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« Nous avons probablement donné à Powell le mauvais discours »-L’interview du Spiegel avec l’ancien directeur de la CIA pour l’Europe


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Mardi 29 Novembre 2016 - 08:00 LIVRE: Le Manifeste de la Raison Objective


L’ancien chef de la Division Europe de la CIA, Tyler Drumheller, parle de la coopération des services de renseignement extérieur US avec l’Allemagne, de l’enlèvement clandestin de suspects de terrorisme et du fait que l’administration Bush a ignoré les conseils de la CIA et a utilisé n’importe quelle information qu’elle a pu trouver pour justifier l’invasion de l’Irak.

Propos recueillis par Georg Mascolo et Holger Stark, 29 janvier 2007

Traduit de l’anglais par Al Djazaïri et révisé par Fausto Giudice


Georg Mascolo et Holger Stark
Vendredi 9 Février 2007

« Nous avons probablement donné à Powell le mauvais discours »-L’interview du Spiegel avec l’ancien directeur de la CIA pour l’Europe
SPIEGEL: M. Drumheller, osez-vous encore voyager en Europe ?


Drumheller: Oui, bien sûr. J’ai été un grand ami des Européens. J’ai grandi à Wiesbaden. J’aime beaucoup l’Allemagne.


Des mandats d'arrêt ont été délivrés en Europe contre un certain nombre de vos anciens collègues. Ils sont soupçonnés d'implication dans des enlèvements illégaux de suspects de terrorisme dans le cadre de ce qu'on appelle le programme de transferts extraordinaires. Cela vous inquiète-t-il?


Non. Je ne suis pas inquiet, mais je n'ai pas le droit de discuter de cette affaire.


Une des affaires est celle du désormais fameux enlèvement de Khalid El Masri, un Germano-Libanais qui avait été arrêté fin 2003 en Macédoine avant d'être expédié en Afghanistan. Comment la CIA a-t-elle pu permettre l'arrestation d'une personne innocente?


Je ne suis autorisé par la CIA à parler d'aucune de ces affaires ni des prisons dites secrètes. J'aimerais pouvoir le faire, mais je ne peux pas. Je suis engagé à garder le secret à vie et la CIA est très très stricte sur ce qu'on peut dire.


Dans ce qu'on appelle le programme de transferts extraordinaires, on a vu des enlèvements d'extrémistes islamistes qui ont été emmenés dans des pays tiers. Étiez-vous impliqué dans ce programme?


Je mentirais si je disais non. J'ai des sentiments très partagés sur toute cette affaire. Je comprends bien les objectifs des transferts s’ils sont faits de manière adéquate. Des types qui discutent tranquillement de la préparation d'attentats tout en fumant la pipe à leur aise dans une capitale européenne risquent bien se s'ôter cette idée de la tête s'ils apprennent qu'un individu dans les mêmes dispositions d'esprit s'est fait retirer cette sécurité et a été envoyé ailleurs pour payer ses crimes.


Mais n'éprouvez-vous pas au moins la nécessité d'être certain que les cibles de ces transferts ne sont pas des gens innocents?


C'est le vice-président Dick Cheney qui a parlé du « côté sombre » vers lequel nous devons aller. Quand il a tenu ces propos, il définissait une politique qui se résumait à « allez-y et prenez-les. » Ses remarques étaient une preuve de ce qui sous-tendait l'approche de l'administration, et qui consistait pour l'essentiel à laisser les mains libres à l'armée et à la CIA quitte à ce qu'elles paient le prix de tout incident fâcheux ou illégal.


Il n'y avait donc pas de consigne claire sur ce qui est autorisé dans ce qu’on appelle la guerre contre le terrorisme?


Tout responsable de la CIA sait que plus l'action est secrète, plus la politique qui lui est associée doit être claire et sa cible bien définie. J'ai eu une fois à rendre compte à Condoleeza Rice d'une opération de transfert, et son plus grand souci n'était pas de savoir si c'était la bonne manière de procéder mais ce que le président en penserait. Je m'attendais à une réunion importante, à un débat sur la manière d'exécuter le plan, à deux heures de prise en considération du pour et du contre. Nous aurions du discuter de l'intérêt de la cible, si la menace qu'elle représentait justifiait le recours à ce genre d'intervention potentiellement sujette à controverse.


