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Marek Edelman, le Dernier des Mohicans – La preuve qu’on peut être ‘juif polonais’ sans être sioniste

" Chez moi, il n’y a de place ni pour un peuple élu, ni pour une ’Terre Promise’"


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My nie chcemy ratować życia. Żaden z nas żywy z tego nie wyjdzie. My chcemy ratować ludzką godność (Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine)
Arie Wilner (alias Jurek) soldat de la ŻOB (Organisation juive de combat), Varsovie, avril 1943


Fausto GIUDICE
Lundi 5 Octobre 2009

Marek Edelman en 2006. Photo Sławomir Kamiński/Agencja Gazeta
Marek Edelman en 2006. Photo Sławomir Kamiński/Agencja Gazeta

Marek Edelman est mort le 2 octobre 2009. Il était le dernier combattant de l’insurrection du Ghetto de Varsovie de 1943 encore vivant et sans doute le personnage le plus attachant de sa génération.

Marek Edelman était né en 1919 à Gomel, en Biélorussie. Sa famille s’était installée à Varsovie dans les années 1920, après avoir fui l’Union soviétique, où douze de ses oncles avaient été liquidés par les Blocheviks, pour cause d’opposition socialiste. Son père Natan Feliks, mort en 1924, était proche des troudoviki, ces militants du Parti du travail qui devaient rejoindre le Parti socialiste-révolutionnaire russe après 1917, et sa mère Cecylia Percowska, était une militante du Bund (Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Lite, Poyln un Rusland), l’Union générale des travailleurs juifs, qui était à la fois un parti et un syndicat, socialiste, laïc et opposé à la fois au sionisme (Lénine qualifia les bundistes de « sionistes qui ont le mal de mer ») et aux bolcheviks.

 


Il adhère d’abord au Socjalistiszer Kinder-Farband, l’Union des enfants du Bund, avant de rejoindre Tsukunft (Avenir), l’Union des jeunesses bundistes en 1939. Sa mère étant morte en 1934, il a commencé à travailler pour gagner sa vie dès l’âge de 15 ans.

En juillet 1942, dans la Pologne occupée, Edelman participe à la création de l’Organisation juive de combat (Żydowska Organizacja Bojowa), qui regroupe des militants de partis et de groupes juifs de gauche, dont les socialistes sionistes de Hashomer Hatzaïr. L’Union militaire juive (Żydowski Związek Wojskowy) créée en 1939, après l’occupation de la Pologne, par  des officiers juifs de l’armée polonaise proches du Betar, l’organisation des sionistes de droite de l’aile révisionniste de Jabotinsky, refuse de rejoindre l’OJC, mais ses combattants se retrouveront aux côtés de ceux de l’OJC pour déclencher l’insurrection de Ghetto de Varsovie le 19 avril 1943.
Marek Edelman, qui dirigeait le groupe de combat de l’usine de brosses, prend le commandement des combattants au lendemain du suicide, le 8 mai 1943, du commandant  Mordechai Anielewicz, encerclé par les SS dans le bunker de l’OJC au 18 de la rue Mila, suicide célébré avec enthousiasme en Israël, où on le considère come le Massada du XXème siècle, mais critiqué par Edelman comme un « geste d’hystérie collective ».
Quelques jours avant la chute finale du Ghetto, le 16 mai 1943, Edelman réussit à fuir le ghetto avec une quinzaine de survivants des combats féroces mettant aux prises quelques centaines (entre 800 et 1000) de jeunes mal armés (un fusil pour 10 combattants, arme principale : des cocktails Molotov) à 6000  SS et soldats allemands et ukrainiens surarmés, « travaillant » au lance-flammes pour liquider l’insurrection.
En 1944, Edelman participe à la tête d’un détachement de l’Organisation juive de combat à l’insurrection de Varsovie dirigée par l’Armée populaire (Armia Ludowa), prenant part aux combats pour la libération de la Vieille Ville.

