augmentation brutale des prix pétroliers dans les années 70 les investisseurs n’ont pratiquement plus aucune influence sur la planche à billets US (18) :

- Depuis plus de vingt ans, les USA pratiquent presque constamment une politique consciente de déficit budgétaire et commercial. En dépit de l’inflation qui touche le dollar, on continue à l’accepter comme moyen de paiement sur le marché mondial des capitaux. Principales raisons : peur d’un effondrement, manque de courage pour promouvoir des alternatives, et le message jusqu’ici bien reçu que seule l’Amérique est à même de protéger le monde de tout ce qui le menace. Là où cette croyance s’effrite, on crée de l’instabilité, afin de ramener les égarés sur le droit chemin. (19)

- Le système actuel contraint à pratiquer une économie orientée vers l’exportation et donc soumise bon gré mal gré aux conditions imposées via l’OMC, le FMI et la Banque mondiale. Les principales victimes du système sont les pays en développement et émergents, suspendus au robinet du FMI. Qui impose des conditions détournant les bénéfices de l’exportation vers le service de la dette au détriment du développement économique intérieur. Des économies exportatrices à la productivité élevée, comme par exemple l’Allemagne, sont soumises à la pression de la concurrence mondialisée, dont les standards sont fixés outre-Atlantique. Cette pression est ensuite répercutée à l’intérieur. Le résultat : les retombées de l’Agenda 2010, que le chancelier Schröder a fait passer en force.

- L’Amérique peut se permettre un déficit commercial exorbitant de 500 milliards de dollars, un déficit budgétaire équivalent et un endettement net de 3,700 billions de $ envers le reste du monde. C’est ce reste du monde qui finance le déficit, tant que les Banques centrales continuent à investir leurs bénéfices à l’exportation dans des emprunts d’État US prétendument sûrs. Les États de l’ASEAN + 3 y réinvestissent 80% de leurs excédents commerciaux et détiennent 90% des réserves de dollars mondiales. Les réserves de devises chinoises, qui s’élèvent à l’heure actuelle à 1,800 billions de dollars, sont principalement constituées de bons du Trésor US. Simplifions : Si l’on rapporte le déficit US à son budget militaire de 400 milliards de $, on constate que les rivaux des USA financent les rêves de puissance exprimés par Wolfowitz dans son papier et y ajoutent encore un joli bonus. Ce qui amène Helmut Schmidt, ex-chancelier allemand et membre actuel du comité éditorial de la ZEIT à poser cette question au candidat à la présidence : «Votre politique budgétaire et financière visera-t-elle à équilibrer l’énorme déficit extérieur ? L’Amérique va -t-elle cesser de consommer une grande partie de l’épargne et de l’accumulation de capitaux des autres nations ? Vous engagerez-vous en faveur d’un ordre consensuel et d’une surveillance des marchés financiers mondialisés hautement spéculatifs ? »(20)

- Les principaux gagnants de ce système sont le Big Oil (les grandes compagnies pétrolières, NdR) et le conglomérat financier qui s’y rattache ainsi que le complexe militaro-industriel. Les perdants regroupent, non seulement d’importantes parties du monde, mais aussi de vastes pans de l’industrie US, qui ne sont plus concurrentiels sur le marché mondial. L’économie US est devenue très largement importatrice et consommatrice, et se finance par l’endettement. Le Président sortant s’en est avisé au cours de sa dernière campagne électorale, dans le Middle West, où des ouvriers furieux le lui ont fait brutalement savoir. Les soi-disant champions du monde de l’exportation continuent à se bercer de rengaines trompeuses.