Ce n'était pas du tout la bonne manière de mener une politique d'actions secrètes. Si la Maison Blanche voulait mener que les mesures extraordinaires soient un triomphe, elle ne devait pas simplement laisser les choses se faire sans discussion sur leur intérêt et leur moralité.


Peut-être la Maison Blanche voulait-elle dissimuler sa propre responsabilité?


Réfléchissions de manière générale : du point de vue de la Maison Blanche, il était astucieux de rendre floues les limites entre ce qui était acceptable et ce qui ne l'était pas dans la guerre contre le terrorisme. Ce qui signifiait que, au cas ou quelqu'un aurait été trop zélé dans quelque obscur centre d'interrogatoire, le Président Bush et son entourage pouvaient faire porter le chapeau à quelqu'un d'autre. Les équipes des transferts sont formées d'officiers paramilitaires courageux et hauts en couleur. Ce sont les hommes qui sont allés à Bagdad avant les attentats et en Afghanistan avant l'armée. S'ils ne gagnaient pas leur vie dans l'action paramilitaire, ils seraient probablement braqueurs de banques. Peut-être l'administration Bush a-t-elle délibérément créé une zone grise pour les transferts.


Les enquêtes de divers responsables européens cherchent à évaluer l'ampleur de la coopération des gouvernements européens avec la CIA après les attentats terroristes du 11 septembre. Ces relations sont-elles étroites?


Très étroites en matière de terrorisme – nous avons fait de très bonnes choses avec les Européens. Deux semaines après le 11 septembre, August Hanning [le chef des services de renseignements extérieurs allemands, le BND] était venu avec une délégation pour discuter de la façon d'améliorer notre coopération. Des membres de l'administration Bush avaient mis en avant l'idée que les législations européennes de protection de la vie privée étaient en cause d'une manière ou d'une autre, que les Européens étaient trop lents. Travailler avec nous peut être très irritant. J'ai toujours dit : « Arrêtons de leur faire la leçon. Les Européens ont eu à traiter le terrorisme depuis des années. Nous pouvons apprendre de leurs réussites et de leurs échecs. »


Quelle importance a l'Europe pour la CIA?


La seule manière qui nous permettra jamais de pouvoir nous protéger nous-mêmes correctement, c'est de pouvoir nous occuper de la menace en Europe du moment que c'est le continent où des fanatiques peuvent le mieux se former à quelque chose de crucial pour eux : comment se fondre dans la masse occidentale. L'Europe est devenue la première ligne de défense des USA. Elle est devenue un terrain d'entraînement pour les terroristes, particulièrement depuis que la guerre en Irak a encouragé l'organisation d'un réseau militant clandestin pour se rendre là bas et combattre. Il permet à de jeunes fanatiques en Europe d'être acheminés en Irak pour combattre les Américains et, en admettant qu'ils survivent, de rentrer chez eux où ils constituent alors une plus grave menace qu'avant leur départ. Comme les chances de pénétrer la hiérarchie d'Al Qaïda sont extraordinairement faibles, nous devons nous en prendre aux simples soldats.


Mais, compte tenu du tollé de l'opinion publique à travers l'Europe, ces pays continueront-ils à coopérer pleinement avec la CIA?


Les gars qui ont attaqué le World Trade Center ne s'étaient pas envolés de Kaboul pour New-York. Ils venaient de Hambourg. L'intérêt de relations amicales avec les services de renseignements européens plutôt que de se les mettre à dos est donc évident : nous devons nous assurer qu'ils nous disent tout ce qu'ils savent.


Mais c'est votre agence qui avait donné toutes les informations fausses au sujet des soit disant armes de destruction massive de Saddam Hussein. Quelle est la part de responsabilité de la communauté US du renseignement dans le désastre?


