Néolibéralisme et conséquences

Nourrir les damnés de la terre ou conduire les 4x4: Il faut choisir !


"...Et s´il y a tant de misère sur terre
C´est grâce à toi, mon frère.
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous somme écorchés jusqu´au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin, I
rai-je jusqu´à dire que c´est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère".
Nazim Hikmet


vdida2003@yahoo.fr
Lundi 9 Juin 2008


Pr Chems Eddine CHITOUR


«Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim ou de ses suites immédiates». C´est par cet électrochoc que Jean Ziegler nous fait toucher du doigt la dimension tragique de la faim. "Plus de 6 millions en 2007. Toutes les quatre minutes, quelqu´un perd la vue à cause du manque de vitamines A. Ce sont 854 millions d´êtres qui sont gravement sous-alimentés, mutilés par la faim en permanence. Cela se passe sur une planète qui regorge de richesses. la planète pourrait nourrir sans problème 12 milliards d´êtres humains, soit le double de l´actuelle population mondiale. Conclusion: ce massacre quotidien par la faim n´obéit à aucune fatalité. " Derrière chaque victime, il y a un assassin. " L´actuel ordre du monde n´est pas seulement meurtrier. Il est aussi absurde. Le massacre a bien lieu dans une normalité glacée. L´équation est simple: quiconque a de l´argent mange et vit. Qui n´en a pas, souffre, devient invalide ou meurt. Il n´a pas de fatalité. Quiconque meurt de faim est assassiné".(1)

"Si l´on considère la proportion des victimes, c´est l´Afrique subsaharienne qui paie le plus lourd tribut: 186 millions d´êtres humains y sont en permanence gravement sous-alimentés, soit 34% de la population totale de la région. La plupart d´entre eux souffrent de ce que la FAO appelle "la faim extrême". Un enfant manquant d´aliments adéquats en quantité suffisante, de sa naissance à l´âge de 5 ans, en supportera les séquelles à vie...Mais un enfant de moins de 5 ans, c´est impossible. Privées de nourriture, ses cellules cérébrales auront subi des dommages irréparables. Régis Debray nomme ces petits, des "crucifiés de naissance...La faim et la malnutrition chronique constituent une malédiction héréditaire: chaque année, des centaines de milliers de femmes africaines gravement sous-alimentées mettent au monde des centaines de milliers d´enfants irrémédiablement atteints".(1)

Le verbe et l’action


Le sommet de la FAO à Rome, s´est ouvert le 3 juin 2008. Notant que ´´le temps du verbe est largement dépassé´´ et que ´´le moment de l´action est venu´´. M.Diouf a fait observer qu´en 2006 le monde a dépensé 1200 milliards de dollars en armements alors que, dans un seul pays, les déchets alimentaires annuels atteignent 100 milliards de dollars et que l´excès de consommation des personnes obèses dans le monde, coûte 20 milliards de dollars. "Est-il possible dans ces conditions d´expliquer aux personnes de bon sens et de bonne foi que l´on ne peut pas trouver 30 milliards de dollars par an pour permettre à 862 millions d´affamés de bénéficier du droit humain le plus fondamental, celui à la nourriture, donc à la vie?" s´est interrogé M.Diouf. Mais la crise actuelle est, en fait, "la chronique d´une catastrophe annoncée", a-t-il noté. Mais "aujourd´hui, les faits sont là: de 1980 à 2005, l´aide à l´agriculture est passée de 8 milliards de dollars (base 2004) en 1984 à 3,4 milliards de dollars en 2004, soit une baisse en termes réels de 58 pour cent". La part de l´agriculture dans l´aide publique au développement a chuté, passant de 17% en 1980 à 3% en 2006, "Personne ne comprend que dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, on puisse créer un marché de carbone de 64 milliards de dollars dans les pays développés, mais que l´on ne soit pas en mesure d´avoir des financements pour éviter la déforestation annuelle de 13 millions d´hectares", s´est exclamé M.Diouf".(2)

