Politique Nationale/Internationale

Mexique : la démocrature, et après ?



La classe politique mexicaine est encore largement issue du Parti révolutionnaire institutionnel qui a, sept décennies durant, imposé sa « démocrature ». Il n’est pas certain que les élections du 2 juillet déboucheront sur un renouvellement du personnel politique. Or, les enjeux qui guettent le Mexique sont de taille. Nous publions ci-dessous un entretien avec Bernard Duterme, directeur du Cetri (Centre Tricontinental), Louvain-la-Neuve.


Lundi 3 Juillet 2006



par Pascal Fenaux.

Jusqu’en 2000, le Mexique a été gouverné par un parti au nom assez original, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI)...

Installé au pouvoir en 1929 à la suite d’un long et erratique processus d’institutionnalisation de la Révolution mexicaine (1910-1920), le PRI est devenu au fil des décennies « le parti progressiste le plus conservateur au monde », avant de se convertir au néo-libéralisme économique dans le courant des années 80. Si le PRI des premières années, qui se constitue en tant que parti hégémonique, a rapidement pris ses distances avec l’inspiration « zapatiste » originelle (celle du mouvement paysan d’Emiliano Zapata), le président Lázaro Cárdenas (1934-1940) fera tout de même entrer son parti dans l’histoire de l’Amérique latine en étendant la réforme agraire et en nationalisant la production pétrolière. En Amérique latine, cela marque le début de ce qu’on appellera, après la Seconde Guerre mondiale, le desarrollismo, le « développementalisme », une politique de développement menée par un État fort et basée sur une tentative d’industrialisation et de substitution des importations. Ainsi, en dépit de la répression intérieure de l’activisme révolutionnaire, le PRI restera longtemps une référence « refuge » pour une partie significative de la gauche latino-américaine. Dans les années 80, comme presque partout ailleurs en Amérique latine, un virage néo-libéral est négocié avec l’arrivée au pouvoir de Miguel de la Madrid. Dans certains pays, la libéralisation politique précède la libéralisation économique. Le Mexique, lui, est plutôt l’exemple d’une libéralisation économique amorcée au début des années 80 et qui précède largement l’ouverture du système politique et l’instauration d’un véritable pluripartisme dans les années 90.

En 2000, le PRI a-t-il réellement lâché prise ?

Oui et non. Le PRI a certes payé une « démocrature » devenue anachronique. Il s’agissait d’un système de quasi parti unique, une structure de pouvoir présidentialiste proche de la pyramide aztèque, un système politique bâti sur des institutions publiques aux ordres et des médiations partisanes. Des structures intermédiaires entre élites urbaines et masses organisaient la société. C’est ce système rodé d’encadrement, de corporatisme et de clientélisme qui a permis le maintien du PRI au pouvoir pendant 71 ans. Longtemps, la plupart des mouvements sociaux ont été des structures corporatistes ou syndicales inféodées au PRI, dont les dirigeants étaient désignés par l’échelon supérieur de la pyramide. Aujourd’hui encore, le PRI reste dominant dans les régions les plus traditionnelles, là où les réseaux clientélistes sont les plus statiques et les moins mobiles, là où il n’y a pas eu de véritable ouverture du jeu sociopolitique. Et au Congrès, le PRI reste le principal groupe parlementaire.

Que représentent les autres grands partis mexicains ?

Deux formations parlementaires font face au PRI. À droite, le Partido de Acción Nacional (Parti d’Action Nationale, PAN) du président libéral-conservateur Vicente Fox et, à gauche, le Partido de la Revolución Democrática (Parti de la Révolution démocratique, PRD) dont le candidat à la présidence est Andrés Manuel López Obrador (surnommé de ses initiales AMLO). Ces deux formations, qui ont capitalisé en 2000 la demande massive de changement, sont en réalité des émanations/dissidences du PRI, dirigées par d’anciens cadres de ce parti, tel López Obrador, qui sont les perdants de conflits internes à la maison-mère. Le PRI est une machine tellement prégnante que c’est encore autour de lui que se structure l’essentiel des clivages qui segmentent le champ politique mexicain. Il y a bien sûr une fracture interne entre orthodoxes et modernisateurs, dinosaures et démocrates, gens impliqués dans le narcotrafic et pas, libéraux et étatistes... Il n’en reste pas moins qu’il n’y a pas encore eu de véritable renouvellement de la classe politique, et que la scène sociale et civile connaît toujours d’importantes difficultés à s’autonomiser des anciennes structures.

Que signifiait la victoire du candidat PAN, Vicente Fox, à la présidentielle de 2000 ?

C’était un vote pour le changement, mais qui ne faisait pas table rase du passé vu que le PAN n’obtenait pas la majorité au Congrès. Ce scrutin, parce que transparent, exprimait clairement une rupture avec la « démocrature » du PRI. Mais, paradoxe, en élisant un candidat libéral, il exprimait aussi une insatisfaction à l’égard des résultats négatifs de l’accord de libre-échange (ALENA) [1] négocié par le président Carlos Salinas (PRI) avec les États-Unis et le Canada, un accord dont même la Banque mondiale s’accorde aujourd’hui à reconnaître les conséquences économiques et sociales désastreuses.