Les conditions économiques

Actuellement et à moyen terme le gaz et le pétrole sont des éléments incontournables de l’économie, et donc du développement, de la puissance et de l’influence. Face au projet de « grand strategy » annoncé par les USA il est donc plus que frappant qu’un sujet aussi décisif continue à être débattu presque à huis clos au lieu de faire l’objet d’un débat public (mondial), comme c’est le cas par exemple pour le changement climatique : le « pic pétrolier » (21). Des économistes calment le jeu en faisant état des réserves annoncées par les compagnies pétrolières. C’est vraisemblablement une tromperie, parce que l’on fait l’impasse sur le problème central et que les « ressources » sont en partie incluses dans les chiffres. Or ces dernières ne sont que des suppositions. »

La question décisive, selon des spécialistes renommés de géologie pétrolière, (22) est tout autre : À partir de quand la production pétrolière aura-t-elle atteint son maximum et ne cessera-t-elle plus de baisser inexorablement ? En effet : Quand on a extrait 50% des réserves d’un champ pétrolier, la dépense d’énergie et les difficultés techniques pour exploiter le reste croissent de manière exponentielle. La date de ce « pic » ne peut naturellement pas être établie avec précision. Les spécialistes la situent entre 2010 et 2020. Mais parallèlement la demande des pays émergents augmente. La Chine est maintenant le second importateur de pétrole après les USA, absorbant 20% de la production mondiale.

Le « Cheney National Energy Report» publié en avril 2001(23) en lien avec les prévisions des géologues et la « grand strategy » du PNAC fournit des explications plus fiables quant à la politique étrangère, économique et financière des USA et à leurs interventions militaires de dernières années que nos oracles politiques et médiatiques spécialistes de la Maison Blanche. D’autant plus que ses rédacteurs ne sont pas des docteurs Folimage mais de hauts fonctionnaires et décideurs de plusieurs administrations, qui ont siégé à des postes de direction dans l’industrie pétrolière US. Une liste des États qui - outre l’Irak, sont les heureux objets d’une attention politique et militaire toute particulière de la part des USA - nous fournit d’autres informations : le Vénézuéla, le Mexique, la Colombie, le Soudan, la côte occidentale africaine (São Tomé et Principe) l’Algérie et le Maroc, la Libye - qu’on songe aux évolutions révélatrices des dernières années- la Géorgie et la région du Caucase, les ex-républiques musulmanes soviétiques, l’Iran, le Pakistan, l’Inde (avec le dernier deal nucléaire et un accord, qui a entre-temps échoué, (24) sur un partenariat stratégique), l’Indonésie, l’Afghanistan, le Japon, la Corée. La dissémination des forces usaméricaines à travers le monde (25) et les efforts pour obtenir des bases militaires (26) dans des régions stratégiques pour l’approvisionnement en pétrole, pouvant aller jusqu’à l’occupation d’un pays envoient un message clair. : Nous voulons nous assurer le contrôle sur l’économie de nos rivaux en décidant qui aura combien de pétrole et à quel prix.

«While many regions of the world offer great oil opportunities, the Middle East with two thirds of the world‘s oil and the lowest cost, is still where the prize ultimately lies……. «Let’s look at it simply. The most important difference between North Korea and Iraq is that economically, we just had no choice in Iraq. The country swims on a sea of oil.” (27)

(« Alors que de nombreuses régions du monde offrent de grandes opportunités pétrolières, le Moyen-Orient, avec les deux tiers du pétrole mondial et au coût le plus bas, est celle où tout se joue…C’est simple : la différence la plus importante entre la Corée du Nord et l’Irak est qu’économiquement, nous n’avions tout bonnement pas le choix avec l’Irak. Ce pays nage dans un océan de pétrole. »)

On ne saurait être plus clair. En écoutant d’une oreille attentive l’ Autumn Lunch Speech » (discours de petit-déjeuner d’automne [ !!!]) de l’ex-PDG d’Halliburton et actuel vice-président des USA, Dick Cheney, on voyait dès 1999 sur quels rails on se trouvait.(28) Cheney se demandait déjà où l’on pourrait trouver les 50 millions de barils supplémentaires que l’économie mondiale exigerait chaque jour après 2010, si les gouvernements et les sociétés pétrolières nationales (!) contrôlaient 90% des champs pétroliers. Pour donner un ordre de grandeur : les besoins supplémentaires prévus s’élevaient presque aux deux tiers de la production mondiale totale en 1999. Cheney considérait donc la souveraineté nationale comme l’un des problèmes principaux. C’est pourquoi la préparation d’une « option militaire » pour renverser le régime irakien commença dès huit mois avant le 11 septembre 2001. (29)

Banco !

