Politique française

Obsession sécuritaire et guerre sociale


Christian Aubin dénonce l’obsession sécuritaire du gouvernement, qui conduit à une véritable guerre sociale.


Christian Aubin
Vendredi 15 Octobre 2010

Obsession sécuritaire et guerre sociale
Au sommet de la société, il y a ceux qui cumulent toutes les richesses, et
aussi tous les pouvoirs. Comme le montrent les sociologues Monique
Pinçon-Charlot et Michel Pinçon dans leur livre Le président des riches1, le
terme d’oligarchie est celui qui convient le mieux pour caractériser la vraie
nature du régime. Les classes dominantes constituent en effet une agrégation
de très riches, solidaires, organisés, mobilisés. À la différence des
pauvres, ils restent entre eux parce qu’ils le choisissent, dans une
connivence robuste et durable entre pouvoir politique et puissances d’argent
(l’affaire Sarkozy-Woerth-Bettencourt, entre autres, révèle ces imbrications
jusqu’au plus haut niveau de l’État).
Mais pourrait-il en être autrement ? Cette alliance n’est-elle pas la
condition de la poursuite de la stratégie politique dite “néolibérale” du
capitalisme, ce système totalitaire et arrogant (champagne, bijoux et petits
chèques entre amis au Fouquet’s, contrôles incessants au faciès,
provocations et menaces de “kärcher” pour les déshérités des cités) qui
nourrit sa classe dominante du fruit des prédations et privations qu’il
impose au peuple, au prétexte de “crise” ? Leur mépris du peuple est si
profond, la décadence du pouvoir est telle que le Parlement a voté
l’imposition des indemnités versées aux victimes des accidents du travail !
Peut-on aller plus bas ? On le pense en apprennant que le gouvernement
considère qu’un salarié affecté à des tâches pénibles pourrait prendre
sa retraite à partir de 60 ans à condition que son taux d’invalidité (lié
à l’usure au travail !) soit au moins de 20 %… Cette confusion/provocation
entre pénibilité et accident ou maladie professionnelle en dit long sur la
considération dont les travailleurs font l’objet dans cette lamentable
affaire de retraites.

Ainsi, loi après loi, le système capitaliste se perfectionne pour parvenir
à ce que toutes les richesses créées par les activités humaines, ainsi que
les biens communs de l’humanité, deviennent des sources de profit, dévolues
prioritairement aux membres de l’oligarchie et à leurs subalternes. Lois
fiscales, code du travail et autres contraintes démocratiques, sont
contournées et méprisées au point que les plus grandes fortunes soient celles
qui contribuent le moins aux finances publiques (déficitaires de ce fait), tout
en bénéficiant de privilèges considérables que leur accorde l’État :
bouclier et niches fiscales, exonération de cotisations patronales, bénéfices
de privatisations, de braderies du patrimoine national et de biens publics…
Tout ceci est scandaleusement justifié par de nombreuses déclarations
ministérielles et présenté comme la prévention contre le risque supposé de
voir fuir à l’étranger les grosses fortunes. Sur ces options du pouvoir, la
déclaration suivante de Christine Lagarde est édifiante : «On entend souvent
dire que cette mesure (le bouclier fiscal) ne concernerait que la partie la plus
riche de la population, mais n’est-ce pas celle qui fait tourner l’économie
?»2  
Les milliers de milliards de dollars engloutis par les États pour sauver les
banques après leur déroute de 2008, permet au pouvoir de parler de la crise au
passé3. Selon le célèbre magazine Forbes, le classement 2010 des
milliardaires indique qu’en un an le nombre de milliardaires en dollars est
passé de 793 à 1.011 et leur patrimoine cumulé représente 3.600 milliards de
dollars, en hausse de 50 % par rapport à l’an dernier. Pour les super riches,
la crise est en effet déjà bien loin…
Les sources convergent : «le monde est incroyablement riche, et les très
riches n’ont pas mis plus d’un an pour récupérer leurs fortunes
extravagantes un instant écornées, pendant que le chômage poursuivait sa
progression mondiale. Merci les États et les contribuables. On comprend mieux
pourquoi les “caisses sont vides”, pourquoi les dettes publiques partout, et
pourquoi il faut précipiter une réforme des retraites visant à faire payer
les salariés et les retraités : c’est une condition du “plan de
sauvetage“ des riches par tous les autres, pauvres compris»4.


