Palestine occupée

Orienter les priorités directement sur la lutte : au sujet de l'Iran et de son rôle dans le monde arabe


L'impérialisme a partiellement réussi à détourner les résistances de leur objectif principal, qui est le combat contre l'ennemi extérieur, vers des conflits internes secondaires (Palestine : le Hamas rentre au gouvernement et se bat avec le Fatah au sujet de l'autorité ; Liban : le Hezbollah s'engage dans une bataille politique interne au sujet du gouvernement ; et l'Irak : les USA essaient de dépeindre la résistance comme "juste une autre milice confessionnelle").


Par Hisham Bustani > hbustani2@yahoo.com

Le Dr. Hisham Bustani est écrivain et militant de gauche jordanien. Il est membre fondateur de l'Alliance du Peuple Arabe Résistant et membre de son Comité de Coordination, membre du Haut Comité Jordanien pour la Résistance à la Normalisation avec Israël. Il est également membre du Comité Exécutif du Forum de la Pensée Arabe en Jordanie.


Hisham Bustani
Dimanche 8 Juillet 2007

 Orienter les priorités directement sur la lutte : au sujet de l'Iran et de son rôle dans le monde arabe
Avant d'aborder la question du rôle iranien dans le monde arabe, il est utile de rappeler la complexité de l'Iran et de ses différentes perceptions :

. Pour les uns, l'Iran n'est pas une "république bananière" et son régime n'est ni une marionnette, ni un régime clientéliste de l'impérialisme. L'Iran a un projet régional et travaille sérieusement à sa réalisation. Il détient de nombreuses cartes politiques importantes et les utilise intelligemment dans le contexte de la réalisation de son projet.

Parmi ces cartes se trouvent son programme nucléaire, ses relations étroites avec le régime syrien, avec le Hezbollah au Liban, avec le Hamas et le Jihad Islamique en Palestine, ses liens commerciaux et économiques étroits avec la "Coalition du Nord" en Afghanistan, ses réserves pétrolières et (le plus important) son rôle en Irak, à savoir ses connections fortes et son influence sur les milices et partis qui coopèrent avec l'occupation US.

. Pour d'autres, le projet de l'Iran n'est pas un projet anti-impérialiste. En d'autres termes, l'Iran n'est pas le Venezuela du "Moyen Orient" (avec toutes nos réserves sur le terme de "Moyen Orient"). Il ne promeut pas un projet de libération populaire pour le peuple de la région basé sur la fin de l'hégémonie et l'exploitation et la réalisation de la souveraineté du peuple sur sa terre et ses ressources.

L'Iran est un projet pragmatique nationaliste/confessionnel, avec des aspirations expansionnistes. Il occupe la terre arabe (Ahwaz, les îles Tunb). Il na vu aucun problème à chercher l'aide de son "ennemi n°1" pendant sa guerre contre l'Irak (l'affaire Iran-contra)*. Il ne voit non plus aucun problème à aider le même "ennemi" (les USA) aux niveaux logistique et des services secrets pendant l'agression US contre l'Afghanistan.

Et finalement, l'Iran joue un rôle très destructeur en Irak en donnant du pouvoir et son soutien aux milices et partis confessionnels qui sont également l'ossature du processus politique dominé par les USA.


L'Iran semble avoir des modèles de conduite contradictoires si on les regarde d'un point de vue progressiste, mais tout se remet en place si on se place du point de vue iranien (de ses intérêts dans la région) : l'Iran appuie l'invasion US de l'Afghanistan et est un facteur clé de la fragmentation et de la destruction de l'Irak ; alors que le même Iran soutient les résistances anti-sionistes et anti-US au Liban (le Hezbollah) et en Palestine (le Hamas et le Jihad).


Question : Avec toute cette complexité, que pourrait être la position progressiste de l'Iran aux niveaux arabe et régional ?

Hisham Bustani : D'abord, nous devons reconnaître l'absence complète d'un projet progressiste arabe dans le monde arabe au niveau officiel des régimes, ou au niveau des organisations populaires (partis, syndicats, mouvements, etc.).