La CIA n'est pas au-dessus de tout reproche et, à ma connaissance aucun président n'a eu un bilan sans taches quand on parle de la CIA. Mais jamais auparavant je n'avais pu voir une manipulation du renseignement comme celle qui se passe depuis la prise de fonctions de Bush. En tant que responsable pour l'Europe, j'étais aux premières loges pour observer la mise sous pression à un niveau sans précédent pour obtenir de l'information justifiant la guerre contre l'Irak.


Un des éléments d'information décisifs que l'administration Bush a utilisé pour justifier l'invasion était l'existence supposée de laboratoires mobiles de production d'armes biologiques. Cette information émanait d'une source du BND allemand, connue sous le nom de code Curveball. Une enquête officielle aux USA a conclu que parmi toutes les déclarations fausses qui ont été faites, celle-ci a été la plus préjudiciable.


Je pense que c'est, que c'était, la clef de voûte. Curveball était un Irakien qui disait être un ingénieur travaillant pour le programme d'armes biologiques. Quand il est venu demander l'asile politique en Allemagne, le BND l'a interrogé et a produit de nombreux rapports qui nous ont été transmis par l'intermédiaire de la Defence Intelligence Agency (renseignement militaire). Curveball était un genre de type malin qui a fabriqué cette histoire et a plutôt bien réussi à convaincre tout le monde pendant un bon bout de temps.


Plus d'une voix critique à Washington a affirmé que les Allemands, à cause de Curveball, portent une grande part de responsabilité dans le dysfonctionnement du renseignement.


Au départ, les Allemands n'avaient pas l'intention d'influencer quiconque. De très hauts responsables du BND avaient exprimé leurs doutes et dit que l'informateur posait sans doute problème. Ils ont été très professionnels. Je sais qu'il y a des gens à la C.I.A. qui pensent que les Allemands auraient pu émettre des réserves plus fortes. Mais personne ne dit : « Voilà des super infos, mais nous n'y croyons pas. » Des questions avaient été soulevées au niveau de la section analyse de la CIA, mais comme les renseignements remontaient, les informations ont été prises en compte sans aucune réserve. L'administration voulait une justification pour la guerre avec l'Irak. Il fallait quelque chose de tangible – elle avait besoin des documents allemands. On ne pouvait pas entrer en guerre sur la seule base de la volonté de changer le Moyen-Orient. L'administration avait besoin de quelque chose comme une menace contre laquelle elle ne ferait que réagir.


Le gouvernement allemand était convaincu que « Curveball » ne serait pas utilisé dans la désormais fameuse présentation que le Secrétaire d'Etat de l'époque, Colin Powell, avait faite en 2003 devant le Conseil de Sécurité de l'ONU.


J'avais assuré mes amis allemands que ce ne serait pas le cas dans le discours de Powell. Je pensais vraiment avoir eu le dernier mot sur ce point. J'avais prévenu John Mc Laughlin, le sous-directeur de la CIA, que cette affaire avait pu être inventée. La nuit d'avant le discours, George Tenet, alors directeur de la CIA m'avait appelé à la maison. Je lui avais dit « Chef, soyez prudent avec le rapport allemand. Il est supposé avoir été retiré. On a beaucoup de problèmes avec ce document. » Il avait répondu : « Ouais, ouais. Très bien. Ne t'inquiète pas de ça. »


Mais il s'est trouvé être la pièce maîtresse de l'exposé de Powell – et personne ne lui avait parlé de doutes.


J'ai allumé la télé dans mon bureau, et c'était ça. La première chose que j'ai pensée alors, ayant travaillé pour le gouvernement toute ma vie, était que nous n'avions probablement pas tenu à Powell le bon discours. Nous avons vérifié nos dossiers et découvert qu'ils l'avaient délibérément ignoré.


Donc la Maison blanche a tout simplement ignoré le fait que toute l'histoire pouvait bien être fausse?