Les USA n’ont jamais mis avec une pareille brutalité aussi bien leurs alliés les plus proches que les Nations Unies devant le fait accompli, ni essayé à ce point de tromper leur propre population et l’opinion mondiale que lors des prémisses de la guerre en Irak. Ils ont pris le risque de déstabiliser précisément la région qui représente pour eux la priorité des priorités pour leurs projets stratégiques et joue un rôle de premier plan dans le fonctionnement de l’économie mondiale. Ils ont mis en jeu leur réputation de « puissance soft » au service de la paix et de la stabilité et sont aujourd’hui reconnus comme des menteurs. Une question se pose alors : qu’est-ce qui a poussé des politiciens agissant de manière rationnelle à prendre un tel risque et à tenter le banco ? Les acteurs n’étant ni des flambeurs, ni des malades mentaux, une explication s’impose : les projets et actions du gouvernement des USA se fondent sur les pronostics relatifs au pic pétrolier, afin de parer à ses conséquences dramatiques sur la suprématie des USA.

À l’appui de cette thèse on peut citer le programme d’économie établi par Paul Bremer en septembre 2003 dans le décret 39. L’exploitation du gaz et du pétrole irakiens devait rester sous contrôle US. (Depuis, les choses ont changé). Parle aussi en sa faveur un fait dont l’opinion mondiale ne s’est guère avisée, bien qu’il soit révélateur : en août 2003, le Japon a renoncé, sous la pression usaméricaine, à signer avec l’Iran un contrat déjà finalisé pour l’exploitation d’un important champ pétrolier.

Le nouvel ordre mondial de l’ »America first » se base sur la suprématie militaire, le dollar comme monnaie-étalon, le contrôle des flux d’énergie ((30), la mainmise sur les institutions qui dominent l’économie mondiale et le droit du plus fort. « Le » terrorisme International ne sert qu’à justifier aux yeux de la population usaméricaine le maintien d’un gigantesque appareil de défense après la disparition de toute menace sérieuse. (31) Parallèlement le nouvel ennemi permet de tenir en laisse les pays émergents et industrialisés et fait accepter à ses créanciers une monnaie déconnectée de l’économie réelle.

Face à un ordre du monde où l’un des acteurs profite de façon démesurée des outils dont il dispose, les autres acteurs sont amenés à se poser des questions auxquelles on peut apporter deux types de réponse :

S’adapter - Se soumettre - Réagir

ou bien

Contrer - Réajuster – Agir ?

Les risques majeurs liés à la première formule, sont une dépendance croissante allant jusqu’à la vassalisation, la perte de ses propres marges de manœuvre et de ses propres possibilités d’initiative politique, l’insécurité juridique, la poursuite des guerres et des déstabilisations, la mort de ses propres soldats, le gaspillage de ressources matérielles et intellectuelles, l’émergence de contre-puissances agressives, le délitement de l’Europe, le danger permanent d’un effondrement du système démocratique. L’espoir de compter à l’avenir parmi les gagnants est bien maigre pour le plus grand nombre. L’Europe et les pays asiatiques alignés sur les USA auraient grand tort de projeter sur les années ultérieures les retombées économiques positives du système entre 1945 et 1990. Celles-ci n’étaient dues qu’à la Guerre froide.

En effet, le bon maître (32) de Joseph Joffe n’est plus de mise. Son propos de continuer à partager comme par le passé un gâteau de plus en plus petit ne le lui permet plus. La concurrence est trop forte, il est dans l’eau jusqu’au cou.