Cet accord a été à l’époque présenté comme un moyen de diminuer les flux migratoires vers le nord du continent, un enjeu essentiel tant pour les États-Unis que pour le Mexique. Or, les écarts se sont dramatiquement creusés et ce sont entre 300 000 et 650 000 Mexicains qui émigrent chaque année aux États-Unis (le Mexique a une population de 100 millions d’habitants...). Évaluées officieusement en 2004 à 16 milliards de dollars, les remesas (remises) sont désormais une des sources principales de devises, tandis que, depuis 1994, le Mexique a perdu un demi million d’emplois formels.

Les salaires réels des Mexicains ont diminué entre 1994 et 2005 alors que la productivité a augmenté notamment en raison de la concurrence de la Chine et des pays d’Amérique centrale. L’agriculture s’est divisée en deux grands secteurs : le premier, minoritaire et « élitiste » est tourné vers l’agro-exportation ; le deuxième, majoritaire et rural, est en train de s’effondrer et de déverser ses exclus dans la mégalopole de Mexico. Les prix de vente ont chuté, au point que les Mayas achètent désormais leur maïs sur le marché, un maïs produit aux Etats-Unis par une agro-industrie protégée. La situation sociale est donc catastrophique. Le rêve de passer du tiers au premier monde s’est effondré. Sans les transferts du nord au sud du Rio Grande, on n’ose imaginer ce que serait la situation du Mexique !

La victoire du candidat PAN a-t-elle amorcé un processus de libéralisation politique ?

Clairement. Confirmé plus qu’amorcé, même si la démocratisation reste toute relative. Les militants pro-zapatistes risquent aujourd’hui moins leur peau que les activistes révolutionnaires des années 60-70. Le pluralisme politique et la liberté d’expression ont progressé. Cela dit, il faut rester lucide et rappeler que les rapports d’Amnesty restent remplis de cas de harcèlements et d’intimidations.

Une des ambiguïtés de cette libéralisation politique réside dans le fait que les 31 États qui composent les États-Unis mexicains bénéficient d’une certaine autonomie. Dans la majorité d’entre eux, le PRI a conservé ou récupéré le pouvoir. Dans d’autres, comme au Chiapas, le Gouverneur est un ancien leader social porté au pouvoir par une partie des organisations favorables au zapatisme. Ce qui n’empêche pas le Chiapas d’être l’un des États où la répression est la plus intense, du moins où la pression de l’institution militaire reste forte. Sans compter que l’autonomie d’un organe fédéral comme le CISEN (Centro de Investigación y Seguridad Nacional), le FBI mexicain, reste forte par rapport aux États.

Les autorités fédérales ont été interpellées par les ONG de défense des droits humains suite à l’adoption d’une nouvelle loi sur les médias. Quid ?

Cette loi vient d’être votée par les trois principaux partis (PAN, PRD et PRI). Les Mexicains l’appellent aujourd’hui non pas la loi des médias mais la Ley Televisa, du nom du principal groupe télévisuel, Televisa, qui, avec le deuxième groupe Televisión Azteca, occupe à peu près 85 % du paysage audiovisuel. On assiste à l’institutionnalisation du double monopole de Televisa et Televisión Azteca : à leur tête, deux grosses familles, dont la famille Salinas (au gouvernement de 1988 à 1994) pour Azteca. La démocratie libérale vient ainsi de se doter d’une loi qui, paradoxalement, institutionnalise et conforte le monopole, avec toutes les menaces sur la liberté réelle d’expression. On se doute que ce n’est pas une telle loi qui va favoriser le renouvellement de la classe politique, dans la mesure où les accointances entre les dirigeants politiques et médiatiques sont évidentes.

Quels sont les enjeux des élections de juillet ? Pour le Mexique et l’Amérique latine ?

Un indicateur témoigne de l’essoufflement du modèle démocratique et fait froid dans le dos. Selon les Nations unies, la majorité des Latino-américains seraient prêts à opter pour un régime autoritaire et à se passer de la démocratie si ce régime leur garantissait de meilleures conditions de vie. Car seule une partie (20 %) de la société mexicaine s’est enrichie ces 20 dernières années et la classe politique mexicaine est la mieux payée au monde. Parallèlement, les derniers chiffres sur la pauvreté indiquent qu’il y a, selon les sources, entre 45 et 70 millions de pauvres, soit entre 45 % et 70 % de la population. L’émigration était un enjeu électoral en 2000 et Fox avait promis d’obtenir un assouplissement de l’administration Bush, mais n’a rien obtenu.

