Tribune libre

Mission de la Russie


Dans la même rubrique:
< >

Samedi 28 Mars 2020 - 01:54 Le Corona, nous a mis en épreuve ?

Vendredi 27 Mars 2020 - 01:00 Du Covid au crime contre l'humanité...



Nicolai N. Petro
Mardi 11 Février 2020




Il y a dix ans, des analystes russes influents concluaient que l'émergence de la multipolarité était inévitable dans le monde, et que la Russie pouvait bénéficier de la transition en adoptant une stratégie combinant le réalisme des grandes puissances et ses valeurs traditionnelles. Le discours de Valdai de 2013 est désormais connu sous le nom de ‘réalisme civilisationnel’. Cet essai décrit comment, grâce au réalisme civilisationnel, la Russie espère forger un nouvel ordre mondial plus ‘convivial’.


La fin pacifique imprévue de l'Union soviétique semblait augurer de la fin de la guerre froide. Les premiers soupçons montrant le contraire, se manifestèrent par l'expansion de l'OTAN vers l'Est, à la fin des années 1990.


Ce qui fut précisément convenu à la fin de l'Union soviétique, fait toujours l'objet de vifs débats. À la veille de la démolition du mur de Berlin, le côté russe impliqué dans les négociations, demandait que l'alliance ne s’étende pas vers l’Est, pas même d’un pouce. Du côté étasunien, beaucoup, mais pas tous, ont un autre souvenir de l’affaire.


Quelle que soit la réalité, l'expansion de l'OTAN est devenue symptomatique des plus grands malentendus de l'après-guerre froide. Malgré cette déconvenue, les Russes aspirent toujours à faire pleinement partie de la communauté occidentale, bien que Poutine ait vite laissé entendre que tout dépendrait de la réponse que l'Europe choisirait de donner aux aspirations russes. « Si nous sommes écartés, » a-t-il dit lors d'un entretien en février 2000, peu de temps avant de prendre la présidence, « alors nous serons contraints de chercher d'autres attaches et de nous renforcer. Cela devrait être évident. »


La profondeur du mécontentement des Russes au fait d’être ‘écartés’, est devenue apparente en février 2007, pendant la Conférence de Munich sur la sécurité. Sur un ton anormalement abrupt, Poutine a exhorté son auditoire de se demander si la ‘sécurité absolue’ recherchée par les États-Unis, était seulement possible dans le monde moderne. Il a suggéré aux participants de réfléchir à une nouvelle architecture de sécurité mondiale pouvant accueillir les acteurs internationaux émergents sur la scène mondiale. Poutine a bien évidemment admis que dans ce nouvel ordre mondial, les États-Unis seraient les premiers parmi leurs pairs, mais qu’ils ne seraient plus l’acteur dominant suprême.


Cependant, dans la pensée de politique étrangère de Poutine, un changement encore plus décisif s’est produit après sa réélection, en 2012. À Valdai, en 2013, lors de sa rencontre annuelle avec les principaux spécialistes russes, allant au-delà de ses critiques habituelles sur l'unipolarité, il a expliqué pour la première fois les valeurs de la Russie. Reprenant les remarques d’Alexandre Gorchakov, ministre des Affaires étrangères de Russie au 19e siècle, Poutine a annoncé que la Russie revenait à ses valeurs fondamentales, tout en restant ouverte et réceptive aux meilleures idées de l'Est et de l'Ouest. Les valeurs fondamentales russes sont enracinées dans les valeurs du christianisme et d'autres religions du monde. Plus important encore, Poutine a expliqué que le monde unipolaire de plus en plus laïque que certains Occidentaux cherchent à imposer au monde, représente « le rejet… de la diversité naturelle du monde accordée par Dieu. » La Russie, annonça-t-il en prenant une intonation particulière, défendra ces principes moraux chrétiens, aussi bien chez elle qu’à l'étranger.


Depuis lors, la guerre en Géorgie et la tragédie se déroulant en Ukraine ont renforcé les stéréotypes négatifs à la fois aux États-Unis, où beaucoup condamnent l'intervention russe, et en Russie, où beaucoup voient dans ces événements l'aboutissement des politiques occidentales visant à changer le régime dans l'ancienne Union soviétique. Comme les chances de résoudre le problème ukrainien sont pratiquement inexistantes, dernièrement, des observateurs influents, comme Vladislav Surkov, conseiller du président, ont laissé entendre qu’il est possible que cessent désormais les démarches russes visant faire partie de l’Occident.