"Personne ne comprend que des soutiens de 11 à 12 milliards de dollars en 2006 aient été utilisés pour détourner de la consommation humaine 100 millions de tonnes de céréales pour notamment étancher la soif de carburant des véhicules.....Mais surtout, personne ne comprend que les pays de l´Ocde aient provoqué la distorsion des marchés mondiaux avec 372 milliards de dollars de soutien à leur agriculture en 2006, a encore dit M.Diouf. Le problème de l´insécurité alimentaire est de nature politique. C´est une question de priorités face aux besoins humains les plus fondamentaux. M.Diouf a souligné le niveau d´inégalité observé dans un monde où les déchets alimentaires annuels d´un seul pays atteignent 100 milliards de dollars". Le directeur général de la FAO a également mis les Etats devant leurs responsabilités. "Ces tristes événements ne sont que la chronique d´une catastrophe annoncée", a-t-il lancé, regrettant que les appels de la FAO à ne pas délaisser l´agriculture n´aient été entendus que lorsque "les exclus du banquet des riches sont descendus dans la rue".
Le monde a faim! Et il se révolte. " Alors que la part de la nourriture dans le panier du consommateur d´un pays riche, comme les États-Unis, est relativement faible, environ 10 pour cent, il est d´environ 30 pour cent en moyenne en Chine et de plus de 60 pour cent en Afrique sub-saharienne. "Une étude réalisée par l´ONU montre que pour chaque augmentation de 1% du prix des denrées de base, 16 millions de personnes supplémentaires sont plongées dans l´insécurité alimentaire. Jusqu´à présent, les modèles d´analyse de l´ONU se sont rarement appliqués à "des situations où il y a de la nourriture, mais où les gens n´ont pas de quoi se la payer". Comble d´inquiétude, une étude parue récemment montre que les prix agricoles vont demeurer à des niveaux très élevés au cours de la prochaine décennie, même s´ils devraient progressivement redescendre des sommets atteints ces derniers mois, qui ont provoqué des émeutes en Afrique, dans les Caraïbes et en Asie. Pour la période 2008-2017, les deux organisations prévoient "une augmentation de 20% environ pour la viande bovine et porcine, de quelque 30% pour le sucre brut et le sucre blanc, de 40% à 60% pour le blé, le maïs et le lait écrémé en poudre", par rapport à la moyenne observée entre 1998 et 2007. La hausse serait "de plus de 60% pour le beurre et les graines oléagineuses et de plus de 80% pour les huiles végétales". Le changement climatique pourrait aussi "entraîner des baisses de rendement, et l´amenuisement de l´approvisionnement en eau conduit à prévoir que des régions entières seront abandonnées". selon le rapport, pour qui "la production mondiale d´éthanol va marquer des progrès rapides et atteindre quelque 125 milliards de litres en 2017, soit deux fois plus qu´en 2007".(3)

Une véritable Tour de Babel a été constatée à Rome. " C´est à l´ONU de coordonner les actions pour "une bonne gouvernance de la mondialisation", explique le Premier ministre espagnol, José Luis Zapatero, pour qui l´Espagne a fait sa part "en multipliant par cinq depuis quatre ans les fonds de la lutte contre la faim". Parmi les dizaines de chefs d´Etat qui se sont succédé à la tribune de la FAO, le plus virulent a été l´Iranien Mahmoud Ahmadinejad. Dénonçant "l´impuissance des mécanismes de l´ONU", il a réclamé "la formation d´une institution indépendante et juste" pour réguler le marché de l´alimentation. "Après la décolonisation, nous n´avons sans doute pas suffisamment aidé ces pays à construire leur agriculture et à nourrir leur peuple", explique Michel Barnier, le ministre français de l´Agriculture. Nous le laissons à ses doutes. Luiz Inacio Lula da Silva s´est fait l´ardent avocat du bioéthanol dont son pays est le deuxième producteur mondial derrière les Etats-Unis. "Les biocarburants ne sont pas les bandits qui menacent la sécurité alimentaire des nations les plus pauvres", a-t-il déclaré. Au Brésil, a précisé Lula, la totalité de l´éthanol est produite sur moins de 1% des 340 millions d´hectares de terres. Pourtant l´augmentation de la production des agrocarburants, entraînera justement des besoins en terres de plus en plus importants. En 2004: près de 14 millions d´hectares étaient utilisés au niveau mondial pour la production d´agrocarburants, soit 1% du total des terres arables (essentiellement aux Etats-Unis, au Canada, dans l´Union européenne et en Amérique latine).

