Politique Nationale/Internationale

Marcos : Le peuple d’Oaxaca est enfermé mais pas seul, nous l’appuyons



Hermann Bellinghausen
Samedi 4 Novembre 2006

Le sous-commandant Marcos, devant une assemblée indienne de l’État de Chihuahua (Nord du Mexique), appelle à l’unité des peuples indigènes
Le sous-commandant Marcos, devant une assemblée indienne de l’État de Chihuahua (Nord du Mexique), appelle à l’unité des peuples indigènes
Hermann Bellinghausen

Traduit par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice

Sisoguichi, Chihuahua, 29 octobre - C’est de la Sierra Tarahumara [1] qu’est venue aujourd’hui la défense d’Oaxaca. “Comme il y a très longtemps, lors de la conquête, le peuple est enfermé dans cette ville. Les rues sont closes par la police. Les oiseaux ne volent plus dans l’air mais seulement les avions de l’armée. Le peuple est enfermé et se sent seul, mais nous disons ici, depuis la terre du Raramuri, qu’Oaxaca n’est pas seul, que nous allons l’appuyer”. Le subcomandante Marcos a parlé ainsi ce matin devant des centaines d’indigènes, dont beaucoup de chefs anciens de ces vieilles terres de douleur et de résistances.

Marcos dans le train Chihuahua-Pacifique en route vers Sisoguchi. Photo Víctor Camacho
Marcos dans le train Chihuahua-Pacifique en route vers Sisoguchi. Photo Víctor Camacho


“Aujourd’hui nous haussons le ton pour Oaxaca”, a t-il poursuivi, en débutant le parcours à Chihuahua de l’autre campagne. “Oaxaca a un mauvais gouvernement”. Ulises Ruiz est appelé le méchant. Le peuple s’organise, se lève pour que le méchant tombe et maintenant le peuple est encerclé par les forces fédérales de (Vicente) Fox, qui veulent l’ attaquer, le tuer, le mettre en prison afin que le mauvais gouvernant qu’est Ulises Ruiz
puisse continuer.

L’entité sudiste est allée à la rencontre de l’autre campagne dans tout le Nord-Est. “Nous sommes arrivés en Basse Californie et avons retrouvé Oaxaca”, a reconnu Marcos au comerchi (le lieu de réunion) du peuple montagnard de Sisoguichi. “Nous avons vu la même chose ici que là-bas chez le Triqui (peuple indigène d’Oaxaca, NdT), avec la langue, la culture et la couleur, luttant, se battant, car le riche l’exploite, lui prend ce qu’il détient”.

Dans ces moments, quand tout le Mexique est Oaxaca, les peuples indiens invoquent les chemins de l’unité pour résister et durer, pour défendre leurs terres et leurs identités, et mettre un terme à la déprédation dont ils souffrent. Le Congrès National Indigène et l’autre campagne sont venus dans la Sierra pour faire connaître “l’injustice qu’il y a ici, mais aussi comment le Raramuri vit et comment il lutte et résiste sans se soumettre”, a déclaré le délégué Zéro.

Histoire fraternelles
Il a ajouté : “Nous sommmes des indigènes zapatistes du Chiapas, le coin le plus reculé du Mexique. Notre histoire ressemble beaucoup à celle du Raramuri. Nous vivions sur les bonnes terres et l’Espagnol est arrivé, il nous a jetés dans les montagnes et là nous a oublié. Il semblait que le riche nous avait oublié, il avait la bonne terre et nous de pures pierres, pur oubli, pure douleur, pure mort. Nous avons pensé que nous serions ainsi à jamais. Mais le riche n’est pas satisfait de ce qu’il a, aujourd’hui il veut aussi les montagnes où nous vivons, il veut notre pauvreté, il veut la transformer en argent. Avant l’eau ne se vendait pas, ni l’arbre, ni l’air, et aujourd’hui ce sont des marchandises.

