Palestine occupée

'Mon ambition : devenir le premier ministre palestinien du jazz' - Entretien avec Gilad Atzmon


AUTEUR: Chris SEARLE

Traduit par Fausto Giudice


Chris SEARLE
Lundi 19 Novembre 2007

'Mon ambition : devenir le premier ministre palestinien du jazz' - Entretien avec Gilad Atzmon
Le musicien israélien de jazz GILAD ATZMON, qui s’est exilé en Grande-Bretagne, parle à CHRIS SEARLE de la politique de l'identité, de paix au Moyen-Orient et de son nouvel album Refuge.

"Si vous lisez les titres des morceaux de mon nouvel album Refuge dans l’ordre, ils composent un poème", me dit le saxophoniste israélien autoexilé Gilad Atzmon tandis que nous remontons Ecclesall Road à Sheffield avant un concert.

C’est ce que j’ai fait et les voilà :

Autumn in Baghdad

Automne à Bagdad

Spring in New York

Printemps à New York

In the Small Hours

Dans les petites heures

The Burning Bush

Le Bush Brûlant *

Her Smile

Son Sourire

Her Tears

Ses larmes

My Refuge

Mon Refuge

Just Another Prayer for Peace.

Juste une autre prière pour la paix.

[* Jeu de mots : bush signifie buisson en anglais, NdT]


"C’est le thème du disque. Je me fiche des divisions, des catégories ou des styles musicaux, que qu’on appelle ça du jazz, de la world music, de la soul ou autre.

« S'il y a quelque chose que nous autres artistes pouvons produire, c’est la beauté. Et, puisque nos politiciens élus en Grande-Bretagne ou aux USA ne produisent rien d’autre que de la laideur, en particulier pour le peuple de la Palestine et de l'Irak, nous les artistes on doit produire de la beauté. »

Ces mots étaient une sorte d’introduction acérée à une performance dans un club de jazz du Sud-Yorkshire, où la plupart des morceaux joués venaient de Refuge.

Avant de les réécouter en live, j'ai lu ce qu'Atzmon avait écrit dans ses notes de pochette. Il se rappelle que, quand il a fondé le Orient House Ensemble en 2000, il croyait que la musique pourrait être un "message de paix," mais, maintenant, « huit ans plus tard, je dois admettre que j’ai pu me tromper. »

« C'est notre cinquième album. Nous avons exécuté des centaines de concerts dans le monde et, d’une certaine manière, la paix n’est nulle part à portée de main. Chaque jour, un nouveau conflit surgit.

« Une fois par semaine, une nouvelle peur est transformée en sinistre agenda enveloppé dans une image de bonté occidentale. En ce qui concerne mon pays natal, la paix n'a jamais paru être aussi lointaine. »

Atzmon est né en Israel, ainsi que trois membres son groupe, le Orient House Ensemble.

«  Je sais au plus profond de moi-même que l'identité hébraïque est la version la plus radicale de l'idée de la suprématie juive, qui est une malédiction pour la Palestine, une malédiction pour les juifs et une malédiction pour le monde. C'est une force destructrice importante », dit-il.

«  Pour s’humaniser, un Israélien doit se désioniser. Dans ce sens la haine de soi peut devenir une puissance très productive. C'est le même sens de haine de soi que je trouve chez des juifs qui ont tant donné à l’humanité, comme le Christ, Spinoza ou Marx. Ils ont courageusement affronté la bête en eux et, ainsi, ils ont eu du sens pour beaucoup de millions de gens. »

Atzmon dit maintenant que la musique n'est pas le messager - c'est devenu le message aussi bien qu'un refuge. Et elle lui a donné un nouvel espoir.

Il me raconte une histoire de sa vie.

« Le lendemain  matin du soir où j’avais donné un concert pour l'Aide médicale pour la Palestine, je suis allé à une assemblée à l'école de mon fils dans le nord de Londres.

« L’'école a de la chance parce qu'elle a un merveilleux professeur de musique, un homme qui aime le jazz et les enfants l'aiment. Il est aussi un bon musicien et il fait jouer aux enfants de belles choses.

«  Ce matin-là, il y avait 700 enfants qui chantaient avec Louis Armstrong What a Wonderful World. Et, quand le disque a pris fin, ils ont tous continué à chanter, sans Louis.

« Bon, mon fils est très jeune et ses camarades aussi. Ils ne savent rien de Bush et Blair et ça m’a fait penser : ça peut être un monde merveilleux comme le chantait Louis, si nous pouvons seulement défaire et aller au-delà de l'ordre du jour sinistre des politiciens.
« J'ai senti cet optimisme en écoutant Louis et tous ces enfants. J'ai senti le futur, ça m'a énormément affecté - et maintenant je joue What a Wonderful World à la fin de tous mes concerts. »

Dès que vous écoutez le morceau qui l’album, Autumn in Baghdad, vous pouvez entendre comment la voix du saxophone d'Atzmon a changé au cours de cette décennie. Son son est beaucoup plus plein, beaucoup plus enveloppant et, tandis qu’il joue, vous pouvez presque entendre ses mots, tant son timbre est vocal.

Parfois j’avais l’impression d’entendre le saxophone ténor de Rahesan Roland Kirk ou, en particulier, Jim Pepper, le regretté musicien amérindien.