Selon les prévisions de la FAO, deux grandes hypothèses se dessinent dans une vingtaine d´années en fonction des politiques appliquées. En 2030: si les tendances actuelles demeurent inchangées, 34,5 millions d´hectares seront voués aux agrocarburants, soit 2,5% du total des terres arables. En 2030 toujours: si les pays adoptent les politiques en cours d´examen sur la sécurité énergétique et les émissions de CO2, alors 52,8 millions d´hectares seront nécessaires à la culture d´agrocarburants, soit cette fois, 3,8% du total des terres arables. Beaucoup estiment à juste titre qu´outre la spéculation, l´essor des agrocarburants contribue à la tension sur l´offre de produits agricoles. " L´agriculture est pour l´alimentation humaine, pas pour les moteurs ", a martelé Hosni Moubarak à Rome. Ce qu´il faut retenir c´est que l´apport des biocarburants ne sera que de 5% en 2015 par rapport aux essences. Il affamera des dizaines de millions de personnes pour un gain aussi dérisoire et qui peut être compensé par une insignifiante sobriété énergétique. Manger ou conduire, il faudra choisir et vite...
De plus, les débats sur les entorses au libre-échange que constituent les barrières douanières ou les subventions des pays riches pour protéger leurs agriculteurs, doivent être menés. Que compte faire le monde pour que près de 1 milliard d´humains obtiennent l´aide dont ils ont besoin pour survivre? Jacques Diouf a reproché d´avoir mis fin aux financements de certains programmes pour l´agriculture à destination des pays pauvres tout en continuant à dépenser des milliards d´indemnités pour leurs propres agriculteurs et pour la production de biocarburants. Les émeutes contre la "vie chère" ont fait prendre conscience qu´il fallait produire plus et vite. Selon les projections 2007 du Food and Agricultural Policy Research Institute (Fapri), un centre de recherche américain, le monde aura besoin de 200 millions de tonnes de céréales supplémentaires dès 2015; il en a produit 2,1 milliards en 2007. Pour produire plus, deux leviers existent: l´augmentation des surfaces et celle des rendements. Selon la FAO, il y a 1,5 milliard de terres cultivées à l´échelle mondiale, et 4 milliards de cultivables. Avec plus ou moins de potentiel néanmoins, car celles cultivées aujourd´hui sont les meilleures et les plus accessibles.(4)

