Propagande médiatique, politique, idéologique

Omniprésence chiffrée du clan Sarkozy dans les journaux télévisés de l’été 2007


Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) vient de publier les temps de parole politique dans les journaux télévisés pour les mois de juillet et août 2007 [1].

En cette période estivale qui, à la différence d’autres étés, ne fut pas une période de trêve dans l’action gouvernementale et législative, quelles chaînes se sont le plus intéressées à la politique ? A qui ont-elles donné la parole ? La structure des temps de parole reflète-t-elle la structure des opinions du corps électoral ou, au contraire, les chaînes ont-elles favorisé certains partis politiques ?... Pour répondre à ces questions, Acrimed a analysé les données brutes provenant du CSA. Et les réponses sont encore plus consternantes qu’à l’ordinaire.

Ian Eschstruth


Ian Eschstruth
Mardi 30 Octobre 2007

Le CSA fournit des statistiques pour huit chaînes : cinq chaînes hertziennes (TF1, France 2, France 3, Canal+ et M6) et trois chaînes d’information continue (i-télé, BFM TV et LCI). Au total, les responsables politiques se sont vus octroyer 149 heures et 52 minutes de temps de parole sur les deux mois de l’été. Comme on pouvait s’y attendre, ce sont les chaînes d’information continue qui apportent la contribution la plus significative à la parole politique (88,4% du temps total), loin devant les chaînes hertziennes (11,6%).

Pour la période 2001-2005, nous avions déjà mis en évidence que les télévisions privées se montraient largement moins « citoyennes » que les télévisions publiques : toutes émissions confondues, « les deux principales chaînes publiques (France 2 et France 3) concourent pour plus de 70% à la parole politique, tandis que la contribution des trois chaînes privées hertziennes (TF1, Canal+ et M6) ne dépasse pas les 30%. » [2] Pour les mois de juillet et août 2007 et pour ce qui concerne les seuls journaux télévisés, le phénomène est encore plus marquant : les trois chaînes privées contribuent à hauteur de seulement 19,2% au temps de parole politique (3 heures 20 minutes) contre 80,8% pour les deux chaînes publiques (14 heures 3 minutes). Le marché, surtout quand il est estival, s’accommode mal de la vie politique. Y compris lorsque, avec la session extraordinaire du Parlement et la multiplication des annonces gouvernementales et présidentielles, cette vie politique est particulièrement chargée.

Mais à qui les médias dominants ont-ils donné la parole dans leurs journaux cet été ? Commençons par le sommet de la pyramide républicaine.

Quel temps de parole au Président Sarkozy ?

En cet été 2007, dans les « journaux et bulletins d’information » des trois premières chaînes (les plus regardées), le Président Nicolas Sarkozy s’est vu attribuer 13,0% du temps de parole politique. Et, si l’on considère l’ensemble des huit chaînes, son temps de parole a même atteint 21,2% du temps de parole politique total. Sur les mois de juillet et août 2007, les téléspectateurs ont donc eu droit, en tout, à 31 heures et 46 minutes de parole présidentielle (...et très certainement beaucoup plus en images et en commentaires journalistiques). Si l’on y ajoute les 1 heure et 14 minutes de ses collaborateurs (Henri Guaino, David Martinon...), les médias télévisuels ont octroyé au discours élyséen 22,0% du temps politique total.

Est-ce plus ou moins que ses prédécesseurs ? Et en quelle proportion ? Pour le savoir, il suffit bien évidemment de comparer ces pourcentages à ceux de Jacques Chirac et de François Mitterrand... Sauf que, toujours aussi avare de chiffres, le CSA ne les a – sauf erreur – jamais communiqués ! [3]

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, beaucoup de commentateurs dénoncent ce qu’ils considèrent comme une omniprésence du président de la République dans les médias. Le CSA est le seul organisme qui pourrait mettre fin aux spéculations sur le sujet. Il lui suffirait pour cela de publier l’évolution du temps de parole présidentielle dans les journaux télévisés depuis qu’il la mesure (c’est-à-dire depuis sa création en 1989). Or, bien que disposant de ces chiffres, il ne le fait pas. Ce serait sans doute être très mal intentionné que d’attribuer ce manque d’empressement au fait que les neuf membres de cet organisme « indépendant » ont tous été nommés par des hommes politiques de droite. D’ailleurs, le CSA n’a-t-il pas promis les chiffres de Sarkozy pour les « autres émissions » (autres que les JT) « dans le courant du mois de novembre » [4] ? On s’en réjouit d’avance...