La politique avait été décidée. La guerre en Irak était en route et ils cherchaient des informations correspondant à cette politique. Juste avant la guerre, j'avais dit à un officier de très haut rang de la CIA : « Vous devez avoir quelque chose d'autre, » parce qu'on pense toujours que c'est la CIA. « Il y a quelque chose de secret que je ne connais pas. » Il m'avait répondu : « Non. Mais quand nous serons à Bagdad, nous découvrirons des entrepôts pleins de matériel. Personne ne se souviendra de tout ça. »


Dans votre livre, vous citez une source de très haut niveau qui avait informé la CIA avant la guerre que l'Irak n'avait en cours aucun programme important d'armes de destruction massive. On a rapporté que cette source était Naji Sabri, le ministre des affaires étrangères de Saddam. Hussein.


Je n'ai pas le droit de dire de qui il s'agit. Au départ, l'administration était très excitée d'avoir infiltré le haut niveau [du gouvernement irakien], et le président en était informé. Je pense que personne d'autre ne disposait d'une source à l'intérieur du cabinet de Saddam. Il nous avait dit que l'Irak n'avait pas d'armes biologiques, seulement de la recherche. Tout le reste avait été détruit après la première guerre du Golfe. Mais au bout d'un moment nous n'avions plus eu de réponses à nos demandes. Finalement l'administration est intervenue pour dire qu'elle n'était pas vraiment intéressée par ce que notre source avait à dire. Ce qui intéressait l'administration, c'était de l'amener à faire défection. En fin de compte, nous avons obtenu de Tenet l'autorisation de recontacter notre source. Je pense que, sans en référer à la Maison Blanche, il avait simplement dit : « OK. Allez-y et voyez ce que vous pouvez faire. »


Que s'est-il passé alors?


Il y a eu beaucoup de coups du sort dans toute cette histoire. Nous étions dans une sorte de course poursuite à travers le monde derrière ce type et, en fin de compte, il se trouvait dans un endroit et notre officier dans un autre pays, demandant l'autorisation de voyager. J'avais appelé les gens chargés du contrôle des opérations et ils m'avaient dit : « Ne vous tracassez pas pour ça, c'est trop tard maintenant. La guerre est décidée. La prochaine fois que vous verrez ce gars, ce sera au tribunal pour criminels de guerre. »


Auriez-vous du faire pression de manière plus ferme?


Nous avons fait des erreurs. Et ça arrange peut-être la Maison blanche que les gens croient en une version en noir et blanc de la réalité – qu'on aurait pu éviter la guerre en Irak si seulement la CIA avait donné une image véridique de l'armement de Saddam. Mais la vérité est que la Maison blanche a cru ce qu'elle voulait bien croire. J'ai fait très peu de choses dans ma vie à part aller à l'école et travailler pour la CIA. Quand j'y réfléchis rationnellement, je pense avoir fait tout ce que je pouvais. Au niveau émotionnel, on pense toujours qu'on aurait pu faire quelque chose de plus.





Source : http://www.spiegel.de/international/spiegel/0,1518,462782,00.html
Tyler Drumheller, 54 ans, a passé 25 ans au service de la CIA. En 2001 il avait été promu chef des opérations européennes de cette agence de renseignements. Les enlèvements controversés par des agents de la CIA de terroristes présumés membres d'Al Qaïda – dont le Germano-Syrien Mohammed Haydar Zammar et le Germano-Libanais Khaled El Masri avaient eu lieu sous son autorité. Sous le titre « On the brink » [sur la brèche] Drumheller, à la retraite depuis 2005, a récemment publié ses mémoires aux USA. Il s'est exprimé récemment sur le rôle de la CIA dans des enlèvements à l'étranger et les allégations de torture y compris la coopération de l'Europe avec le gouvernement US), le feu vert donné par Dick Cheney pour plonger dans la part de l’ombre de la guerre contre le terrorisme et les renseignements bidons qui ont mené au cauchemar irakien.
Traduit de l’anglais par Al Djazaïri et révisé par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=2028&lg=fr


Vendredi 9 Février 2007

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