La deuxième voie comporte elle aussi des risques. Mais elle offre plus de chances que de risques, parce que cette alternative est nécessairement le programme opposé, donc « civil », et que le processus qu’elle engage offre plus de possibilités. Le rôle d’initiateur, support et catalyseur de cette alternative reviendrait en premier à la seule Europe, parce que son économie est assez forte, son processus d’unification relativement avancé et que sa culture de respect des divers intérêts, d’État de droit et de règlement diplomatique des conflits est universellement reconnue. Mais elle n’est pas assez forte pour le réaliser à elle seule. Les USA accepteront difficilement un projet multilatéral tant que l’ordre existant leur permettra de tirer tous les marrons du feu, surestimer largement leur position de force et laisser le reste du monde en faire presque tous les frais. En outre on ne peut régler sans l’Amérique les problèmes qui vont se poser. Donc l’Europe doit se trouver des alliés pour ramener les USA à la raison. Pour s’opposer à leur stratégie ce ne sont pas d’abord les moyens qui manquent, mais une vision lucide des divers intérêts en présence, le courage de distinguer les faits du bluff et la volonté d’agir au lieu de ré-agir.

Mais au lieu d’analyser lucidement les intérêts propres de chacun, l’Europe, Allemagne en tête, perdure dans une foi en une « communauté d’intérêts transatlantique » depuis longtemps disparue mêlée d’un sentiment de reconnaissance, de respect et de révérence. La réalité est pourtant la suivante :

À la mi-janvier 2004 Alan Greenspan, dans son discours de Berlin, refila sans états d’âme aux Européens la patate chaude de la faiblesse du dollar en recommandant, pour éviter un effondrement financier des USA, de transformer les caisses de retraite nationales en fonds privés qui investiraient ensuite aux USA.

À Davos se réunissent tous les ans de hauts représentants du monde politique et financier. En 2004 Dick Cheney, vice-président des USA, se permit d’éblouir ses auditeurs avec les 8% de croissance économique des USA au troisième trimestre 2003, payés, grâce à des cadeaux fiscaux, par une grande partie des investisseurs étrangers. Personne ne protesta, ni à Berlin, ni à Davos. Donc il est impossible de briser le cercle vicieux de dépendance - obligation d’exporter - investissement en dollars - déficit US - encore plus d’exportations.

Ceux qui misent sur la conjoncture aux USA pour faire fonctionner l’économie mondiale finiront par détruire les bases de leur propre économie. Dès que le président en poste de la Fed fait mine de toucher au taux d’intérêt, les Bourses jouent au yo-yo partout dans le monde. Combien de temps encore les entreprises et des économies nationales entières vont-elles accepter cette dépendance au détriment de la grande masse? Il n’y a pas d’autre débiteur au monde qui dicte à ses créanciers ses propres conditions.

Le Project for the New American Century. Telle était la formulation, volontairement agressive et visionnaire, qui faisait il y a huit ans du reste du monde des exclus. Mais rapidement cette vision a pris des contours bien réels, parce qu’elle a été appliquée sur le plan politique : en Irak, en Afghanistan, vis-à-vis de la Russie, avec les divisions créées en Europe, en Iran, au Pakistan. Lorsque les banques et entreprises européennes, obéissant avant d’en avoir reçu l’ordre, se hâtent de rompre leurs relations d’affaires avec l’Iran, (33) tant elles craignent le courroux des dieux autoproclamés de l’Olympe US, au détriment de leurs économies nationales, il est grand temps d’agir. Si l’Europe, et d’autres, ne veulent pas du rôle de victimes et de vassaux qu’on veut leur imposer, elles doivent formuler et mettre en pratique leur propre vision politique. Et ne pas se contenter de grogner dans leur coin.

