Analyse et décryptage

NOUVELLE STRATEGIE DE BUSH EN IRAK : UN SUBTERFUGE TACTIQUE


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Depuis l'annonce par George Bush de la nouvelle stratégie des troupes américaines en Irak, certains événements se sont produits, qui nous conduisent à une idée, très simple : cette stratégie ne poursuivrait-elle pas d'autres objectifs, différents de ceux qui figuraient dans le discours présidentiel ?


Viktor Litovkine
Mardi 23 Janvier 2007

NOUVELLE STRATEGIE DE BUSH EN IRAK : UN SUBTERFUGE TACTIQUE
NOUVELLE STRATEGIE DE BUSH EN IRAK : UN SUBTERFUGE TACTIQUE

Viktor Litovkine (Agence RIA Novosti)



Reprenons le texte de l'intervention du Président Bush, et voyons comment ses opposants américains (et autres) y ont réagi.

L'élément-clé de la nouvelle stratégie est l'envoi en Irak de quelque 21 500 soldats américains supplémentaires. 17 500 hommes renforceront le contingent américain déployé à Bagdad, et 4 000 autres gagneront la province rebelle d'Anbar (qui n'est toujours contrôlée ni par le gouvernement irakien central, ni par le commandement militaire de la coalition de pays occidentaux et de leurs alliés). Il apparaît de manière évidente que ces nouveaux effectifs, qui viendront s'ajouter aux 132 000 GI's qui se trouvent déjà en Irak, ne sont pas la solution du problème. Une telle mesure ne pourra en fait que créer pendant un certain temps l'illusion d'un renforcement de l'influence des Etats-Unis dans le Golfe. On peut en dire autant de la nouvelle tentative de Washington d'accélérer le transfert aux Irakiens eux-mêmes de toute la responsabilité de la situation dans leur pays, déchiré par des querelles intestines, et du rétablissement de l'ordre au sein de l'Etat.

L'injection promise d'un milliard de dollars dans l'économie irakienne, notamment pour créer de nouveaux emplois, ne sera sûrement pas de trop pour le gouvernement irakien. Si, évidemment, cet argent ne disparaît pas avant d'arriver à ses destinataires. Ce qui arrive relativement souvent au Proche-Orient – et ailleurs aussi.

Il ne sera pas mauvais, non plus, pour les Irakiens que le nombre des conseillers américains soit multiplié à tous les niveaux de la verticale du pouvoir en Irak, que la formation et l'entraînement des cadres militaires nationaux s'accélère, que la "minorité islamique" constituée par les sunnites soit impliquée dans le processus politique, que la production de pétrole augmente dans le pays et que les revenus provenant du raffinage du pétrole et des exportations de brut vers l'étranger fassent l'objet d'un partage équitable (autant de choses promises par le Président Bush dans son allocution).

Les idées exposées dans ce discours de George Bush ne peuvent néanmoins être qualifiées de tout à fait nouvelles. D'une manière ou d'une autre, tant le Président lui-même que ses conseillers et alliés du Parti républicain, ou leurs opposants démocrates, ou bien encore les critiques de l'ancienne stratégie irakienne de la Maison-Blanche les avaient déjà évoquées.

Plus de 3 000 militaires américains sont déjà tombés en Irak. Quelque 500 milliards de dollars ont été dépensés pour la guerre dans le Golfe ces trois dernières années (un soldat américain en Mésopotamie revient à environ 275 000 dollars par an). Pourtant, cela n'a donné aucun résultat tangible. On n'a pas trouvé, non plus, en Irak, d'armes de destruction massive. C'est pourtant elles qui avaient été le prétexte du déclenchement de l'opération militaire. Ni le gouvernement irakien ni ses protecteurs d'outre-Atlantique ne peuvent se vanter de transformations démocratiques. Ni de progrès économiques. L'Irak est aujourd'hui littéralement plongé dans un chaos sanglant qui tue tous les jours des dizaines de civils innocents. Qui plus est, ces pertes humaines semblent loin de devoir prendre fin. Le procès de l'ex-Président irakien Saddam Hussein et son exécution n'ont en rien amélioré la situation. En revanche, Saddam, mort, est devenu l'étendard d'une résistance farouche à l'occupation américaine.

Résultat de ses échecs permanents dans les tentatives de stabiliser la situation entre le Tigre et l'Euphrate : le Parti républicain dirigé par l'actuel Président des Etats-Unis a déjà perdu ses positions dominantes au Congrès, tant au Sénat qu'à la Chambre des représentants.