Code de bonne conduite pour les prédateurs

Bien entendu, vouloir moraliser le système est absurde puisqu’il ne repose
sur aucune base morale, mais au contraire sur un principe de rapport de force
entre classes sociales ayant des intérêts aussi inconciliables que ceux des
poules et ceux des renards ! Alors que la loi du plus fort (des plus riches !)
s’exerce à l’encontre de tout principe démocratique, l’action
présidentielle s’emploie à brouiller les cartes. Outrances verbales genre
“gauchistes”, effets de manches grandiloquents contre les patrons voyous,
contre les excès de bonus des traders et les parachutes dorés des cadres
dirigeants, jusqu’à la puérile mascarade de remise en cause des paradis
fiscaux5, ponctuent l’agitation politico-médiatique quotidienne.  
Pour faire bonne mesure dans le contexte général de pillage du bien public,
alors que la ruée sur l’or vert provoque des ravages sociaux et
environnementaux qu’on ne peut plus cacher, le gouvernement se lance dans la
promotion d’un véritable «code de bonne conduite pour prédateurs», ainsi
que l’a caractérisé Gérard Le Puill6 d’après un rapport du Centre
d’analyse stratégique rendu, public en juin dernier. Ce rapport, relatif à
la course aux acquisitions de terres agricoles de pays pauvres par les fonds
spéculatifs, met en lumière une «reconquête néo-coloniale» : sur des
superficies de l’ordre de 20 millions d’hectares de terres, une grande
partie est et sera détournée de son affectation à des cultures vivrières,
vers des productions massives d’agro-carburants. C’est le cas même dans des
pays où règne un fort déficit alimentaire : le Pakistan, par exemple, a
l’intention de dévoyer ainsi le dixième de ses terres cultivables, alors que
le quart de sa population souffre de malnutrition. Mais ce n’est pas un
problème pour le gouvernement français : sur la base de ce rapport, où il est
précisé que l’Union Européenne pourrait créer un label “Agro
Investissement Responsable” qui serait attribué a des investisseurs pour ce
type d’actions, il tente de vendre «la moralisation du capitalisme» !  
Et ceci n’est qu’un exemple du déferlement de pillages multiformes et de
marchandisation universelle. Le capitalisme néo-libéral, dans une concurrence
impitoyable entre entreprises et États remet en cause tous les acquis sociaux.
La soumission générale du travail et de l’économie aux impératifs de
l’accumulation financière produit des inégalités énormes entre
populations, aussi bien qu’au sein d’une même population.  
Notre gouvernement s’acharne à détruire le compromis socio-politique
constitutif de l’État social de l’après-guerre, les solidarités de
travail et de coopération qui ont caractérisé des décennies de progrès
humain. Sa stratégie politique consiste à décapiter le mouvement ouvrier et
à supprimer toute marge de négociation des “partenaires sociaux”.  
Mais il va lui falloir contenir la montée du mécontentement populaire qui a
fait la terrible expérience de la faillite de ses principaux relais
démocratiques, politiques et syndicaux, pervertis par leur ralliement aux
principes économiques dominants, et entraînés ainsi à renoncer à engager le
pays sur la voie d’un véritable changement de société.
Bien que largement abusé par les mensonges et le double jeu de la
social-démocratie (qui fut co-artisan majeur, au mépris de la Constitution et
du vote majoritaire des électeurs, de l’instauration de cette Union
européenne “néo-libérale” et antidémocratique), le mouvement social
cherche visiblement de nouvelles voies de résistance. Il n’est pas exclu que
des modalités d’action inédites, et que de nouveaux leaders issus de la
société civile, puissent contribuer à endiguer le reflux démocratique
actuel, et peut-être parvenir à reconstruire un rapport de forces favorable
aux classes sociales exploitées, opprimées et méprisées.


