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Même pas une petite fête


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Gideon Lévy - Ha’aretz

Ce sont surtout des visages tristes qui ont accueilli les deux prisonniers qui ont pu quitter la prison israélienne pour rentrer chez eux dans le camp de réfugiés de Jénine. Comment faire la fête quand environ 200 autres habitants du camp sont encore en détention ?


fullin13@caramail.com
Mardi 31 Juillet 2007

Même pas une petite fête
Ça goudronne de partout. En fait non. Le tas de goudron envoyé de Tulkarem a été retenu à un barrage pendant deux heures et les ouvriers étaient là dans la chaleur à ne rien faire. Un don de 300.000 dollars offert par les gouvernements japonais et espagnols a sorti pour un moment le camp de réfugiés de Jénine de sa torpeur, et cette semaine, ont débuté les travaux d’infrastructures du drainage des eaux de pluie. Pendant 18 jours, 219 ouvriers gagneront jusqu’à 60 shekels par jour pour retourner les rues, poser des canalisations et creuser des canaux de drainage.

Du pain, du travail et tout prend tout de suite une autre allure, dans ce camp où tout est pauvreté. Des bulldozers au lieu de chars, des bêches au lieu de kalachnikovs. Morceau par morceau, ils creusent les rues marquées des cicatrices des innombrables charges explosives qui y ont été posées au cours des derniers mois contre les forces de l’armée israélienne qui faisaient incursion ici presque chaque nuit. Les rues, on les fera cette fois d’une largeur telle qu’elles permettent le passage des chars, pour le cas où - on a tiré les leçons de l’opération « Muraille de Protection » sans commission d’enquête.

Au milieu de cette chaude journée, un ouvrier verse de l’eau d’une bouteille de Cola, format familial, dans le rouleau compresseur qui presse et presse. Des pères ont envoyé leurs enfants au travail. C’est interdit, mais les membres du comité du camp ferment les yeux. Les vacances d’été pour les enfants de Jénine : asphalter et construire. C’est aussi le moment où s’organisent les achats pour les enfants en vue de la proche année scolaire, et voilà que tout à coup il y a de l’argent. Préparer le camp pour l’hiver aide ainsi à préparer les enfants pour l’école. Voyez ce qu’une modeste contribution est capable de faire.

Cette nuit, des soldats de l’armée israélienne ont à nouveau surgi en trombe sur la route qui domine le camp depuis les collines. Venus « renforcer » Abou Mazen, ou non, c’est l’armée israélienne sur le terrain. Désarmés ou non, les hommes armés ont ouvert le feu sur les soldats. Le monde tel qu’il tourne. Seul Zakariya Zubeidi circule sans arme et son oncle Jamal dit de lui qu’il a l’air « défoncé ». Ça fait des années que l’oncle n’avait pas vu son neveu sans revolver ni « kalach ». Maintenant il a plus que jamais peur pour lui : dans le camp, on ne se fie pas à l’armée israélienne ni aux accords conclus. Néanmoins, on ne voit quasiment pas d’armes dans le camp.

Les trois frères de Zubeidi sont restés en prison, « geste » d’Israël ou pas. Yihya avec 16 ans de prison, Jibril, qui s’occupait de réparation de pneus, avec 12 ans et Daoud qui attend son jugement. Environ 200 habitants du camp sont toujours détenus dans des prisons israéliennes. Seuls deux d’entre eux, exactement 1%, ont été libérés à la fin de la semaine dernière, dans le cadre du grand « geste » d’Israël. Les deux enfants du camp qui sont rentrés n’ont pas été accueillis avec une excitation particulière. Même pas une modeste petite fête organisée en leur honneur. Mais comment Ibrahim Abou-Khalifa fêterait-il sa libération alors que trois de ses frères sont restés en prison et que son frère préféré, cheikh Mahmoud, a été tué pendant sa détention ?

On perd du poids. Abou Khalifa a perdu 26 kilos durant ses années de prison - de 123 à 97 kilos. Maintenant il se tient la taille à cause de douleurs aux reins. Il a été examiné une fois en prison, mais la douleur est toujours là. Il est assis dans sa nouvelle maison - celle qu’il n’avait encore jamais vue et qui a été construite à la place de la maison démolie par l’armée israélienne - tenant cheikh Mahmoud le petit dans les bras. C’est son petit neveu et il ne l’avait jamais vu. L’enfant porte le nom de son oncle, sous-commandant des Brigades des Martyrs al-Aqsa dans le camp, qui a été tué en 2004 par un missile lancé par un hélicoptère de combat.