L'air a une beauté et une simplicité ellingtoniennes, une mélodie pure commençant par un son proche d’un silence épuisé, avec un solo de piano de Frank Harrison précédant les sanglots de l’alto d'Atzmon, un son qui se cherche, qui questionne, qui dit le chagrin et monte en un crescendo d’empathie.

« Au début de mon séjour à Londres », me dit Atzmon, « j'ai rencontré quelques Irakiens. Ils avaient des choses merveilleuses à raconter sur Bagdad. Regardez les décombres maintenant. Qu'avons-nous fait ? Nous avons élu les chefs qui ont fait ça. »

Que le Printemps à New York doive être juxtaposé avec l'année écoulée dans la capitale malmenée de l'Irak est une ironie sonore en soi. Cependant, tous le riffs répétés du soprano, l'electronica, les discordances et l'assurance assumée trahissent tous un son de l’insécurité , de l’affectation et de la vulnérabilité et les hommes du pouvoir bourrés de vacuité.

Ce n’est qu’en arrivant à In the Small Hours qu'il y a assez de temps et d’espace pour réfléchir et contempler. Les sonorités inquiètes de l'alto d'Atzmon et les chorus pulsés du piano électrique d’ Harrison, précédant les percussions lancinantes d'Asaf Sirkis, permettent de prendre la mesure de l'énormité et du prix du chagrin.

Je demande à Atzmon si The Burning Bush est une image du président US.

« Ça l’est », dit-il. « Il représente une force destructrice très importante dans le monde, avec peu de semblables dans l'histoire.

« Et, au-delà de tous les destructions et vies perdues, Bush et Blair commis tout cela en notre nom. Ce sont des leaders élus. Ils ont fait de nous aussi des criminels."

Les notes gémissantes et inquiètes s’élancent vers les cieux palestiniens et irakiens avec des voix chantantes et distantes et une accélération progressive, tandis que que les victimes de la violence impériale affrontent leur douleur et leur fureur dans un monde qui, selon Atzmon, "devient de plus en plus hostile."

Les percussions de Sirkis à la fin du morceau sont comme des crêtes de montagne, spectatrices des actes humains, qui vont crescendo avant de s’effacer dans une continuité douloureuse.

Après de tels sons cataclysmiques, Her Smile, commençant par un duo Atzmon-Harrison, irrradie soudain une harmonie, avec le cuvre soprano s’engageant dans des voies de beauté oecuménique au-dessus de basse caressée par Yaron Stavi.

Vient ensuite Her Tears, avec l'archet de Stavi caressant toujours ses cordes pour des lamentations. Comme l’écrit Atzmon, "Submergé de larmes, on en vient à se réaliser soi-même, et la musique prend le dessus. » Et volà que Her Tears se transforme en blues levantin, en chanson profonde de la vraie vie, de douleur et de survie résistante.

Au milieu de My Refuge il y a une cadence de cuivre, une dégringolade d’ échelle, avant que la musique monte à une joyeuse conviction presque latino-américaine et carnavalesque avec l’intrsuion de la trompette chantante de Paul Jayasinya.

Just Another Prayer for Peace est le morceau final de l'album, initié par les percussions martiales et à l’ironie subliminale de Sirkis, évoquant les soldats US à Bagdad, les Marines britanniques à Bassora et les soldats et les colons armés israéliens en Cisjordanie, tandis que le cuivre d'Atzmon chante comme une voix de résistance humaine prise dans l'invasion et la douleur de l’occupation étrangère.

La lucidité nue de son son et les notes cristallines d’ Harrison deviennent une chanson d’hommes à d’autres hommes qui appellent le retour des bénédictions de la paix et de la liberté sur les terres qui sont occupées, brisées et affamées - en Palestine, en Irak, n'importe où et n'importe quand.

J’interroge Atzmon sur ses espoirs pour la Palestine libérée et comment la vision oecuménique de sa musique, intégrant des traditions hébraïques, arabes et turques dans un cadre de jazz, pourrait trouver son vrai foyer là. Et quel serait le premier air qu'il jouerait dans une Jérusalem libérée ?

« La Palestine sera libre « , dit-il avec assurance . Puis il il rit.

« Ça va arriver, pour sûr, et mon ambition est de devenir le premier ministre palestinien du jazz. La Palestine sera libérée et l'empire israélien, l'empire de Bush, l'empire néocon devront dégager de la scène.

« Et je jouerai le morceau Al Quds dans la nouvelle Jérusalem. Il est sur notre album Exile. C'est une chanson hébreue, mais nous l’avons palestinisée il !

« Car il ne s’agit pas seulement de libérer les Palestiniens, mais de libérer les Israéliens d’eux-mêmes. Il s’agit de libérer le monde. »
 elle est non seulement au sujet des Palestiniens la libération, il est au sujet des Israéliens de libération d'eux-mêmes. Elle est au sujet de libérer le monde."

Procurez-vous Refuge et écoutez-le avec vos amis, votre famille, vos collègues. La puissance de sa musique en dit plus que tous les mots.


Source : http://www.morningstaronline.co.uk/index2.php/free/culture/music/interview__2

Article original publié le 15 novembre 2007

Sur l’auteur

Sur Gilad Atzmon

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=4140&lg=fr



Lundi 19 Novembre 2007

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