Les piliers d’un contre-projet européen

À quoi pourraient ressembler les piliers d’un Projet pour le XXIe siècle européen, qui pourrait faire consensus partout ailleurs qu’aux USA, parce qu’il ne serait pas porteur s’ambitions hégémoniques ? Un projet dont les objectifs économiques seraient orientés en priorité vers le marché interne au lieu de continuer à utiliser le marché mondial comme une arène de gladiateurs économiques (34) ? Les propositions faites ci-dessous partent du principe suivant : il est impossible de contester sérieusement qu’aucune menace militaire ne pèse ni ne pèsera sur l’Europe dans un avenir prévisible. Et donc elle n’a pas (plus) besoin du « parapluie usaméricain. » :

- Renforcer les circuits économiques régionaux en Asie, Amérique latine et Afrique ;

- Encourager et aider à la formation d’une communauté économique asiatique, latino-américaine et africaine sur le modèle de l’Union européenne ;

- soutenir le groupe ASEAN +3 (35) dans ses tentatives rudimentaires déjà faites dans ce sens ;

- soutenir le Mercosur dans son processus d’intégration latino-américain ;

- Promouvoir une stratégie de coopération économique entre l’UE, l’Asie, la Russie, l’Amérique latine et l’Afrique ;

- Modifier les critères de Maastricht (36) afin de poursuivre l’édification de l’infrastructure européenne et de créer de nouvelles artères commerciales au-delà de l’Europe orientale ;

- Modifier la philosophie monétaire et la fonction de la BCE, actuellement valet des places financières de New-York et Londres, dominées par le dollar ;

- En finir avec l’idéologie des excédents commerciaux qui nourrissent un système inféodé à un dollar proche de l’effondrement (37) et font exploser la cohésion sociale ;

- En finir avec l’idéologie du libre-échange mondial entre les forts contre les faibles ;(38)

- Impulser une initiative des gouvernements européens en faveur d’un nouveau « Bretton Woods » afin de réorganiser le système financier mondial vers un développement économique ;

- Établir l’Euro comme alternative au dollar et encourager les pays asiatiques à diversifier leurs réserves de devises ;

- Rompre des liens actuels avec le FMI et la Banque mondiale ;

- Renforcer le rôle- jusqu’ici limité sous la pression de Washington - de la Banque Asiatique pour le Développement (39) dans le financement des structures économiques régionales ;

- Faire exploser le cartel des pétrodollars en établissant des relations privilégiées avec les pays exportateurs de pétrole, y compris la Russie ;

- Modifier les structures parasitaires de la politique européenne, telles que la PAC et les positions prises à l’OMC dans les négociations de la Ronde de Doha (40) ;

- Orienter prioritairement la politique financière en faveur des investissements ;

- Établir l’UE comme cadre unique de la politique européenne étrangère, de sécurité et de défense ;

- Refuser pour l’UE tout accès à un statut de puissance militaire mondiale et aux capacités que cela suppose ;

- Orienter les forces armées vers une position strictement défensive et développer les capacités de stabilisation des régions en crise sur mandat explicite de l’ONU ou de l’OSCE ;

- Impulser une initiative de l’UE en faveur d’une UN Standing Peacekeeping Force [Force permanente de maintien de la paix de l’ONU] (41)

- Organiser une « Conférence pour la sécurité, la coopération et le développement au Proche-Orient » analogue à la CSCE (42) des années 70, où tous les acteurs seraient représentés ;

- Prévenir les crises au moyen du primat de la diplomatie et de l’économie dans les affaires étrangères sur la base du respect des intérêts de l’autre et de la réciprocité ;

- Respect absolu du droit ;(43)

- Impulser une initiative de l’UE en faveur d’un renforcement et d’une réforme de l’ONU ;

- Impulser une initiative en vue de lutter contre le terrorisme exclusivement par les moyens civils de la justice pénaledans le cadre des Nations Unies (44)

 

Le rôle de la Chine

Les USA sont contraints de maintenir l’ordre économique actuel du monde. Lui seul peut leur garantir les ressources économiques nécessaires à l’entretien de leur gigantesque appareil militaire, aussi indispensable à leur statut de superpuissance que le rôle du dollar. Pour le moment la Chine reste un acquéreur bienvenu, parce qu’incontournable, de titres d’État usaméricains. Mais elle ne se laissera pas réduire éternellement à ce rôle. La présence militaire US qui se resserre autour de la Chine fait de la question de l’énergie une véritable poudrière. Beaucoup de ceux qui investissent dans le dollar commencent en outre à se demander : Combien de temps les créanciers devront-ils tolérer que leur débiteur les oblige à accepter une monnaie dévaluée en paiement de leurs excédents commerciaux et à financer ainsi une éventuelle menace à leur encontre ?