Pour Jean Ziegler, ancien rapporteur de l´ONU sur le droit à l´alimentation, le Sommet de la FAO est un échec total, c´est extraordinairement décevant, et très inquiétant pour l´avenir des Nations unies. L´intérêt privé s´est imposé, au lieu de l´intérêt collectif. " Je souhaitais, dit-il, trois décisions. Tout d´abord, l´interdiction totale de brûler de la nourriture pour en faire des biocarburants. Ensuite, retirer de la Bourse la fixation des prix des aliments de base, et instaurer un système où le pays producteur négocie directement avec le pays consommateur pour exclure le gain spéculatif. Troisièmement, que les institutions de Bretton Woods, notamment le Fonds monétaire international, donnent la priorité absolue dans les pays les plus pauvres aux investissements dans l´agriculture vivrière, familiale et de subsistance ". " La déclaration finale du Sommet, difficilement adoptée, engageant les pays membres de la FAO à réduire de moitié le nombre de personnes qui ont faim d´ici à 2015, est de l´hypocrisie la plus totale. D´ailleurs, ce but est celui du Millénaire. C´est en septembre 2000, au seuil du nouveau Millénaire, que Kofi Annan avait fixé neufs buts du Millénaire pour éradiquer la misère, la faim, etc. Le premier, qui a été adopté, était déjà de réduire de moitié les affamés d´ici à 2015. Mais entre 2000 et 2008, la faim n´a pas reculé, elle a massivement augmenté. Selon la FAO, il y avait l´année dernière 854 millions de personnes gravement et en permanence sous-alimentées. Sans compter les 6 millions d´enfants morts de faim. Et il pourrait y avoir 100 millions de personnes de plus à tomber dans la sous-alimentation grave et permanente à partir de maintenant, à cause de l´explosion des prix.

Les raisons de l’échec

Il y a trois principaux responsables de cet "échec" du Sommet de Rome. D´une part, les Etats-Unis et leurs alliés canadiens et australiens qui ont saboté le Sommet en faisant pratiquement la politique de la chaise vide. D´autre part, les grandes sociétés multinationales. "Dix sociétes multinationales contrôlent actuellement 80% du commerce mondial des aliments de base..." Troisième responsable, et je le dis avec beaucoup d´inquiétude, c´est le secrétaire général des Nations unies, qui est chargé de faire des propositions. Or, il ne le fait que d´une façon très insuffisante.(5)

Comment faire pour conjurer le spectre de la Faim? Imposer un moratoire sur les biocarburants: Le FMI estime que la conversion de terres à des fins énergétiques explique, entre 20 et 30%, la flambée des prix. Plus de 31 ONG appellent donc l´Union européenne à abandonner son objectif de 10% de carburants verts d´ici à 2020. L´aide au développement agricole a baissé de moitié entre 1980 et 2005. "La France ne donne que 10% de son aide en projet agricole, halte à la schizophrénie, à l´image de l´attitude de la France", dit Ambroise Mazal. "D´un côté, Paris milite pour un nouveau partenariat, et, de l´autre, lutte pour maintenir ses aides aux exportations, qui déstabilisent les marchés mondiaux. " Dans les colonnes de La Repubblica, Carlo Petrini, le fondateur du mouvement Slow Food, accuse la FAO de "n´avoir pas atteint les objectifs qu´elle s´était fixés". "En réalité, conclut Petrini, la solution la plus cohérente consiste à passer à une agriculture écologique et biologique, décentralisée, démocratique et coopérative. Non contrôlée par les multinationales et pratiquée à une petite échelle, ainsi que le font les agroécologistes et les communautés agricoles traditionnelles. Ces dernières ont pratiqué une agriculture durable, fondée sur les principes de la diversité, de la synergie et du recyclage, pendant des millénaires. La solution, c´est un réseau d´économies locales qui sachent conjuguer innovation et tradition".(6).

1.Jean Ziegler: La faim et les droits de l´homme Forum ´´Quelle agriculture pour quelle alimentation?´´ 18-03-2008.
2.Christopher Matthews pour FAO-Organisation des Nations unies pour l´alimentation et l´agriculture (ONU) Le 03-06-2008
3.E.Jourand: Les prix alimentaires vont rester élevés dans les dix ans à venir. AFP. 29.05.2008
4.Laetitia Clavreul. Crise alimentaire: comment produire plus et vite. Le Monde du 03.06.2008.
5.Jean Ziegler: Crise alimentaire: le Sommet de la FAO à Rome est "un échec total". Propos recueillis par Laura Marzouk. Le Monde du 06.06.2008
6.Carlo Petrini: L´opinion du jour:FAO, un sommet pour rien. Courrier international 4 juin 2008

Prof. Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger



Lundi 9 Juin 2008

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