Cheikh Mahmoud faisait la fierté de la famille et ses photos ornent tous les murs du salon. Armé, portant la barbe et des lunettes, tel que je l’ai moi-même connu. A côté de ses photos, celles des trois frères restés en prison. Un salon qui est un petit sanctuaire, pour le souvenir des fils. Rajab, condamné à dix ans de prison, Mohamed en détention administrative, sans jugement, et Ahmed qui attend son jugement, tous mariés et pères de petits enfants. Leur mère, Soubhiya, qui a perdu un fils et qui, jusqu’il y a peu, avait quatre fils en prison, tricote un pull pour les froides journées d’hiver. La famille combattante.

A bord d’une Renault Kangoo volée, avec un fond de musique de mariage assourdissant, son conducteur armé d’un revolver dissimulé, nous avons parcouru les ruelles du camp jusqu’à la maison de la famille. Ibrahim a davantage l’air d’un percepteur que d’un combattant ou d’un prisonnier libéré. Notre escorte nous rappelle des faits oubliés : nous nous étions trouvés à cet endroit après l’opération « Rempart de Protection » avec l’éditeur de Haaretz, Amos Schocken, à l’occasion d’une visite que nous avions organisée là. La maison était alors un champ de ruines, « Ground zero » comme disaient les habitants du camp.

Âgé de 26 ans, l’air d’en avoir au moins dix de plus, Ibrahim a été arrêté le 26 novembre 2003. Des chars et des jeeps avaient encerclé, au milieu de la nuit, la maison dans laquelle ils étaient passés après que leur propre maison eût été détruite, mais Ibrahim a oublié, ou refoulé, les détails. Son ami accourt à son aide : ils ont frappé à la porte en appelant pour qu’il sorte, ils l’ont menotté et lui ont bandé les yeux, ils l’ont emmené dans une jeep militaire au centre de détention de Salem. Et en route, ils l’ont frappé. Ils étaient venus chercher cheikh Mahmoud qui était recherché et ils ont emmené son frère Ibrahim, peut-être comme lot de consolation.

Ne trouvant rien contre lui, ils ont mis Ibrahim en détention administrative pour un an. Après un an, d’après ce que sait Ibrahim, il s’est trouvé un collaborateur pour l’accuser faussement. Voici le contenu de l’acte d’accusation amendé dans le cadre d’une transaction où Ibrahim acceptait de plaider coupable en échange d’une condamnation moins lourde, dossier 04/3326 : « Tir en direction d’une personne, infraction au titre de l’article 58 A des mesures d’exception et de l’article 14 du décret portant sur les règles de responsabilité criminelle (Judée et Samarie) ». 25 balles de kalachnikov tirées en direction d’un convoi passant sur la route. Il a été condamné à six et demi. Déduction faite de l’année et demie passée sans jugement, Ibrahim était censé être libéré dans près de trois ans.

Où, dans quelles prisons, n’est-il pas allé durant ces presque quatre années ? Salem, Ofer, Ketziot, Megiddo, Hadarim, Hasharon et Damon. Il a circulé dans le pays. Où était-ce le plus dur ? « C’est dur partout ». Pendant toutes ces années, sa mère n’a été autorisée à lui rendre visite que six fois. Au cours de la première année et demie, personne n’a été autorisé à lui rendre visite. C’est à l’époque où il était à Megiddo que Cheikh Mahmoud a été tué. Il l’a appris par la radio locale de Jénine tout proche. Avec un téléphone portable passé en fraude, il a essayé de contacter la famille et les amis, mais personne n’a osé lui confirmer la nouvelle. Finalement ce sont des camarades de cellule qui lui ont dit qu’effectivement, Cheikh Mahmoud avait été tué.

« Ça a été une dure journée, une journée triste », dit-il maintenant sans émotion. Quelques mois plus tard, il a introduit une demande afin qu’on l’autorise à voir un de ses frères emprisonnés. D’une grande écriture enfantine, il s’y exprimait en ces termes : « Au commandant de l’aile 3 de la prison de Damon. Je suis le détenu Ibrahim Abou-Khalifa et je vous prie respectueusement de bien vouloir m’aider à pouvoir rencontrer mon frère dans la prison de Hadarim et dont le prénom est Rajab. Très respectueusement, Ibrahim Abou-Khalifa ». Le commandant de l’aile 3 et 4 lui répondit par une note écrite dans le corps de sa lettre : « 1. Votre demande de rencontrer votre frère Rajab a été approuvée. 2. La date de cette rencontre sera fixée par la suite. 3. Pour votre information ».

Ibrahim est le peintre du camp. Il a encore eu le temps de chauler plusieurs maisons qui avaient été restaurée après les grandes destructions de l’opération « Muraille de Protection » puis il a été emprisonné. Sa nouvelle maison, c’est quelqu’un d’autre qui l’a peinte.

