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Où mènera la politique de compromis de Poutine ?



Paul Craig Roberts
Mercredi 30 Mai 2018

Où mènera la politique de compromis de Poutine ?
 

    Le week-end dernier, à la conférence économique internationale de Saint-Pétersbourg, le discours du président russe Vladimir Poutine a montré le piège vers lequel la politique économique néolibérale entraîne le gouvernement russe. Poutine a défendu le mondialisme et le libre-échange, et il a prévenu que la crise sera le résultat de la dissolution du système mondial.
 

    En fait, la crise est le résultat du mondialisme et de l'économie néolibérale. Pour la Russie, l'économie néolibérale fourguera à la fois la crise économique et la crise politique.
 

    Dans les économies développées, États-Unis, Royaume-Uni et Europe, l'économie néolibérale crée une crise économique interne en délocalisant là où les salaires sont beaucoup plus bas, à la fois les emplois à forte productivité et ajoutée, comme la fabrication, et les compétences professionnelles négociables, comme le génie logiciel. L'économie néolibérale est aussi le socle de la financiarisation, qui consiste à détourner le surplus économique vers le service de la dette, au lieu de l'investir. Ensemble, ces deux impacts dévastateurs de l'économie néolibérale bloquent la croissance économique. Il suffit de regarder l'expérience sans croissance du monde occidental au 21ème siècle, où la croissance se limitait aux prix des actifs financiers pendant que l'emploi bien rémunéré disparaissait.
 

    Le problème n'est pas uniquement que l'économie néolibérale ruine les populations au profit des oligarques et des multinationales. Le plus gros problème est la foi du gouvernement russe en l'économie néolibérale, qui les rend incapables de résister aux pressions de Washington. La Russie ne peut pas tenir tête à Washington ou même à Israël, parce que le gouvernement estime que le succès économique de la Russie dépend de son intégration dans le système économique occidental. Pour garder la porte ouverte, la Russie accepte sans cesse des provocations qui ne font qu’encourager d’autres provocations.
 

    Il existe des situations où accepter la provocation est digne d’un homme d'État et louable, mais pas dans cette situation parce que la crise va au-delà de l'économie. La diplomatie prudente de Poutine passe pour de la faiblesse à Washington. Les néocons qui sont au gouvernement, tiennent à l'hégémonie des États-Unis. Ils débordent déjà d'orgueil démesuré. Chaque fois qu'ils voient Poutine reculer, ils gagnent en confiance et pensent qu’avec plus de pression, ils forceront la Russie à se soumettre.
 

    Par exemple, les néocons voient du manque de ressort dans la passivité de Poutine devant l'attaque de missiles de Trump contre la Syrie, attaque fondée sur une imposture évidente. Le fait que Poutine ait laissé faire cette attaque de Washington, a été très dommageable pour la crédibilité russe auprès des néocons de Washington. Ce qu'ils ont vu, c’est Poutine acceptant qu’un allié défendu par les forces armées russes, soit attaqué. À quoi sert-il de débarrasser la Syrie des terroristes soutenus par les Étasuniens, pour ensuite permettre à Washington et à Israël de l'attaquer ?
 

    J'ai expliqué qu’en restant passif, Poutine pariait que tant que la puissance russe n’effraye pas les Européens, il est possible que l'agression de Washington fasse éclater son empire européen. En d'autres termes, Poutine se comporte prudemment, pas imprudemment. C'est admirable, d'autant plus que Poutine dispose de supers armes contre lesquelles l'Occident n'a aucune défense.
 

    Je crains ce qui se passera si le pari de Poutine ne paye pas, et si sa retenue a pour effet de convaincre les néocons qu’ils peuvent faire céder la Russie. Je ne pense pas la Russie puisse céder, mais les néocons l’acculeront devant le choix de se battre ou de se rendre. Comme la Russie se battra, ce sera la fin de tout le monde.
 

    En d'autres termes, si l'admirable stratégie de Poutine échoue, les néocons – qui débordent déjà de plus d'orgueil démesuré que Hitler envoyant la Wehrmacht en Russie – harcèleront la Russie jusqu’à ce que la guerre se déclenche.
 

    C’est pourquoi j'ai suggéré une stratégie différente : Que Poutine fasse acte d’autorité, qu’il tape du poing sur la table. Par exemple, il pourrait cesser de s’accommoder des attaques étasuniennes et israéliennes contre la Syrie. Ces attaques sont illégales en vertu du droit international. Ce sont des façons de criminels de guerre d’après les Principes de Nuremberg établis par les États-Unis eux-mêmes. Poutine pourrait fournir aux Syriens le système de défense antimissile S-300, mais à la demande de Washington et d'Israël, Poutine ne le fait pas. Pour les néocons, c’est là un autre exemple du manque de nerf de Poutine, et cette fausse interprétation encourage les provocations de Washington.
 

    Une stratégie faisant acte d’autorité risquerait de faire craindre aux Européens l'agressivité russe, ce qui ferait les choux gras de la pressetituée occidentale. Mais cette stratégie ne risquerait pas de convaincre les néocons que Poutine est une tapette. Son effet sur Washington pourrait être positif et faire revenir l'époque où les États-Unis respectaient l'Union soviétique. L’Europe pourrait réaliser qu’elle est mise en danger par le conflit initié par Washington, pas par une menace venant de Russie.
 

