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Matière : à l’opposition "vivant/non-vivant" se substitue la continuité du "plus ou moins complexe"


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Albert Jacquard
Dimanche 31 Mai 2009

Selon les astronomes l'Univers accessible à notre observation (et nos moyens d'observation ont maintenant un pouvoir infiniment supérieur à nos sens) occupe un vaste volume dont le diamètre dépasse dix milliards d'années-lumière(1). Dans cet espace la matière est répartie de façon très uniforme; elle s'est agglomérée en "grumeaux", les galaxies, dont le nombre est sans doute de l'ordre de la centaine de milliards.

par Albert Jacquard

Notre propre galaxie n'est autre que la Voie lactée; elle tient une grande place sur notre ciel, non parce qu'elle est plus grande que les autres mais parce que nous la voyons de l'intérieur, alors que la galaxie étrangère la plus proche est à 200.000 années-lumière. Gigantesque disque renflé en son centre, la Voie lactée comprend une centaine de milliards d'étoiles.
Notre étoile, le soleil, est une de celles-ci; elle ne présente rien qui la distingue de cet immense troupeau, sinon qu'elle est "notre étoile"; elle située relativement loin du centre du disque galactique, à quelque 30.000 années-lumière, les deux tiers du rayon de ce disque.
Notre globe, la terre, est une des neuf grosses planètes qui accompagnent le soleil; troisième par ordre de distance, elle n'en est qu'à 150 millions de kilomètres.
Tout cet univers est en mouvement : les galaxies s'éloignent les unes des autres comme si elles avaient été projetées par une explosion initiale, le fameux "Bing Bang" qui aurait créé notre univers; elles tournent sur elles-mêmes, entraînant les étoiles dans une ronde vertigineuse; les cortèges de planètes participent à cet enchevêtrement de rotations en tournant autour des étoiles, tandis que chaque planète tourne sur elle-même et sert de pivot à ses propres satellites. Notre terre fait un tour sur son axe en un jour, autour du soleil en une année, autour du centre de la galaxie en 250 millions d'années. Chacun d'entre nous tourne autour du centre de la terre à la vitesse de 1.600 kilomètres à l'heure, autour du soleil à la vitesse de 50.000 kilomètres à l'heure, autour du centre de la Voie lactée à la vitesse de un million de kilomètres à l'heure.
Ce mouvement n'est sans doute pas "perpétuel", il a eu un début, il aura un fin; selon la théorie du "Bing Bang", l'Univers que nous connaissons serait vieux de quelque 13 milliards d'années; l'âge de notre système solaire peut être évalué, avec une meilleure précision, à quelque 5 milliards d'années.
Cinq milliards de fois notre terre a fait le tour du soleil; mais, à chaque tour, des évènements nouveaux se sont produits : autour de cet infime agglomérat de matière, des gaz, projetés par les éruptions volcaniques, ont peu à peu formé une atmosphère; la vapeur d'eau s'est condensée et a créé les océans; grâce à l'énergie fournie par les rayons ultraviolets de la lumière solaire des molécules simples se sont associées pour réaliser des molécules de plus en plus complexes, douées de possibilités de plus en plus larges, jusqu'à l'apparition, il y a quelque 3,5 milliards d'années, de molécules possédant l'étrange et fabuleux pouvoir de fabriquer d'autres molécules, et de se reproduire elles-mêmes : la "vie" commençait.
Le "monde vivant" n'est pas un monde fondamentalement différent du monde inanimé; il est fait de la même matière, soumis aux mêmes forces, aux mêmes contraintes. C'est la dynamique même de la matière inanimée qui a provoqué l'apparition, non pas brutale, non pas éclatante, comme un miracle, mais progressive, laborieuse, hésitante, de ce que nous appelons la "vie".
On a cru longtemps pouvoir distinguer ce "monde vivant" par son pouvoir de défier le fameux "deuxième principe de la thermodynamique"; ce principe énoncé par Carnot au début du XIXème siècle constate la dégradation nécessaire de toute forme d'énergie; valable en toute rigueur pour un système fini, il permet, au prix d'une extrapolation hasardeuse, de prévoir l'affadissement général de l'Univers condamné à s'effondrer dans une grisaille où toute structure aura disparu; les physiciens caractérisent ce processus de dépérissement, de dégradation générale, en disant que l'"entropie" est constamment croissante. La matière vivante apparaît au contraire capable de maintenir sa structure et même d'évoluer vers toujours plus de complexité, d'efficacité; son "entropie" peut être décroissante. Mais, depuis une dizaine d'années, cette opposition semble moins tranchée : les travaux de certains thermodynamiciens, notamment de I.Prigogine, ont montré que le deuxième principe de Carnot ne donne qu'une image simpliste d'une propriété beaucoup plus nuancée de la matière : dès que les systèmes matériels sont suffisamment complexes, ils se structurent spontanément de façon  à minimiser la production d'entropie, comportement qui est justement celui de la matière vivante; à l'opposition "vivant/non-vivant" se substitue la continuité du "plus ou moins complexe"; l'unité de l'ensemble tend à se rétablir.
Notons que cette unité retrouvée n'est pas obtenue au prix d'un appauvrissement de notre représentation de la vie, mais grâce à une meilleure prise de conscience de la complexité des "lois" de la matière. Certes le biologiste s'efforce toujours de décrire le fonctionnement des organismes vivants au moyen des concepts que lui a fournis le physicien, mais, en retour, le physicien se me à l'écoute du biologiste pour mieux comprendre certains comportements surprenants de la matière.
Cette unité profonde ne nie pas la diversité fabuleuse des réalisations auxquelles a abouti l'exubérance de ce monde que nous pouvons qualifier soit de "vivant", soit d'"hyper complexe".
Le nombre d'espèces répertoriées sur notre terre est de l'ordre de un million et demi; la diversité de leur apparence et de leurs fonctions donne l'impression d'une hétérogénéité fondamentale; quoi de commun entre une algue et une mouette; entre une méduse et moi, un Homme? L'évidence d'une parenté est pourtant aveuglante, lorsqu'on quitte les apparences externes pour les structures profondes, tant sont semblables les processus par lesquels ces organismes assurent leur développement et leur survie, individuels ou collectifs : toutes leurs cellules réalisent des transferts d'énergie au moyen des mêmes composés chimiques, notamment l'adénosine tri-phosphate, les membranes des cellules ont toutes la même structure, le stockage de l'énergie est assuré par les mêmes produits, graisses ou carbohydrates, les réactions nécessaires sont catalysées par des protéines de structures très semblables, et surtout la fabrication des diverses protéines à partir des informations contenues dans le patrimoine génétique est assurée par un mécanisme reposant sur un "code" universel, valable pour tous. Il paraît hautement improbable que ces traits aient pu se retrouver dans tous les organismes vivants, si ceux-ci n'avaient une origine commune. Avec une certitude à peu près absolue, nous pouvons affirmer l'unité du monde vivant.
 