Les valeurs qui opposent actuellement l’Est et l’Ouest, sont donc parfaitement définies. La Russie s'oppose à l'idée même que les valeurs culturelles occidentales soient la norme internationale. Elle considère cette rhétorique comme rien de plus que de l’égoïsme sectaire, et estime que l’ordre mondial multipolaire, basé sur la pluralité des cultures (la diversité culturelle des nations) est préférable.



« Réalisme civilisationnel » : Nouvelle approche russe des relations internationales ?



La polarisation sur les valeurs jette un éclairage assez différent sur certaines hypothèses occidentales largement répandues, à propos de la politique étrangère russe. D’abord, la Russie rejetterait l'ordre international de l'après-guerre froide. Ce n'est pas tout à fait vrai. Craignant le chaos mondial, la Russie estime que ce que font les États-Unis pour assurer leur domination sur le monde, mène précisément à ce chaos. Loin de rejeter l’organisation internationale, la Russie estime qu'en travaillant contre l'hégémonisme du système actuel, elle la stabilise et cherche à l'élargir pour y inclure de nouveaux acteurs.


Autre hypothèse fausse, les Russes seraient déterminés à saper « l'ordre libéral mené par les États-Unis. » En fait, les Russes pensent que les États-Unis resteront leader du modèle occidental libéral de développement mondial, mais soutiennent qu'ils doivent aussi apprendre à coexister avec les autres modèles. Tel que l’envisagent les Russes, l’avenir verra de multiples centres de pouvoir, chacun se croyant non moins moral que les autres. Les idées du genre ‘exceptionnalisme américain’, ne servent qu'à isoler les États-Unis, disent les Russes, et bien qu’il ne fasse aucun doute que le leadership étasunien déclinera avec la progression du multiculturalisme dans le monde, le libéralisme ne devrait pas disparaître avec lui.


Dès lors, comment la Russie se voit-elle ? La Russie se définit comme la partie occidentale ayant compris la futilité du fondamentalisme libéral, qui cherche à établir un cadre de conduite mondiale autour des valeurs que l'Occident partage avec les États non occidentaux. Boris Mezhuev, le théoricien politique russe, appelle cela du ‘réalisme civilisationnel’. Du fait qu'il adhère à l'importance des valeurs dans les affaires internationales, le réalisme civilisationnel diffère du réalisme classique. Il diffère aussi dans le sens où il voit de la valeur dans la diversité des communautés culturelles et des individus. L’approche russe doit donc être décrite non pas comme une opposition au libéralisme, mais comme une forme différente de libéralisme, dissociée de la domination occidentale et ouverte aux traditions et aux influences non occidentales.


Cette vision des choses nous permet de mieux comprendre la nouvelle adhésion aux valeurs et à la religion de la politique étrangère russe. Si l’on pense que le soft power consiste à profiter des affinités religieuses et culturelles pour atteindre des objectifs de politique étrangère, alors de nombreux pays voisins de la Russie restent assez réceptifs au soft power russe. En Ukraine, Géorgie, Moldavie et dans les États baltes, il s'est manifesté sous la forme d’une relation ‘d'amour vache’, qui maintient la Russie au centre de l'attention publique.


Pour étendre encore plus la portée de son soft power, la Russie va probablement promouvoir trois thèmes. Premièrement, pour réussir, aucun pays n'est tenu de respecter scrupuleusement les règles du modèle de développement occidental. Pour les Russes, la montée des BRICS prouve que les approches s'appuyant sur les traditions locales, peuvent rivaliser avec succès avec le ‘Consensus de Washington’.


Deuxièmement, il faut rejeter le modèle de société obsédée par la consommation. Au lieu d'adopter le consumérisme effréné, les nations devraient s’enquérir des sources viables et autochtones de développement spirituel, sur lesquelles bâtir leurs propres formes de développement économique durables et locales. Cela conduit au troisième thème, le conservatisme social, qui touche la corde sensible des groupes conservateurs et religieux d’Europe et d’Amérique.