Contrôle et soumission pour le peuple

Quoi qu’il en soit, le pouvoir développe une stratégie destinée à faire
plier ceux qui résistent. Il s’agit pour lui d’empêcher le peuple de «se
définir ou de s’identifier aux droits sociaux qu’il a pu conquérir».
D’où la surenchère sécuritaire en cours, dont l’enjeu idéologique est
«que le peuple abandonne son désir de liberté et d’égalité pour lui
substituer un besoin obsessionnel de sécurité».  
Cette idéologie au service du capitalisme prépare l’organisation
institutionnelle d’une politique de guerre sociale, visant à discréditer les
pratiques de résistance, à maintenir les inégalités sociales et le pillage
du monde par une oligarchie : «Sous couvert de défense de la sécurité
publique et privée s’accumulent des mesures qui mettent en danger la
sécurité et la liberté des citoyens dans le pays supposé être le paradis
des droits de l’homme. Le tour de force de Nicolas Sarkozy consiste à faire
oublier d’où viennent tous les processus qui insécurisent réellement la vie
des gens comme le chômage, la baisse des retraites, la fragilisation de la vie
affective individuelle et familiale, la dégradation de la protection sociale,
la soumission accrue à l’esclavage de la dette et de l’endettement
engendrés par le mode de consommation devenu indispensable au mode de
production capitaliste, bref, tout ce qui fait l’actualité sociale
aujourd’hui»7.
Le capitalisme tente de changer le sens d’un certain nombre de concepts
comme ceux de liberté et de sécurité. Il tente de redéfinir le peuple par
rapport à un ennemi, “les violents”, produit imaginaire incarnant le mal en
soi, l’insécurité réduite au statut d’un effet séparé de ses causes,
voué à être éradiqué sans qu’il y ait à s’attaquer à ces causes.
Pour cela, le pouvoir politique use de l’incertitude existentielle qui
frappe les plus exclus, les plus pauvres et les plus fragiles. Il cherche à
transformer en majorités prédatrices les classes et lescouches subalternes, il
tente de les cimenter dans la haine à l’égard de minorités constituées par
des fractions, ou des segments de population, encore plus exclues et encore plus
pauvres.
En redéfinissant le peuple de cette manière, en lui fabriquant un nouvel
ennemi, le pouvoir l’empêche d’identifier son véritable ennemi, le
capital. Ainsi, le pouvoir compte-t-il sur l’obsession sécuritaire pour que
le peuple abandonne les solidarités anciennes qui lui permettaient de se
définir autrement que «celui qui est effrayé par les voyous» et se range,
bien sagement, derrière le chef, celui qui protège.
Obtenir le consensus d’un peuple se définissant, non plus par les concepts
républicains de liberté et d’égalité, mais par le concept obsessionnel
d’insécurité, devient, pour les forces réactionnaires au pouvoir, la
condition du maintien de leur hégémonie. Sur une telle base, elles veulent
construire une idéologie de guerre préventive contre toute résistance
populaire, organiser une guerre sociale plus ou moins cachée, afin de
discréditer les pratiques de résistance ou d’insoumission.


Comment contrer cette offensive idéologique ?

Pour résister, et au lieu de ne se retrouver que dans ce qu’il refuse, il
faut que le peuple ait pleinement conscience de ce qu’il est lui-même et de
tout ce qu’il y a de positif dans ce qu’il partage.  
Les forces de changement devront donc conduire un combat résolu, dans
l’urgence, contre un adversaire politique qui prend la forme d’une
“non-démocratie” voire d’un “populisme protecteur”.  
Beaucoup est à reconstruire dans les solidarités et dans les esprits
déstabilisés par l’offensive idéologique de la pensée dominante.  
Les enjeux de la lutte des classes qui se radicalise en excluant des pans
entiers de la population devront être rendus perceptibles et compréhensibles.


Mais rien ne sera jamais possible sans une rupture avérée des états-majors
avec les pratiques électoralistes qui ont sapé la confiance des citoyens dans
leurs élus et dans les institutions où la démocratie est détournée pour
empêcher l’accession du peuple à la souveraineté qui lui revient de droit.

--------
1- éditions Zones, 2010.
2- relatée par Là-bas Hebdo du 21/3/2010.
3- Voir à ce sujet sur internet le blog de Jean Gadrey :
http://www.alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/
4- Knight Frank, wealth report 2010, Boston consulting group...
5- Voir Paradis très spéciaux, par Bernard Blavette, La Grande Relève 1112.

6- Un code de bonne conduite pour prédateurs, Gérard Le Puill, l’Humanité
1/7/2010.
7- Lire à ce sujet L’idéologie sécuritaire, du philosophe André Tossel,
dans l’Humanité Dimanche 26/08-1/09/2010.


Vendredi 15 Octobre 2010


Commentaires

1.Posté par Ecodist le 15/10/2010 13:43 | Alerter
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Article publié dans la Grande Relève N°1113

2.Posté par dik le 15/10/2010 14:31 | Alerter
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Article très intéressant. Il met le doigt sur le mal actuellement dominant.

3.Posté par joszik le 17/10/2010 08:03 | Alerter
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Dans les années 90 lors de la privatisation d'une grande banque, on constatait
quelques jours plus tard debout devant le perron et dans tous les couloirs, un armé de vigiles armés jusqu'aux dents qui gardait avec conviction le précieux bien mal acquis.
On constat que cette phobie sécuritaire survient bien souvent pour protéger la propriété privée alors que le bien publique en souffre moins pour la simple raison qu'elle se fonde sur l'honnêteté et l'équité et qu'en effet, l'autre tel le bonsaï a besoin de beaucoup plus d'attention par qu'il se fonde sur rien qu'une illusion.

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