Les régimes arabes sont complètement subordonnés à l'impérialisme ; ils sont incapables d'une quelconque influence diplomatique ou militaire.
La récente attaque au Liban est un événement clé qui permet de comprendre cette impuissance : non seulement les régimes arabes ont regardé sans bouger la destruction du Liban, mais certains d'entre eux sont allés jusqu'à soutenir Israël dans son effort d'élimination du Hezbollah.
Pendant l'attaque du Liban, le Secrétaire Général de la Ligue Arabe, Amr Musa, a annoncé "la mort du processus de paix" avec "Israël". Ce "processus de paix" est la principale stratégie (passé, présente et à venir) des régimes arabes. Son échec au niveau arabe est le miroir de son succès au niveau sioniste.
Pour le dire plus clairement, les régimes arabes étaient et sont en train de travailler selon l'ordre du jour sioniste, comme l'ont démontré les commentaires des officiels pan-arabes au plus haut niveau.

Au niveau populaire, il y a trois groupes de problèmes :

1. Les résistances (irakienne, libanaise et palestinienne) font face à de nombreux défis :
• Elles ne sont ni intégrées ni reliées à un programme de libération arabe d'ensemble.
• Elles ne se coordonnent pas entre elles.
• Malheureusement, certaines d'entre elles ne mettent pas les autres résistances en première place (principalement les résistances irakiennes et libanaises).
• La résistance irakienne n'a pas réussi à se servir de l'agression US-sioniste au Liban et la résistance du Hezbollah pour contrer la propagation du confessionnalisme en Irak.
• Le Hezbollah est toujours réticent à soutenir ouvertement la résistance irakienne et à prendre position sur les factions irakiennes qui ont rejoint le processus politique sponsorisé par l'occupation.
• La résistance palestinienne a insisté pour isoler la question palestinienne ("Palestiniser" la lutte), refusant de resituer la lutte pour la Palestine dans son contexte arabe propre lorsqu'elle a décidé de marchander seule au sujet du soldat emprisonné à Gaza, après la proposition du Hezbollah de négocier collectivement pour les trois soldats sionistes emprisonnés (deux au Liban en plus du prisonnier de Gaza).
• L'impérialisme a partiellement réussi à détourner les résistances de leur objectif principal, qui est le combat contre l'ennemi extérieur, vers des conflits internes secondaires (Palestine : le Hamas rentre au gouvernement et se bat avec le Fatah au sujet de l'autorité ; Liban : le Hezbollah s'engage dans une bataille politique interne au sujet du gouvernement ; et l'Irak : les USA essaient de dépeindre la résistance comme "juste une autre milice confessionnelle").


2. L'opposition arabe officielle, organisée (partis politiques, associations professionnelles, etc.) est plus préoccupée par la lutte pour son existence politique que par la lutte pour des programmes politique et l'idéologie. Et il y a une énorme différence entre les deux.


3. Les masses arabes sont "politiquement correctes" dans leur compréhension et leur positionnement politique mais, par manque d'organisation, un problème énorme, elles n'ont pas d'influence sur le terrain.

Dans le monde arabe, il y a trois puissances principales (les USA/"Israël", l'Iran et la Turquie) et deux projets (le projet US-sioniste et le projet iranien). Les Arabes sont le terrain sur lequel ces puissances poursuivent la lutte pour leurs projets respectifs. Au jeu de l'histoire, ceux qui ont des projets prennent l'avantage sur les événements.
Les faiseurs d'événements qui n'ont pas un projet ne peuvent pas réaliser la plupart de leurs propres actions. Ce qui veut dire qu'en l'absence d'un projet de libération arabe, tout événement peut être exploité soit par le projet US-sioniste soit par le projet iranien.


Q. : Cela signifie-t-il que nous devons choisir notre bord : soit l'Iran, soit les USA ?

H.B. : Certainement pas. Notre analyse doit toujours distinguer la contradiction principale des contradictions secondaires. La contradiction principale est toujours avec l'impérialisme le plus grand, le plus puissant et globalement dominant : celui des USA et de son auxiliaire "Israël".

Les ennemis principaux de tous les anti-impérialistes, et du projet de libération arabe, sont l'impérialisme US et le sionisme. Toute autre contradiction est secondaire.

C'est pourquoi ceux qui disent que l'"Iran est plus dangereux que les USA" ou "L'Iran est plus dangereux qu'Israël" sont non seulement partiaux, mais leur analyse sert les intérêts impérialistes US à plusieurs égards :

• En donnant la priorité à la bataille avec l'Iran, qui a un caractère confessionnel et fragmentaire, sur la bataille avec les USA et "Israël", qui a un caractère de classe unifiant et libérateur.