Si l’Europe n’ose pas toucher les aiguillages de la politique mondiale au profit de tous ses acteurs, elle sera obligée d’emboîter le pas à la puissance impériale dans ses futures guerres mondialisées sous la bannière de la «guerre contre le terrorisme». Pourtant on l’a bien vu, d’Israël à l’Irlande du Nord, de l’Afghanistan (45) à l’Indonésie en passant par les Philippines, on ne réprime pas le terrorisme par des moyens militaires. C’est dans la nature de la « guerre asymétrique ». Toutes les captures de chefs terroristes ont été le fruit d’un travail patient et acharné des polices et services secrets, mené en collaboration internationale. Celui qui mise sur des moyens militaires récoltera la nouvelle « Guerre de Cent ans » (46) évoquée par l’ex-chef de la CIA, James Woosley, pour contraindre à la discipline ses vassaux de la communauté de valeurs occidentales.

Au lieu de continuer à subventionner le moteur usé de l’économie mondiale avec ses propres excédents, l’économie européenne, devrait utiliser sa productivité élevée pour devenir elle-même un moteur. La menace des USA, d’étrangler les exportations par le biais du dollar se révélera n’être que du bluff, si les banques centrales asiatiques passent en bon ordre à l’Euro. Car sans leurs investissements, impossible de financer le déficit usaméricain. La Chine a déjà entamé la diversification de ses réserves de devises, la valeur relative du dollar y reculant sans cesse. Le groupe ASEAN + 3 envisage fortement d’accorder des prêts d’État en monnaie régionale. Un baril de poudre pour le dollar. Mais une telle évolution exige donc une gestion conceptuelle et institutionnelle. Laissée à elle-même, elle risque effectivement de provoquer le chaos dont Greenspan et consorts agitent avec virtuosité la menace pour discipliner leurs troupes.

L’Europe est assez forte pour prendre en coopération avec l’Asie et la Russie la responsabilité d’un nouvel ordre économique mondial plus juste et plus équitable. Mais elle doit être assez avisée pour ne pas réitérer les erreurs de l’impérialisme du dollar durant ces dernières décennies. Les USA ne pourront se soustraire à la dynamique d’un tel processus. En fin de compte elle profitera même à leur propre économie.

Les atlantistes des deux rives brandissent toujours dès qu’on aborde ce sujet la menace de l’isolationnisme américain. Cela aussi, c’est du bluff, car les USA en sont empêchés pour des raisons géostratégiques. L’isolationnisme signerait la mort des USA comme grande puissance mondiale, car la rive européenne, achetée fort cher et en principe bien disposée envers elle, lui est indispensable. Et les élites US le savent parfaitement. Donc là non plus, pas de motif de couardise. Mais qui se laisse pousser dans le coin du ring a une mauvaise donne au poker.

Perspectives

L’Europe ne peut, de par son poids global, renoncer à jouer un rôle mondial. Il est attendu hors de l’« Occident » et aux étages de direction de l’ONU. Mais bien sûr pas sous forme d’une copie ni d’une poursuite rampante de l’actuelle hégémonie. Un ordre mondial conforme à l’esprit européen devrait plutôt viser à ce que « l’Europe et les USA y trouvent leur compte, même si leur position n’est pas aussi dominante qu’aujourd’hui. »(47) Si l’on remplace dans cette citation « les USA et l’Europe » par « L’Angleterre et la France » on découvrira un secret de réussite essentiel pour l’UE. Helmut Kohl et ses prédécesseurs en étaient encore bien conscients, mais ses successeurs , n‘ayant pas fait l’expérience de la guerre, réclament pour l’Allemagne une normalité que son histoire au XXe siècle devrait lui interdire. Et ils envoient ainsi des signaux erronés à destination de l’appareil exécutif, où le management politique moyen est déjà aux mains d’une génération qui n’avait même pas atteint l’âge de la réflexion à l’époque de la Guerre froide (48)