Les analystes à tendance libérale sont souvent incapables d’entrevoir pourquoi cela entraînerait une confluence d’intérêts entre des pays aussi divers que le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Voici la meilleure façon d'y penser : Le soft power des BRICS n'est pas l'expression d'un ensemble unique de valeurs nationales, mais de valeurs communes qui, selon ces nations, devraient constituer le fondement du nouvel ordre international.


En renforçant l’impact du soft power russe, le nouveau cadre moral de la Russie s’adapte comme un gant à ce projet. Les Russes pensent pouvoir désormais compter sur un noyau d'États qui les aideront à affronter la forte hostilité occidentale, car leurs efforts profitent non seulement à la Russie, mais à toutes les nations qui aspirent à un ordre international multiculturel. Mais pour beaucoup, il ne fait aucun doute que, d’une façon ou d’une autre, la Russie porte la part du lion de la responsabilité du retour de la guerre froide. Mais ce que l'ancienne secrétaire d'État Hillary Clinton pensait n’être que la simple restauration de la puissance soviétique, est en réalité un projet beaucoup plus ambitieux, la restauration des mœurs et des valeurs religieuses traditionnelles russes, afin qu’elles servent à solidifier les fondements de la Russie. Et avec la montée du conservatisme traditionnel dans de si nombreux pays, il y a de réelles possibilités qu'une Russie plus traditionnelle puisse un jour trouver le moyen de combler le ‘fossé des valeurs’ qui la sépare de l'Occident, de le combler non pas du côté libéral du spectre politique, mais du côté conservateur.



Y a-t-il une vie après la réclusion ?



Des nuages d'orage recommencent à s’amasser au-dessus du continent européen. Au lieu de s’unir, Russie et Occident semblent se séparer de plus en plus. Il existe pourtant une différence très voyante entre les États-Unis et l'Europe. Alors qu’aux États-Unis, l'opposition politique est tout aussi russophobe que l'establishment politique, ce n’est pas le cas en Europe. Des partis, comme le Mouvement cinq étoiles et la Ligue du nord en Italie, l'AfD en Allemagne, Les républicains en France, le Fidesz en Hongrie, désirent tous rétablir des relations normales avec la Russie. Il n’y a tout simplement rien de ce genre aux États-Unis, et ça limite singulièrement leur influence sur la Russie.


Il est certainement possible de renforcer l'influence des États-Unis en Russie, mais cela nécessiterait de rompre de façon spectaculaire avec le passé. Plus précisément, il faudra admettre que la Russie est bien une partie indispensable de l'Europe et de l'Occident, au lieu de l'ostraciser. C'est la voie préconisée par l'actuel président de la République tchèque, Milos Zeman. Lors d’une récente interview, il a dit qu’un jour, la Russie deviendra sûrement membre de l'Union européenne. Avec humour, il a rajouté, « Si ça ne vous plaît pas, pensez-y donc ainsi : L'Union européenne doit rejoindre la Fédération de Russie. »


Mais, d’après l’historien culturel le plus renommé de Russie, l'ancien bibliothécaire du Congrès, James H. Billington, il existe une autre voie : « Si les Étasuniens sont incapables de percevoir le dialogue spirituel des autres peuples, ils ne pourront jamais comprendre, et encore moins anticiper ou affecter les changements majeurs épisodiques qui sont les forces motrices de l'histoire, et celles-ci continueront probablement à faire surgir des pièges imprévus dans les années à venir. Autrement dit, si nous sommes incapables d’apprendre à écouter les autres murmurer leurs prières, il se pourrait bien que nous les affrontions plus tard, quand ils hurleront leurs cris de guerre. »


Il ne dépend que de nous que l’un ou l’autre de ces deux futurs se réalise.



Journal of International Affairs, Nicolai N. Petro


Original : Russia’s Mission

Adaptation en français de Petrus Lombard






Lundi 10 Février 2020


Nouveau commentaire :

ALTER INFO | MONDE | PRESSE ET MEDIAS | Flagrant délit media-mensonges | ANALYSES | Tribune libre | Conspiration | FRANCE | Lobbying et conséquences | AGENCE DE PRESSE | Conspiration-Attentats-Terrorismes | Billet d'humeur | Communiqué | LES GRANDS DOSSIERS


Publicité

Brèves



Commentaires