Un autre enjeu est évidemment l’intégration économique du sous-continent latino-américain. Une victoire de López Obrador (PRD) pourrait signifier la montée en puissance du Mercosur [2] ou d’autres formes d’intégration non-subordonnées aux États-Unis. Certes, le PRD s’est mis à dos les mouvements de gauche et d’extrême gauche depuis que López Obrador a déclaré être de gauche pour ce qui est de son programme social mais, sur le plan économique, n’être pas un idéologue mais un technicien. Il n’en reste pas moins qu’une administration PRD orientera sans doute le Mexique dans le camp « social-démocrate », de ses alter ego d’Argentine, du Brésil, voire du Chili, soit dit en passant les principales puissances économiques du sous-continent. Le PAN ne s’y trompe pas, qui stigmatise Obrador. Pour faire peur aux classes moyennes, Felipe Calderón, candidat du PAN, le compare à Chávez et Castro, en fait un populiste en puissance qui, pour être à la hauteur de ses promesses, va endetter le pays, le faire régresser et briser net la croissance. Une chose est probable, une victoire du PRD freinerait les deux chantiers principaux de la privatisation : l’électricité et le pétrole.

La campagne électorale suscite-t-elle un intérêt réel ?

Le débat est assez pauvre. On est plutôt dans le pur marketing et les attaques sont le plus souvent ad hominem. Cette forte personnalisation de l’enjeu électoral pourrait cependant faire baisser l’abstentionnisme qui, lors des élections non-présidentielles, dépasse déjà les 50 %, alors qu’au Mexique, le multipartisme réel n’existe que depuis une dizaine d’années...

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Chiapas : du centre à la marge du jeu politique ?

Apparue sur le devant de la scène en 1994, l’Armée zapatiste de Libération nationale (Ejército Zapatista de Liberación Nacional, EZLN) avait engagé l’État du Chiapas sur la voie de l’affrontement avec le pouvoir fédéral encore détenu par le PRI. Cette guérilla avait également popularisé la « question indigène ». Son extrême popularité en Europe occidentale s’expliquait, entre autres, par la personnalité charismatique du « sous-commandant » Marcos qui permettait à beaucoup de se réconcilier avec un certain romantisme de gauche dans un contexte marqué par l’effondrement du totalitarisme soviétique. Qu’en est-il aujourd’hui ? Réponse de Bernard Duterme.

« Il est vrai que l’EZLN ne passe plus la rampe des médias, nationaux et internationaux. Pourtant, la tension persiste au Chiapas, même si elle a perdu en intensité. Au quotidien, des conflits violents opposent encore les indigènes aux autorités de l’État, ainsi qu’entre indigènes zapatistes et indigènes liés au PRD (la gauche institutionnelle), par exemple. Une cause de ces tensions est à trouver dans le fait que les accords de San Andrés, conclus en 1996 entre l’EZLN et le dernier président de l’ère PRI, Ernesto Zedillo, n’ont pas été respectés. Pour être plus précis, Vicente Fox s’était engagé à soumettre au Congrès la loi d’application de l’accord de San Andrés, chose qu’il fit dès son investiture. Mais ces accords ont été fortement malmenés par le Congrès (PRD compris) qui les a vidés de ses clauses sur l’autonomie, au prétexte qu’elles contredisaient une Constitution qui devait pourtant être amendée... Cela explique aussi l’hostilité assez marquée de l’EZLN envers le PRD, à la fois investi de tous les espoirs de conquête du pouvoir fédéral mais jugé “en haut à droite”, alors que Marcos se dit “en bas à gauche”.

« Ceci dit, il serait réducteur de se focaliser sur la question indigène et il est utile de rappeler qu’un autre enjeu, un pari ambitieux, poursuivi par l’EZLN, c’était de constituer et fédérer une gauche sociale et surtout davantage autonome par rapport au champ politique existant, corrompu ou électoraliste. En ce sens, l’EZLN aura été une importante tentative d’émanciper le jeu politique de l’attraction du PRI et de son hydre institutionnelle. Ce discours de rupture de l’EZLN est ce qui fonde encore aujourd’hui des initiatives comme La Otra Campaña (“L’Autre Campagne”), une nouvelle tentative de susciter un débat social et de fédérer des organisations de base éclatées sur des thématiques peu ou pas présentes dans la campagne électorale. Que l’EZLN se maintienne ou finisse par “ne plus exister en tant qu’entité” comme l’affirme le “Commissaire pour la Paix” du Chiapas, cet enjeu va continuer à exister, d’autant que c’est ce qu’exprime la lame de fond qui a amené un Morales au pouvoir en Bolivie. »

Propos recueillis par Pascal Fenaux.
NOTES:

[1] [NDLR] L’Accord de libre-échange nord-américain, signé en 1993 par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, est entré en vigueur le premier janvier 1994.
Consultez le dossier « ALENA » sur RISAL.

[2] [NDLR] Le Marché commun du Cône Sud, ou Mercosur, a été créé en 1991. Il rassemble à l’origine le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela a entamé son processus d’adhésion en décembre 2005. Plusieurs pays ont le statut de "pays associé" : la Bolivie et le Chili, depuis 1996 ; le Pérou, depuis 2003 ; la Colombie et l’Equateur, depuis 2004.
Consultez les articles sur le « Mercosur » sur RISAL.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Libertés ! (www.amnestyinternational.be), magazine de la section belge francophone d’Amnesty International, juin 2006.


Lundi 3 Juillet 2006

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