• La probabilité de transformer les USA et "Israël" en alliés provisoires ou "pouvoirs qui peuvent être compris" en affrontant le "danger iranien". Quelques factions irakiennes ont déjà commencé à parler dans ce sens, pendant que les régimes saoudiens et jordaniens promeuvent une telle compréhension.

• Séparer les résistances arabes en Irak, Palestine et Liban, les unes des autres, et les mettre en confrontation, plutôt qu'elles soient ensemble dans la même tranchée.

• Détourner les masses arabes du danger suprême US-sioniste vers des cibles de priorité moindre pour le projet arabe de libération.


Q. : Cela veut-il dire que nous devrions nous allier à l'Iran en face des USA ?

H.B. : Là, nous devons différencier deux niveaux :

Le niveau populaire : là il est nécessaire d'établir un front qui inclut tous les peuples de la région (Arabes, Kurdes, Turcs, Iraniens) pour lutter contre l'impérialisme US et le sionisme, les deux exploitant et nuisant à tous ces peuples.

Le niveau officiel : là nous voyons, à partir des exemples ci-dessus, que le régime iranien n'est pas anti-impérialiste, il a son propre projet d'hégémonie régionale et travaille pour cet intérêt, pas dans l'intérêt du peuple. Il est donc impossible de rechercher une alliance à ce niveau.

Il n'est pas besoin de dire que des sanctions imposées par les USA et/ou une attaque militaire ou une invasion de l'Iran nuiraient d'abord au peuple (l'exemple absolu de l'Irak depuis 1990 est toujours une cicatrice sur la face de l'humanité). Ni des sanctions ni la force militaire contre l'Iran ne peuvent être une solution américaine au dilemme confessionnel irakien, que Washington a créé et dont il est le premier bénéficiaire !
Cependant, la position objective serait de se dresser contre ces menaces sur l'Iran et de le soutenir en face de toute tentative ou de toute réelle agression.

La direction : des démarches vers la réalisation d'un projet arabe de libération dans le monde arabe.

Rester dans un état de réaction perpétuelle est très dangereux. La résistance sans projet stratégique nous maintiendra, nous et notre cause, vivants mais nous laissera en situation de faire du sur-place ou de tourner en rond pour toujours, dans un monde qui se transforme à toute vitesse. Un monde où l'impérialisme continue à faire d'énormes efforts pour renforcer ses intérêts aux dépens du peuple, sans aucune autre considération que son propre profit.
Ce que nous devons faire, c'est développer un projet du peuple pour combattre le projet US-sioniste. Dans ce cas là, nous pouvons rester vivant et avancer.

Quelques idées pour aller dans ce sens :

• Bâtir l'unité horizontale de la lutte populaire arabe, comme un levier pour réaliser une progression verticale qualitative.

• Réorganiser des alliances politiques aux niveaux local, régional et international sur la base de la polarisation, et non de points d'accord.

• Réintroduire le socialisme et la laïcité comme options optimales pour combattre l'impérialisme et réussir une progression.

• Elargir la lutte populaire du monde arabe pour inclure tous les peuples de la région.

• Former une alliance avec les régimes anti-impérialistes émergeants d'Amérique du Sud.

• La tâche des anti-impérialistes européens et US : soutien inconditionnel aux résistances du monde arabe, briser le tabou officiel sur ce soutien, établir un front radical contre l'impérialisme.


Conclusion

Aujourd'hui, l'impérialisme est en crise, mais il n'est pas vaincu, et ne le sera pas sans l'action directe des anti-impérialistes.

Si nous laissons passer cette opportunité historique :

• En tournant le dos aux résistances du monde arabe et en prétendant que ce n'est pas notre problème, ou que les résistances ne nous représentent pas simplement parce qu'elles sont islamiques ou baathistes, ou

• En détournant nos efforts de l'ennemi principal, ou

• En contribuant à la stabilisation de projets confessionnels en adoptant leurs mécanismes, ou

• Si les résistances, au lieu de combattre leur ennemi commun, commencent à s'affronter entre elles, ou

• Si nous nous abusons en transformant la bataille principale avec l'impérialisme et le sionisme en combats politiques internes sans importance,

alors nous sauverons l'impérialisme de sa crise, et nous serons obligés d'attendre 100 autres années ou plus jusqu'à ce que l'impérialisme entre à nouveau en crise dans des proportions similaires.


* connu aussi sous le nom de "Irangate" (ndt)

[Source]url: http://mrzine.monthlyreview.org/
Traduction : MR pour ISM


Dimanche 8 Juillet 2007

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