Obchody 60. rocznicy powstania w Getcie Warszawskim, 19 kwietnia 2004. Od lewej: Jacek Kuroń, Marek Edelman i Lechosław Goździk
Marek Edelman avec Jacek Kuroń et Lechosław Goździk le 19 avril 2004. Photo Bartosz Bobkowski / AG

 

Après la guerre, il engage des études de médecine à Łódź, où exercera comme cardiologue de 1951 à 2008. Dans la Pologne devenue communiste, le Bund avait refusé de s’intégrer au Parti communiste polonais et s’était autodissous « volontairement » en 1949.
Alors que la plupart des juifs survivants à l’occupation de la Pologne choisissent d’émigrer par vagues successives – après les pogroms de 1946 ou après la campagne antisémite lancée par le régime face a mouvement étudiant de mars 1968 -, Marek Edelman refusera toujours de quitter la Pologne et ne se rendra en Israël que de rares fois, pour des visites familiales. Il sera d’ailleurs toujours « mal vu » en Israël, étant considéré comme un « mauvais juif », les sionistes préférant honorer la mémoire de Mordechai Anielewicz, qui avait été un militant de Hachomer Hatzaïr, le groupe socialiste sioniste issu du scoutisme juif et qui fournira nombre de combattants au groupe Palmach, l’unité d’élite de la Haganah, l’organisation clandestine sioniste à l’origine de la fondation de l’armée israélienne.

 


Varsovie, 19 avril 2009 : Marek Edelman fleurit le monument aux Héros du ghetto. Photo Kuba Atys / AG

En 1976, Edelman, qui a toujours refusé à la fois d’émigrer en Israël ("Chez moi, il n’y a de place ni pour un peuple élu, ni pour une ’Terre Promise’", a-t-il un jour déclaré) et d’adhérer au Parti communiste, rejoint le Comité de défense des ouvriers (KOR), qui sera à l’origine de la naissance du syndicat Solidarnosc, auquel il adhèrera, ce qui lui vaudra d’être interné pendant 5 jours lors de la proclamation de l’état d’urgence par le général Jaruzelsky en décembre 1981. Il participera activement au processus qui a conduit à la fin du régime communiste en Pologne, et rejoindra en 1991 l’Union pour la liberté, un des avatars de Solidarnosc, aux côtés de Tadeusz Mazowiecki et de l’historien Bronislaw Geremek.

Honoré tardivement – il reçoit l’Ordre de l’Aigle blanc polonais en 1998 et la Légion d’Honneur française des mains de Bernard Kouchner en 2008 -, Marek Edelman était un homme avare de discours et de gesticulations. Se considérant comme le « gardien des tombes juives » de la Pologne martyre, il avait pris l’habitude de venir se recueillir à titre privé devant le Monument aux Héros du ghetto chaque 19 avril, y déposant un bouquet de jonquilles, après une marche à travers les rues de l’ancien ghetto. Répondant en 2008 à une journaliste israélienne qui lui demandait s’il ne craignait pas que sa mort sans doute prochaine "ne fasse tomber dans l’oubli l’insurrection du ghetto de Varsovie", il déclarait : "Non, cet événement a laissé trop de traces dans l’histoire, la littérature, et l’art. C’est en Israël qu’on risque d’effacer notre souvenir."

Marek Edelman était le Dernier des Mohicans, la preuve vivante et trop rare qu’on pouvait être Juif polonais (ou Polonais juif) sans être pour autant sioniste.

