MONDE

Moi, marine et tueur de civils



La journaliste italienne prise pour cible par les militaires américains écrit pour un journal qui raconte la vérité telle quelle sur le rôle des Etats-Unis en Irak.

11 mars 2005, San Francisco Bay View – Le 4 mars, à Bagdad, les soldats américains ont tiré sur la journaliste italienne Giuliana Sgrena, qui venait d’être relâchée par ses ravisseurs. Elle croit que les soldats ont tiré pour tuer et ils sont parvenus à tuer le fonctionnaire des services secrets italiens, Nicola Calipara, qui avait assuré sa libération et qui l’accompagnait.


Lundi 14 Mars 2005



Des témoins qui accompagnaient les deux personnes et qui ont également été blessés ont dit aux journalistes, le 5 mars, que contrairement à ce qu’ont prétendu les Américains, la voiture dans laquelle se trouvaient les quatre personnes n’avait pas accéléré et qu’en route vers l’aéroport, elle s’était déjà arrêtée à plusieurs check-points.

Il Manifesto (http://www.ilmanifesto.it/), le journal qui emploie Giuliana Sgrena, est décrit comme un « journal communiste ». Les titres des récents articles de Sgrena rédigés pour lui par Sgrena – e.a. « Dix mille Irakiens dans les prisons américaines et britanniques » (29 déc. 2004), « Deux mille victimes à Fallujah » (26 nov. 2004), « Un raid au napalm contre Fallujah ? » (23 nov. 2004), « L’agonie de Fallujah » (13 nov. 2004), « Arrêtez le massacre » (12 nov. 2004) et « Interview de femmes irakiennes torturées à Abou Ghraïb » – montrent que ni elle ni le journal ne mettent des gants quand il s’agit d’exprimer des critiques à l’égard de la politique et de l’attitude des Etats-Unis.

L’interview suivante du marine américain Jimmy Massey par Patrizio Lombroso d’Il Manifesto a été publiée la veille du jour où Giuliana Sgrena a été libérée et s’est fait tirer dessus. C’est une interview qui n’a nullement l’intention de s’attirer les bonnes grâces des milieux officiels de Washington.

Tom Whitney

« Moi, marine et tueur de civils »

« J’ai vu les horreurs que nous provoquons chaque jour en Irak. J’y ai participé. Tous, nous ne sommes que des assassins.

Nous ne cessons de tuer des civils irakiens innocents. C’est ainsi que vont les choses. Je crois qu’ils ont carrément besoin d’un retrait total des troupes en Irak. Et je dis ceci des autres soldats : pour éviter les sanctions ou les représailles de la part de l’armée, ils ne veulent pas parler ni admettre que tuer des terroristes n’est pas notre mission, mais bien de tuer des civils innocents. »

C’est ainsi que s’est déroulée l’interview de Jimmy Massey pour Il Manifesto. Il vient de la petite ville de Waynesville, en Caroline du Nord. Il a décidé de lever le voile du silence qui recouvre la « noble mission » en Irak. Libéré du corps des marines pour des raisons médicales, il a tenu un journal, « Cowboys from Hell » (Les cow-boys venus de l’enfer) qui sera publié à la fin de l’été.

Q. Quel était votre grade en Irak ?
R. Au moment de l’invasion, au printemps 2003, j’étais sergent du Troisième Bataillon de Marines.

Q. Combien de temps êtes-vous resté, là-bas ?
R. Du 22 mars au 15 mai. Quatre mois d’enfer. Ils ont dû me renvoyer aux EU en raison d’un « syndrome de stress ». C’est le terme du jargon militaire pour dire que j’ai perdu la tête en raison des horreurs que j’ai vues durant la guerre.

Q. Vous êtes resté dans les marines longtemps ?
R. Douze ans.

Q. Vous aviez déjà combattu dans une guerre avant ?
R. Jamais.

Q. Aujourd’hui, vous êtes membre du groupe des Vétérans de l’Irak contre la Guerre ?
R. Oui, je suis d’abord allé en Irak avec l’idée qu’il fallait éliminer les armes de destruction massive. Mais, bientôt, mon expérience de marine m’a fait comprendre que la réalité était tout autre. Nous étions des « cow-boys assassins ». Nous tuions des civils innocents.

Q. Vous admettez avoir tué des civils innocents ?
R. Oui, et des tas.

Q. Comment cela se passait-il ?
R. Près de ma base, au sud de Bagdad, toute notre section a attaqué un groupe de civils engagés dans une manifestation pacifique. Pourquoi ? Parce que nous avons entendu des coups de feu. Ç’a été un bain de sang. L’affirmation selon laquelle ces civils étaient engagés dans des ‘activités terroristes’ n’a pas pris, avec moi. C’est ce que notre service des renseignements militaires a voulu nous faire croire.