A défaut de pouvoir comparer ce qui est comparable, contentons-nous de citer les chiffres qui sont à notre disposition. Car, si le CSA garde jalousement les données les plus essentielles (celles qui, concernant les journaux télévisés, permettraient de réaliser des comparaisons quantitatives entre Présidents), il a néanmoins publié les temps de parole du chef de l’Etat « toutes émissions confondues » entre 1989 et 2005. Ceux-ci révèlent que, sur la totalité des périodes hors actualité électorale et sur les trois premières chaînes, les présidents François Mitterrand et Jacques Chirac arrivaient en moyenne à 7,0% du temps de parole politique total (figure 1).

Figure 1. Proportion du temps de parole présidentiel par rapport à l’ensemble du temps de parole politique (hors actualité électorale, sur TF1, France 2 et France 3) [5]

Une autre source, un peu plus indépendante des pouvoirs celle-là, est l’Institut National de l’Audiovisuel. Le quotidien Le Monde rapporte dans son édition du 29 septembre 2007 que, selon le dernier baromètre Ina’Stat, « M. Sarkozy est apparu 224 fois de mai à août, contre 94 pour M. Chirac sur la même période, en 1995. Ce classement, qui prend en compte les éditions d’information du soir des six chaînes nationales hertziennes, comptabilise le nombre de passages dans les JT qu’elle qu’en soit la forme. » Si les apparitions de Sarkozy ont été 2,4 fois plus nombreuses, il n’est pas invraisemblable de penser que le facteur multiplicatif est du même ordre de grandeur pour les temps de parole...

Mais, que l’« hyperprésident » soit « hypermédiatisé » ou non, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel n’est toujours pas décidé à changer les règles d’attribution des temps de parole. La principale d’entre elle est la « règle des trois tiers ». Elle impose aux télévisions de réserver « un tiers de temps de parole pour le gouvernement, un tiers pour la majorité parlementaire, un tiers pour l’opposition parlementaire » [6]. Pour ce qui concerne les interventions du président de la République, exclues de cette règle des trois tiers, le CSA a récemment rappelé, dans une lettre au Parti Socialiste, ce qu’il en était : « je vous rappelle que l’usage du Conseil, de longue date, est de procéder régulièrement au relevé des interventions du président de la République, quels que soient leur contenu et les circonstances dans lesquelles elles ont lieu. Ce relevé est fait à titre d’information et, conformément à la décision du Conseil d’Etat, il n’est pas intégré dans l’appréciation par le Conseil des équilibres de temps de parole. » [7] Faut-il changer cette règle et cette règle seulement, comme le demandait notamment le Parti socialiste ? Nous avons déjà abordé cette question [8]. Les « sages » du CSA réfléchissent, disent-ils, au problème dans son ensemble et se bornent invoquer la tradition et l’avis du Conseil d’Etat qui imposerait une révision de la Constitution elle-même...

Mais revenons aux derniers chiffres mis en ligne par le CSA. Le temps de parole présidentielle étant comptabilisé à part, les chaînes sont donc totalement libres de laisser le président de la République et ses collaborateurs s’exprimer à volonté (figure 2).

Certaines chaînes profitent de cette liberté plus que d’autres. On découvre ainsi que, sur les mois de juillet et août 2007, la plus sarkolâtre est BFM TV (33,3% !) suivie de l’impertinente Canal+ (29,4%) et de M6 (21,0%). France 3 est la chaîne qui résiste le mieux à la logorrhée sarkozienne avec un score atteignant quand même les 13,7% [9].

Figure 2. Temps d’intervention relevés dans les journaux et bulletins d’information des principales chaînes de télévision en juillet et août 2007 par le CSA

(Cliquez pour voir les détails)

Ces chiffres, il faut le souligner fortement, ne concernent que les temps de parole, et non les temps d’exposition médiatiques, et notamment les sujets consacrés à la politique présidentielle et aux reportages qui mettent en scène Nicolas Sarkozy et les membres de son gouvernement [10].

Majorité/oppositions : quelle répartition du temps de parole ?

Présidence de la République, gouvernement et simples membres de l’UMP totalisent, en juillet et août 2007, 69,1% du temps de parole ! Et même 69,9% si on y ajoute le temps de parole du Nouveau Centre, formation politique faisant partie de la « majorité présidentielle ».

Ce score exceptionnel du pouvoir en place au détriment de l’opposition est essentiellement le fait des trois chaînes (privées) d’information continue, les chaînes hertziennes se montrant un peu plus « mesurées » : les seules TF1, France 2 et France 3 atteignent le chiffre est de 59,5% (à peu près identique à celui de 2005 : 59,3%). Pour mémoire, sur l’ensemble des périodes hors actualité électorale entre 1989 et 2005, le triptyque Président-gouvernement-majorité parlementaire totalisait 61,6% du temps de parole sur les trois premières chaînes, ce qui pouvait déjà être considéré comme largement excessif.