Il était tout à fait évident, dès le début, que la mise en œuvre de la "nouvelle stratégie de George Bush pour l'Irak" se heurterait inévitablement à une résistance bien affirmée au Capitole. Ainsi, l'un des plus influents législateurs américains – le sénateur démocrate Edward Kennedy – a même proposé de bloquer l'envoi au Proche-Orient de troupes supplémentaires et de refuser à Bush le financement de cette initiative. Les congressistes du Parti démocrate n'apprécient pas, non plus, le fait que le Président n'ait fait aucun cas des recommandations de la Commission Baker-Hamilton, qui exhortait la direction du pays à retirer au plus vite les troupes américaines et à engager l'Iran et la Syrie dans le processus de réconciliation de l'Irak. Bien plus : selon un sondage d'opinion effectué par Gallup et le journal USA Today, une majorité d'Américains (61 %, très précisément) sont opposés à une augmentation du contingent militaire des Etats-Unis dans le golfe Persique. Pire : le Pentagone et le Comité des chefs d'Etat-major des Forces Armées des Etats-Unis n'ont pas la même opinion sur cette question.

Mais ne se pourrait-il pas que ce soit justement la réaction qu'ait recherchée le Président des Etats-Unis en s'adressant au peuple américain ? Il est effectivement très peu probable que la Maison-Blanche ne se rende pas compte que par sa politique, pour ainsi dire, spontanée, en Irak, l'Administration américaine s'est bel et bien fourvoyée dans une impasse. Elle ne pourra désormais qu'aggraver la situation, quoi qu'elle fasse : qu'elle retire rapidement ses troupes de l'Irak, comme le propose la Commission Baker-Hamilton, ou qu'elle augmente, au contraire, son contingent militaire dans ce pays, comme l'a décidé le Président Bush. Les deux options sont mauvaises.

Malgré sa supériorité écrasante en armements, matériels de guerre et moyens des plus sophistiqués d'appui au combat (reconnaissance par satellites, systèmes de guidage, de liaison et de télécommunications), cette armée régulière s'avère incapable de venir à bout de formations paramilitaires éparses, qui ne sont équipées que de mitraillettes, de lance-grenades et d'explosifs dont on bourre une voiture ou la ceinture d'un terroriste kamikaze. Il est tout simplement impossible de lutter contre des rebelles qui n'ont pas de centre de direction unique, de commandement général ni de stratégie concertée. Ils ont une tactique d'opérations que les généraux et conseillers américains ne peuvent pas prévoir.

Il est tout aussi impossible pour les Américains de se retirer de l'Irak, que ce soit maintenant ou dans un an ou deux, car les radicaux islamiques, qu'il s'agisse de sunnites, de chiites ou d'autres extrémistes, appartenant à Al-Qaïda ou au Hezbollah, prendront alors conscience de leur force et ne tarderont pas à la manifester, tout en semant un chaos sanglant non seulement à travers le Proche-Orient, l 'Afghanistan et le Pakistan, mais également en Europe, en Amérique du Nord, en Asie du Sud-Est et ailleurs...

Tout indique que l'actuelle Administration américaine ne tient pas du tout à assumer la responsabilité historique de tout cela. Elle préfèrerait sans doute en rejeter la responsabilité sur d'autres.

N'est-ce pas là l'explication plausible du fait que, dans son message à la Nation, George Bush a déclaré que c'étaient les Irakiens eux-mêmes et le gouvernement en place en Irak qui devaient assumer l'essentiel de la responsabilité de la situation dans leur propre pays ? Mieux : le Président américain a même établi la date à laquelle les Irakiens devraient rendre compte de leurs progrès en la matière – novembre 2007. Notons que cela tombe au beau milieu de la campagne électorale du futur Président des Etats-Unis.

Sous cet angle, le sens caché de "l'augmentation du contingent américain en Irak" et des autres "trouvailles de la nouvelle stratégie de Bush" devient tout à fait évident et transparent.

Il va sans dire aujourd'hui qu'à la suite de toutes les "péripéties irakiennes", le candidat des républicains n'a aucune chance de remporter les futures élections présidentielles. Si l'on commence dès cette année à mettre en veilleuse la campagne irakienne et à retirer les troupes américaines de l'Irak, tout le déshonneur de la défaite sera associé à jamais à l'administration républicaine et à son Président.

Mais si toutes ces opérations sont engagées, et elles ne manqueront pas de l'être un jour, sous un Président démocrate, tous les revers en Irak ne seront associés qu'à ce dernier. Mieux : à l'expiration de son mandat présidentiel, les républicains pourront briguer à nouveau la présidence des Etats-Unis.

Il serait pour le moins naïf de croire que George Bush et son équipe se préoccuperont beaucoup de la situation en Irak et autour de ce pays après le retrait des troupes américaines de la région. Aujourd'hui et demain, l'essentiel est pour eux de tirer profit de leur défaite évidente dans le Golfe. Aussi, l'initiative tactique consistant à augmenter le contingent militaire américain en Irak et la promesse d'autres mesures pour une prétendue "stabilisation de la situation à Bagdad et aux alentours" ne sont-elles en fait qu'un subterfuge tactique visant à maintenir à long terme l'influence des républicains sur la vie économique et politique des Etats-Unis. Et il est fort possible que les républicains reviennent au pouvoir dans quatre ans.



Mardi 23 Janvier 2007

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