Seul un engagement actif en faveur d’un changement dans les conditions de la politique internationale pourra vraiment créer de nouvelles possibilités. Chaque Euro que l’Europe dépense pour rapiécer des États mis en lambeaux par les frappes chirurgicales usaméricaines est soustrait à l’investissement. Le recours à des entreprises sous-traitantes qui en tirent profit, comme en Irak en ce moment, ne compensent pas ces pertes pour l’économie nationale. Chaque yuan dépensé pour soutenir le dollar est enlevé au développement interne de la Chine.

Les tentatives européennes d’infléchir la politique n’ont pas dépassé à ce jour le stade embryonnaire, en dépit de signaux très clairs, venus par exemple de Chine.(49) Les « rencontres euro-asiatiques »annuelles et les visites des chanceliers allemands à Pékin n’y ont rien changé.

Pourtant, compte tenu des prévisions d’éminents spécialistes du pétrole et de l’extrême fragilité du système financier mondial, le temps presse. Les récents évènements dans le Caucase annoncent en outre un changement de paradigme : la Russie est de retour sur la scène internationale.Les USA encaissent ici leur premier véritable « blowback » [« coup rendu »], que Chalmers Johnson avait déjà prédit il y a huit ans :« Les USA se posent volontiers en vainqueurs de la Guerre froide. Selon toute vraisemblance, ceux qui jetteront sur ce siècle un coup d’œil rétrospectif n’y verront pas de vainqueur, surtout si les USA s’obstinent dans leur actuelle politique impériale. »(50)

La réaction d’un boxeur touché est bien connue. Et l’Histoire nous fournit bien des exemples d’États qui misent tout sur la même carte, lorsqu’ils se croient le dos au mur. L’ex-diplomate singapourien Kishore Mahbubani a annoncé, dans son livre paru en 2008 «The New Asian Hemisphere. The Irresistible Shift of Global Power to the East» (La nouvelle Asie. L’irrésistible glissement du centre mondial vers l’Est) le « crépuscule des Dieux » de l’Occident. De l’image donnée par les médias occidentaux de la brève guerre en Géorgie il écrivait, le 20 août 2008 :

«It is therefore critical for the west to learn the right lessons from Georgia. It needs to think strategically about the limited options it has. After the collapse of the Soviet Union, western thinkers assumed the west would never need to make geopolitical compromises. It could dictate terms. Now it must recognise reality. The combined western population in North America, the European Union and Australasia is 700m, about 10 per cent of the world’s population. The remaining 90 per cent have gone from being objects of world history to subjects. The Financial Times headline of August 18 2008 proclaimed: ‚West in united front over Georgia’. It should have read: ‘Rest of the world faults west on Georgia».

(Il est donc crucial pour l’Occident de tirer les leçons de l’affaire géorgienne. Il doit prendre en compte dans sa pensée stratégique les limites des options dont il dispose. Après l’effondrement de l’Union soviétique, les analystes occidentaux ont cru que l’Occident n’aurait plus jamais besoin de faire des compromis géopolitiques. Il pourrait émettre ses diktats. Mais désormais il doit reconnaître la réalité. La population totale de l’Occident, Amérique du Nord, Union européenne et Australasie s’élève à 700 millions, soit 10% de la population du globe. Les 90% restants se sont mis en devoir de passer de l’état d’objets à celui de sujets de l‘Histoire. Le Financial Times du 18 août 2008 proclamait « Front occidental uni en Géorgie ». Il aurait mieux fait de titrer : «Le reste du monde jette l’opprobre sur l’Occident pour la Géorgie ». 