La place réservée aux oppositions s’en trouve automatiquement très réduite. Sans compter que, pour les médias, l’opposition, c’est le Parti Socialiste (25,0%). Les autres comptent pour des prunes : UDF-MoDem (1,6%), Verts (1,3%), LCR (0,6%), PCF (0,6%), divers droite (0,5%), divers (0,2%), FN (0,14%), PRG (0,13%), divers gauche (0,07%), MPF (0,04%), CAP 21 (0,003%) et RPF (0,002%).

Les médias télévisuels sont très loin de refléter la diversité des courants politiques qui traversent la société française (figure 3). Alors que l’UMP (à travers la figure de Nicolas Sarkozy) avait obtenu 31,2% des voix au premier tour de l’élection présidentielle de 2007, le clan présidentiel bénéficie d’un traitement de faveur plus qu’exceptionnel avec ce 69,1% du temps de parole... Le MoDem de François Bayrou a droit seulement à 1,6% malgré son score électoral de 18,6%. Quant à l’ensemble des partis de la « gauche de gauche » qui totalisaient 10,6% des suffrages, il leur faut se partager des miettes : 2,5%.

Figure 3. Temps de parole des partis politiques dans les journaux télévisés des huit principales chaînes de télévision comparés aux scores réalisés par ces partis lors du 1er tour de l’élection présidentielle de 2007


La plupart des responsables de rédaction et des journalistes politiques, pour justifier leur suivisme, expliquent que l’opposition est inaudible, que la stratégie du Président Sarkozy « suffoque ses adversaires » [11]. Au regard de ces chiffres, il y a lieu d’en douter. N’est-ce pas plutôt les médias dominants qui, enthousiasmés par les contre-réformes sarkoziennes, ne se donnent même plus la peine de tendre leurs micros aux oppositions ?

Ian Eschstruth


Nota bene :
Les chiffres proposés ici à partir des données brutes fournies par le CSA ont été établis par Ian Eschstruth pour Acrimed. Merci à tous ceux qui souhaiteraient utiliser ces chiffres de citer cette source. Le fichier Excel ayant permis d’élaborer les diverses statistiques est disponible sur simple demande à acrimed@wanadoo.fr (Acrimed).



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[1] Cf. « Temps d’intervention des personnalités politiques dans les journaux et bulletins d’information des chaînes pour les mois de juillet et août 2007 », CSA, 18/10/2007.

[2] Cf. ici même « La politique et le pluralisme à la télévision à l’épreuve des chiffres du CSA », paragraphe I-2.

[3] Que ce soit en 2001, 2002, 2003, 2004 ou 2005, les temps de parole présidentielle sont manquants...

[4] Cf. ici même.

[5] Calculs établis par Acrimed à partir des statistiques du CSA. Entre 1989 et 2005, il s’agit de chiffres « toutes émissions confondues ». Pour les mois de juillet et août 2007, les chiffres sont ceux des seuls « journaux et bulletins d’information ». Les deux indicateurs ne sont évidemment pas comparables ...mais ce sont les seuls mis à disposition par le CSA. Pour la période 1989-1992, les statistiques ne tiennent pas compte du temps de parole des formations politiques non représentées au parlement.

[6] Cf., sur le site du CSA, « Le principe de référence adopté par le CSA pour l’évaluation du respect du pluralisme politique dans les médias », CSA, assemblée plénière, 08/02/2000.

[7] Cf. « Interventions du Président de la République dans les médias : le CSA répond à François Hollande et à Didier Mathus », CSA, 03/10/2007.

[8] Lire : « Temps de parole : les angoisses de Nicolas Demorand, des démocrates du PS et des caniches du CSA ».

[9] Mais, pour ce qui est de France 3, Sarkozy, alors qu’il n’était que candidat à la présidence de la République, avait déjà prévu de régler le problème. Le 18 mars 2007, peu avant d’entrer sur le plateau de l’émission France Europe Express, et énervé parce qu’on le faisait attendre, il avait livré le fond de sa pensée : « Toute cette direction [celle de France 3], il faut la virer. » (« Sarko veut faire le ménage à France 3 », Le Canard enchaîné, n°4508, 21 mars 2007, p. 2 ; voir également ici même : « France 3 dans le collimateur de Nicolas Sarkozy ? (SNRT-CGT, SNJ-CGT, USNA-CFTC) »). La réorganisation, voire la fusion envisagée de France 2 et France 3 (G. D. et M. S., « Le gouvernement souhaite réformer France Télévisions », Le Monde, 09/10/2007) pourrait lui fournir l’occasion de parvenir à ses fins...

[10] C’est sans doute l’une des raisons qui expliquent pourquoi le temps de parole accordé par TF1 à la présidence est l’un des plus faibles du PAF (17,0%).

[11] Philippe Ridet, « Le prix de la méthode Sarkozy », Le Monde, 23/09/2007




Mardi 30 Octobre 2007


Commentaires

1.Posté par ALLAIN JULES C@MMUNICATION le 30/10/2007 13:26 | Alerter
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Quel honte !

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