Vous avez changé ? « Seulement mon état de santé ». Le plus dur ? « Ne pas voir ma mère ». La semaine passée, mardi, à dix heures du soir, ils sont venus dans la cellule avec une liste et ils lui ont dit : tu es libéré, prépare tes vêtements, on t’emmène à Ketziot. Ibrahim dit qu’il était mabsout (heureux). Il ne voyait aucun problème à signer le document d’engagement à ne pas retourner au terrorisme : à ses propres yeux, il ne s’est jamais occupé de terrorisme. Il n’a aucune idée de la raison pour laquelle il a été, lui, libéré. Ces derniers temps, il avait justement perdu l’espoir d’une libération anticipée. Il ne connaîtra de joie que quand tous ses frères sortiront. Il lui revient maintenant de se vouer à aider ses petits neveux dont les pères sont restés en prison. Tout est tellement différent dans le camp, dit-il, les maisons, les gens. Des enfants son nés, des gens sont morts, certains de mort naturelle, d’autres ont été tués.

Bien le bonjour dans cette maison soignée du quartier « Sabah al-Khayr » (bonjour), un quartier relativement cossu à la limite de Jénine, où l’on n’a pas connu un seul moment de détente au cours des 21 dernières années. Samer Mahroum, un homme du « Front Populaire », a été arrêté en 1986 et convaincu du meurtre d’Eliahou Amedi, un étudiant de la yéchiva « Chouvou Banim » située au cœur du quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem. Samer est entré en prison alors qu’il avait 20 ans. Il a maintenant 41 ans. La majorité des meurtriers juifs aurait déjà été libérée. La peine de Samer n’a même pas encore été fixée et le seul moyen auquel ses proches peuvent encore suspendre leur espoir c’est un nouvel enlèvement de soldat suivi d’une transaction de libérations.

Dans le cadre du « geste » d’Israël n’ont été libérés que des gens condamnés à de courtes peines, justement les plus jeunes, les plus susceptibles semble-t-il de reprendre le cycle de la violence, et pas ceux qui ont passé des dizaines d’années en prison et qui sont déjà mûrs. Le Ministre [israélien - NdT] Gideon Ezra considère que c’est une erreur. Il a dit, la semaine passée, que c’étaient précisément ceux qui avaient subi de longues peines de détention qui devaient être libéré au titre de « geste », mais « le sang sur les mains », vous savez...

Samer est maintenant près de chez lui, dans la prison de Gilboa [en Israël, NdT]. Une photo de lui en prison, baisant les mains de sa mère lors d’une de ses rares visites, est bien sûr accrochée au mur. Cela fait quatre mois que Yousra Mahroum n’a pas reçu d’autorisation de rendre visite à son fils. Il est arrivé une fois qu’elle ne le voie pas deux ans durant. Elle dit qu’elle est contente que deux des « enfants » du camp aient été libérés mais elle sait qu’ils ont purgé deux tiers de leur peine et qu’en Israël, la plupart des prisonniers juifs sont de toute façon libérés après avoir purgé les deux tiers de leur peine. « Ce n’est pas un pas vers la paix », dit-elle, « Et en plus, ils arrêtent encore des jeunes gens nuit après nuit ».

A quelle peine a droit votre fils ?

« Il a passé 21 ans en prison. Que veulent-ils de plus ? Il a tué un colon. Et les colons, ils n’ont pas tué, eux ? Et les soldats, ils n’ont pas tué ? Et ils sont en prison ? Si c’est un crime, alors Samer a purgé une plus longue peine que n’importe quel Juif. Après 15 ou 16 ans, il se serait retrouvé dehors.

« Je suis fière de mon fils. Ce n’est pas un meurtrier, c’est un combattant de la liberté. C’est une guerre et il y a pris part. Il a tué dans le cadre d’une guerre. Dieu sait quand il sera libéré. Nous pensions que les Israéliens voulaient vraiment soutenir Abou Mazen et qu’ils libéreraient des détenus qui étaient en prison depuis de nombreuses années. En fait ils nous disent qu’ils ne libéreront d’anciens prisonniers que s’il y a des enlèvements.

Il ne se passe pas une minute, pas une seconde, que je ne pense à Samer. Depuis 21 ans. Vous pouvez chercher s’il y a une seconde où je ne pense pas à Samer. Même quand un autre fils se marie, je ne pense qu’à Samer. Il n’y a que pendant les visites à la prison que j’oublie la douleur, que j’oublie les vicissitudes, que j’oublie la façon dont les geôliers me traitent, pour ces quelques minutes avec Samer ».

A la fin du mois, règnera à nouveau ici une petite joie : le frère de Samer, qui ne l’a pas vu depuis 15 ans, a reçu l’autorisation de lui rendre visite en prison.

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Mardi 31 Juillet 2007


Commentaires

1.Posté par Gilles COUTURIER le 01/08/2007 11:00 | Alerter
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Quand on a été privé de tout, on ne peut même plus se réjouir de sa libération.

Le camps qui pourchasse ceux qui ont du sang sur les mains, ont de la poudre sur les leurs : Quel est le camps des courageux ?

Il faut réajuster la loi du Talmud...Oeil pour oeil, dent pour dent..."balle pour caillou !"

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