Nous avons tué plus de 30 personnes. C’était la première fois qu’il me fallait affronter l’horreur consistant à me souiller les mains du sang de civils. Nous avons largué des bombes à fragmentation sur eux. Les gens s’enfuyaient et quand ils sont arrivés aux points de contrôle, nous avions organisé des convois armés. J’étais censé abattre ceux qui avaient des têtes à faire partie de « groupes de terroristes ». Voilà les directives que nous avaient données les renseignements militaires.

Q. Et c’est ce que tous, vous avez fait ?
R. Nous avons fini par massacrer des civils innocents – hommes, femmes et enfants. Quand notre sections s’est emparée d’une station de radio, nous avons continué à émettre de la propagande à l’usage de la population, en les invitant instamment à poursuivre leur routine quotidienne, à garder leurs écoles ouvertes, etc. Mais nous savions que nos ordres étaient de « chercher et de détruire ». Cela voulait dire se livrer à des attaques armées contre des écoles, des hôpitaux, partout où des « terroristes » auraient pu se cacher. En réalité, il s’agissait de pièges montés de toutes pièces par les renseignements militaires. Nous-mêmes étions censés ne pas attacher d’importance à la prise de vies humaines, puisque cela faisait partie de nos missions.

Q. Vous reconnaissez qu’en cours de mission, vous avez procédé à des exécutions de civils innocents ?
R. Oui, et ma section a également ouvert le feu sur des civils et moi aussi j’ai tué des innocents. Je suis un assassin, moi aussi.

Q. Comment avez vous réagi, après ces opérations, quand vous avez pensé aux innocents que vous aviez tués ?
R. Pendant un bout de temps, j’ai continué. Dans mon esprit, je niais la réalité qui faisait de moi un assassin et non pas un soldat qui, d’une façon ou d’une autre, peut voir la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Puis, un jour, je ne suis éveillé et il y avait un jeune gamin qui me trottinait dans la tête…
Par miracle, il s’était sorti sain et sauf du massacre des passagers de la voiture qu’il occupait. Il me criait et demandait : « Pourquoi as-tu tué mon frère ? » Il s’est mué en obsession. Physiquement, j’ai perdu le contrôle de mon équilibre et je ne pouvais plus bouger ni parler. Je restais à la même place, je regardais le mur sans arrêt. J’étais réellement effrayé, et perdu.

Q. Quelles mesures vos supérieurs ont-ils prises ?
R. Pendant trois semaines, en Irak, ils m’ont gavé d’antidépresseurs et de médicaments psychotropes. C’est un traitement d’urgence pour ces cas de « stress traumatique », au moment où l’idée du refus de tuer prend le pas sur l’existence d’un soldat.

Q. Leur entraînement aux Etats-Unis ne les mettait-il pas à la disposition du Pentagone, dans des unités vraiment violentes et agressives ?
R. Si, dans ce qu’ils appelaient des « boot camps » (camps d’entraînement des nouvelles recrues). Chacun d’entre nous y est soumis à des techniques de « déshumanisation » et de « désensibilisation à la violence ». Mais on ne m’a jamais dit que cela signifiait de devoir tuer des civils innocents.

Q. Ainsi donc, trois semaines en Irak avec des antidépresseurs. Et ensuite ?
R. Ils ne savaient que faire et ils m’ont donc renvoyé. Maintenant, j’ai quitté l’armée, je suis en incapacité de travail et handicapé, avec un avis de démobilisation portant la mention « états de services honorables ».

Q. D’autres se trouvent-ils dans la même situation que vous ?
R. Ils sont nombreux. Et ils sont toujours sur le front. Ils les gavent d’antidépresseurs et, après ça, ils retournent là-bas et on les renvoie au combat. C’est un problème de plus en plus embarrassant, pour eux. On ne peut absolument pas en parler, là-bas, dans l’armée.


En 2004, 31 marines se sont suicidés et 85 ont fait des tentatives de suicide. La plupart de ceux qui préféraient mourir, plutôt que de continuer à tuer ont moins de 25 ans, et 16 pourcent ont même moins de 20 ans.


Cette interview de Jimmy Massey a été publié le 3 mars dans Il Manifesto. Le lendemain, elle était reprise sur le site espagnol www.rebelion.org, et a été traduite de l’espagnol en anglais par Tom Whitney (e-mail : atwhit@megalink.net).
Traduit de l'anglais par Jean-Marie Flémal pour Stop.USA



Patrizio Lombroso 14/03/2005
source : Il Manifesto


Lundi 14 Mars 2005


Nouveau commentaire :

ALTER INFO | MONDE | PRESSE ET MEDIAS | Flagrant délit media-mensonges | ANALYSES | Tribune libre | Conspiration | FRANCE | Lobbying et conséquences | AGENCE DE PRESSE | Conspiration-Attentats-Terrorismes | Billet d'humeur | Communiqué | LES GRANDS DOSSIERS

Publicité

Brèves



Commentaires