Extrait de Éloge de la différence, pp (109 - 113) Éditions du Seuil, 1981
 
Albert Jacquard
 
Né à Lyon le 23 décembre 1925 (83 ans), est un scientifique et essayiste français. Il est généticien et a été membre du Comité consultatif national d'éthique.
Albert Jacquard consacre l’essentiel de son activité à la diffusion d’un discours humaniste destiné à favoriser l’évolution de la conscience collective.
Il est un des soutiens de l’association Droit au logement. Il est membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence. Il anime une chronique radiophonique quotidienne sur France Culture. Il est également un défenseur du concept de la décroissance soutenable.
 
Note:
(1) Une année-lumière représentant le chemin parcouru par la lumière en une année, soit environ dix mille milliards de kilomètres.
 
Ouvrages de vulgarisation scientifique
 
Éloge de la différence, Éditions du Seuil, 1981
Moi et les autres ("L'inné & l'acquis"), Éditions du Seuil, 1983
Au péril de la science ?, Éditions du Seuil, 1982, parution en 1984
Inventer l’homme, Éditions Complexe, 1984
L’Héritage de la liberté, Éditions du Seuil, 1986
Cinq milliards d’hommes dans un vaisseau, Éditions du Seuil, 1987
Moi, je viens d’où ?, Éditions du Seuil, 1988
Abécédaire de l’ambiguïté, Éditions du Seuil, 1989
C’est quoi l’intelligence ?, Éditions du Seuil, 1989
Idées vécues, Flammarion, 1990
Voici le temps du monde fini, Éditions du Seuil, 1991
Tous différents, tous pareils, Éditions Nathan, 1991
Comme un cri du cœur, Éditions l’Essentiel, 1992 (ouvrage collectif)
La Légende de la vie, Flammarion, 1992
E=CM2, Éditions du Seuil, 1993
Deux sacrés grumeaux d’étoile, Éditions de la Nacelle, octobre 1993
Science et croyances, Éditions Écriture, mars 1994
Absolu, dialogue avec l’abbé Pierre, Éditions du Seuil, 1994
L’Explosion démographique, Flammarion, collection « Dominos », 1994
La Matière et la vie, Éditions Milan, coll. « Les essentiels », 1995
La Légende de demain, Flammarion, 1997
L’Équation du nénuphar, Calmann-Lévy, 1998
L'avenir n'est pas écrit, (avec Axel Kahn), Bayard, 2001
Paroles citoyennes, (avec Alix Domergue), Albin Michel, 2001
De l'angoisse à l'espoir, (avec Cristiana Spinedi), Calmann Lévy, 2002
La Science à l’usage des non-scientifiques, 2003

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Dimanche 31 Mai 2009


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