Voici la lettre qu’il adressa "à tous les chefs d’organisations palestiniennes militaires, paramilitaires ou de guérilla, à tous les soldats de groupes militants palestiniens » le 1er août 2002, lettre qui lui attira de féroces critiques de la part des sionistes, qui lui reprochèrent d’avoir qualifié les « terroristes » palestiniens de « partisans » :

« Je m’appelle Marek Edelman. Je suis l’ancien commandant adjoint de l’Organisation militaire juive en Pologne, l’un des chefs de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Dans l’année mémorable de cette insurrection, en 1943, nous luttions pour la survie de la communauté juive à Varsovie. Nous nous battions pour notre vie, pas pour un territoire, ni pour une identité nationale. Nous nous battions avec une détermination désespérée, mais nos armes n’étaient jamais dirigées contre des populations civiles sans défense, nous n’avons jamais tué des femmes et des enfants. Dans un monde dépouillé de principes et de valeurs, malgré le danger constant de la mort, nous sommes justement restés fidèles à ces principes et valeurs.

Nous étions isolés dans notre combat et, néanmoins, l’armée puissante à laquelle nous faisions face n’a pas réussi à détruire les garçons et filles à peine armés que nous étions. Notre lutte à Varsovie a duré plusieurs semaines, puis nous nous sommes battus dans la clandestinité et pendant l’insurrection de Varsovie, en 1944.

Cependant, nulle part au monde, un groupe de partisans ne peut remporter une victoire définitive, nulle part une guérilla ne peut être défaite par des armées, aussi bien équipées soient-elles. Votre guerre ne peut non plus apporter une solution. Le sang sera versé pour rien, et des vies seront perdues des deux côtés.

Nous n’avons jamais manqué d’égards pour la vie. Nous n’avons jamais envoyé nos soldats à une mort certaine. La vie est éternelle. Nul n’a le droit de l’ôter à la légère. Il est grand temps pour tout le monde de comprendre précisément cela.

Regardez autour de vous. Regardez l’Irlande. Après cinquante ans d’une guerre sanglante, la paix est arrivée. D’anciens ennemis mortels se sont assis à la même table. Regardez la Pologne, Walesa et Kuron. Sans coup férir, le système criminel communiste a été défait. A la fois vous et l’Etat d’Israël devez changer radicalement d’attitude. Vous devez vouloir la paix pour sauver des centaines et peut-être des milliers de gens, pour créer un meilleur avenir pour ceux que vous aimez, pour vos enfants. Je sais de ma propre expérience que l’actuel déroulement des événements dépend de vous, les chefs militaires. L’influence des acteurs politiques et civils est beaucoup plus petite. Certains d’entre vous ont étudié à l’université de ma ville, Lodz, et certains d’entre vous me connaissent. Vous êtes assez sages et intelligents pour comprendre que, sans paix, il n’y aura pas d’avenir pour la Palestine, et que la paix ne peut être obtenue qu’au prix de concessions des deux côtés.

Je demande aussi à [l’ex-] président Bill Clinton, à [l’ancien] ministre Bernard Kouchner et au [député] Daniel Cohn-Bendit de soutenir mon appel. Je voudrais vous rappeler notre position commune au sujet de la guerre en Yougoslavie. Peut-être cette guerre, la guerre qui ne peut être gagnée, peut-elle être stoppée et remplacée par des pourparlers qui mènent à un accord.

Peut-être devrions-nous chercher un médiateur, qui n’a pas besoin d’être un politique, mais plutôt une personnalité d’autorité morale irréfragable, quelqu’un qui place la vie dans la dignité et la paix pour tout le monde au-dessus de tout objectif politique. »


Photo  Alik Keplicz /AP


Source : Basta ! Journal de marche zapatiste

Article original publié le 5/10/2009

Sur l’auteur

Fausto Giudice est rédacteur du blog Basta ! et membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=8868&lg=fr


Lundi 5 Octobre 2009


Commentaires

1.Posté par alangaja le 05/10/2009 13:31 | Alerter
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les combattants de la justice n´ont ni race, ni religion, ni pays. ils sont partout chez eux.

2.Posté par Habakuk le 05/10/2009 18:33 | Alerter
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Magnifique photo avec ce beau visage d'amérindien un peu enfantin, bouquet de narcisses dans les mains. J'adore cette photo et je la garde.

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