    Il est évident que les néocons ne pensent pas que la Russie soit un obstacle à court terme à l'hégémonie mondiale des États-Unis. Essayons d’évaluer ce qui penche en faveur de la stratégie diplomatique de Poutine. RT a grillé la mission du président français Macron – la marionnette de Washington qui a envoyé ses troupes dans la partie syrienne occupée par les États-Unis –, qui est allé au Forum économique international de Saint-Pétersbourg pour « maintenir la Russie dans la famille européenne. »
 

    Est-ce que Macron, avec ses troupes en Syrie occupée par Washington, rompt avec Washington, ou est-ce que Macron se joue de Poutine en l’encourageant à croire que l'Europe va abandonner Washington et accueillir la Russie dans la « maison commune européenne, » pour le pousser de cette façon à faire d’autres concessions.
 

    Le gouvernement russe se fait-il des illusions en faisant encore des concessions et en acceptant d’autres demandes qui servent l'ordre du jour de Washington et d'Israël au lieu de la Russie et ses alliés ? La dernière requête de Washington est que Poutine pousse l'Iran à retirer son contingent militaire de Syrie. Poutine a fait la demande, mais l'Iran a refusé parce que, contrairement aux terroristes mercenaires des États-Unis et de France, l'Iran a été invité en Syrie. Le résultat est que Washington et Israël, qui continuent d'attaquer la Syrie, ont réussi à créer des tensions entre la Russie et l'Iran.
 

    Pour éviter la brouille avec un allié indispensable, Poutine aurait mieux fait de dire à Washington que la Russie et l'Iran se retireront après le retrait de Syrie des forces étasuniennes. Washington a promptement profité de cet avantage pour dire à Poutine que Washington n'approuvait pas que la Russie honore son contrat de livraison de chasseurs-bombardiers et de systèmes de défense antiaérienne S-300 à l’Iran. Si Poutine s’accommode aussi de cette demande, il sera bien plus facile aux États-Unis et à Israël d'attaquer l'Iran.
 

    Washington a encore gagné. Le différend entre la Russie et l'Iran rend ce pays plus vulnérable à l’attaque militaire, attaque dont plusieurs commentateurs voient les préparatifs. Si l'Iran est déstabilisé, la Russie sera plus facilement déstabilisée.
 

    Poutine a-t-il encore donné son assentiment à Washington ? Autres menaces de Washington et d'Israël à la Syrie. Le 28 mai, Washington a dit au gouvernement syrien que s’il tentait de débarrasser Daraa des envahisseurs étrangers qui occupent le territoire syrien avec le soutien étasunien, la Syrie fera l’objet de « mesures fermes. » Israël a informé les Syriens qu’ils ne sont pas autorisés à utiliser leurs défenses antiaériennes pour protéger leur territoire contre les avions israéliens opérant sur leur territoire.
 

    En d'autres termes, Washington et Israël récompensent les concessions de Poutine en interdisant à la Syrie de se défendre.
 

    Le régime néocons de Washington est convaincu que Poutine est enclin à céder et qu'il sera même capable de négocier le retrait de la Russie de la Syrie. Si cela se produit, Washington relancera la guerre pour renverser le gouvernement syrien.
 

    Avec la Russie mise au vert, Poutine peut s'attendre à une attaque ukrainienne ordonnée par Washington contre les républiques séparatistes russes que la Russie a laissées en plant, ainsi qu’à des attaques de l’État islamique, organisées par Washington contre la Russie, via les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale. L'attaque ukrainienne pourrait se déclencher pendant la Coupe du Monde, au moment où délaissant sa politique étrangère, le gouvernement russe sera focalisé sur le prestige d'accueillir cet événement.
 

    Quand la Russie sera intégrée dans l'économie occidentale, elle le sera en tant qu’État vassal.
 

    Mais pour le moment la Russie est à la fête, grâce au grand nombre d’assistants, dont le président français, au Forum de Saint-Pétersbourg, qui démontre que la Russie n'est pas isolée et espère d’autres gains de prestige avec la Coupe du monde.
 

    Espérons qu’un membre du gouvernement russe se souviendra que c’est la focalisation sur les Jeux olympiques de Sotchi qui a livré l'Ukraine entre les mains de Washington.
 


Ancien Secrétaire Adjoint au Trésor pour la politique économique, Paul Craig Roberts a été rédacteur en chef adjoint du Wall Street Journal, chroniqueur chez Business Week, Scripps Howard News Service et Creators Syndicate, il a écrit de nombreux ouvrages, dont l’un, L'Amérique perdue : Du 11 septembre à la fin de l'illusion Obama, a été traduit en français, et il a aussi été affecté à de nombreux postes universitaires.
 

Paul Craig Roberts, 29 mai 2018

Original : www.paulcraigroberts.org/2018/05/29/will-putins-policy-concession-succeed/
Traduction Petrus Lombard



Mercredi 30 Mai 2018


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