Mais ces analyses ne sont pas encore arrivées jusqu’au conseiller en chef du candidat démocrate à la présidence, Zbigniew Brzezinski, comme le prouvent ses commentaires sur la crise caucasienne : (51)

Voici comment il exprime sa fureur sacrée :

«Currently, Europe--despite its economic strength, significant economic and financial integration, and the enduring authenticity of the transatlantic friendship--is a de facto military protectorate of the United States. This situation necessarily generates tensions and resentments, especially since the direct threat to Europe that made such dependence somewhat palatable has obviously waned. Nonetheless, it is not only a fact that the alliance between America and Europe is unequal, but it is also true that the existing asymmetry in power between the two is likely to widen even further in America's favor.»

« Actuellement l’Europe, en dépit de sa puissance économique, de son intégration économique et financière avancée, ainsi que de la durée et de l’authenticité de son transatlantisme, est de facto un protectorat militaire des USA. Cette situation engendre nécessairement des tensions et des ressentiments, surtout depuis que la menace directe qui pesait sur l’Europe et justifiait sa dépendance a été de toute évidence écartée. Il n’en reste pas moins que non seulement l’alliance entre l’Europe et l’Amérique est inégale, mais qu’incontestablement le différentiel entre les deux puissances est de toute évidence appelé à croître en faveur de l’Amérique » (52).

Ajoutez-y la regrettable stratégie de division de l’Europe engagée avec l’entrée de la Pologne et de la République tchèque dans la « National Missive Defense » (NMD, stationnement de boucliers antimissiles, NdT) [53].
Tout cela exige de l’Europe une réponse appropriée. Aussi pour le bien de l’Amérique elle-même.

Notes

1 The Project for the New American Century (PNAC): “Rebuilding America’s Defenses”, Septembre 2000, (sous la direction de) Paul Wolfowitz http://www.newamericancentury.org/RebuildingAmericasDefenses.pdf

2 Johannes J. Reich (Bankhaus Metzler) im Managermagazin vom 27. 05. in „Die neue Weltordnung“, (le nouvel ordre mondial) http://www.manager-magazin.de/geld/artikel/0,2828,249860,00.html

3
http://thomas.loc.gov/cgi-bin/query/z?c104:H.R.3107.ENR: ; cf. ici aussi : http://italy.usembassy.gov/pdf/other/RS20871.pdf et http://www.fas.org/irp/congress/1996_cr/h960618b.htm

4 http://www.metzler.com/metzler/generator/metzler/en/Equities/Einstieg_20_28Content_

29.html

5 Cf. William F. Engdahl: Wird Asien den Dollar aufgeben? (L’Asie va-t-elle lâcher le dollar ?“ http://www.engdahl.oilgeopolitics.net/print/ASEAN%20&%20Dollar-System.htm

6  http://www.newamericancentury.org/

7 http://en.wikipedia.org/wiki/Full-spectrum_dominance

 

8 http://www.aei.org/research/projectID.11/project.asp

9 Cf. fac-similé Pages 7 et 8 in Blätter für deutsche und internationale Politik 9/2000; http://www.nato-tribunal.de/blaetter_wimmer.pdf 

10 Progressive Internationalism: A Democratic National Security Strategy; http://www.ppionline.org/ppi_ci.cfm?contentid=252144&subsecid=900020&knlgAreaID=450004

11 Cf Note

12 Pré



Mercredi 10 Septembre 2008


Commentaires

1.Posté par joszik le 10/09/2008 10:06 | Alerter
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L'analyse des faits ici sont d'une précision atomique !
Mais à un tel niveau l'auteur aurait pu donner quelques conseils à nos politiques.
Et surtout nous donner des perspectives d'avenir, des projections, et des conseils.
Que devrons nous faire à l'avenir pour survivre?

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