“Celui qui a fait le monde a mis pour chaque endroit un gardien, quelqu’un qui va surveiller que le monde vit et est content. Ces gardiens sont les peuples indiens. On trouve des peuples indiens pour la mer, les fleuves, les forêts, les montagnes et les déserts, notre travail étant de veiller que rien ne meure. Quand nous, les peuples indiens, veillons la Terre, le monde est content. L’air qui va à la montagne et descend à la mer est content, l’eau qui donne la vie est contente, est content le cerf qui court d’un endroit à l’autre pour parfois faire une bonne viande sur notre table, et l’arbre qui quelquefois sert de bois de chauffage dans notre maison pousse content”.


Devant une salle attentive, qui écoutait bien la traduction en langue raramuri, Marcos a indiqué : “Nous voyons qu’aujourd’hui l’eau est enfermée et que le riche a la clef ; l’indigène n’a plus l’eau qu’il doit garder. L’arbre est triste parce que le riche le tue et l’envoie loin pour en faire de l’argent. Dans la mer pousse la maison du riche et disparaît celle de l’indigène. L’eau de la rivière est enlevée au peuple et s’en va au riche. Le cerf se cache dans la grotte et pleure parce que le monde n’est plus celui qui l’a vu naître. Le cerf est persécuté dans notre pays comme l’est l’indigène. L’air qui circulait librement est aujourd’hui enfermé dans de grands ventilateurs d’électricité, et la lumière ne vient plus dans la maison de l’indigène, elle va dans la maison du riche.


“La Terre que nous devons garder est en train de mourir. Là-bas dans notre montagne on nous a raconté l’histoire du Raramuri, lui qui a a vaincu l’ennemi en résistant, sans se décourager. Et le zapatiste nous envoie ici pour demander s’il pense de même, s’il voit également que le monde est en train de mourir, que le blanc fait un commerce du bois, de la terre, de l’eau, des animaux. S’il pense aussi que nous les gardiens, en charge de veiller sur la Terre, nous sommes en train de mourir”.

Les Tarahumaras sont soumis à un véritable processsus d'extermination : privés de terre et d'eau, ils se sont clochardisés. Voici comment ils (sur)vivent, réduits à se donner en spectacle aux touristes gringos. On comprend qu'ils écoutent attentive
Les Tarahumaras sont soumis à un véritable processsus d'extermination : privés de terre et d'eau, ils se sont clochardisés. Voici comment ils (sur)vivent, réduits à se donner en spectacle aux touristes gringos. On comprend qu'ils écoutent attentive

Marcos a ajouté que les indigènes zapatistes l’ont envoyé pour écouter. “Il y a dans notre coeur une boîte pour garder la parole du Raramuri ; nous avons une oreille pour apprendre de la parole du Raramuri; une petite musette pour transporter la parole du Raramuri, afin qu’on connaisse ailleurs sa douleur et sa lutte. Pour arriver à la maison du Raramuri nous avons beaucoup marché, nous avons rencontré d’autres peuples indiens gardiens du monde. Et aujourd’hui nous sommes là et écoutons votre douleur, votre arbre qui meurt, votre cerf pourchassé, le vol de votre terre. Nous écoutons ici sur la terre de celui qui résiste, qui ne se vend pas, qui lutte de front”.

Il leur a demandé de continuer à résister, “plus jamais seuls chacun dans son coin, mais tous ensemble, nous qui sommes mal dans ce pays et voulons le changer”.

NdT
[1] les Indiens Tarahumaras (dits aussi Raramuri, du nom de leur langue uto-aztèque) peuplent (ils sont environ 700.000) cette Sierra dite “Canyon du Cuivre”, au coeur de l’État de Chihuahua, dans le nord du Mexique. Dans les montagnes tarahumaras, non seulement la quasi-totalité de la population est dépourvue d’accès à l’eau potable, mais une famine endémique sévit, due à la sécheresse provoquée par l’exploitation intensive de la forêt (le déboisement modifie le climat, entraînant la sécheresse et des récoltes désastreuses).
La religion de cette ethnie est le chamanisme. Elle ignore le péché, ne connaissant qu’une seul faute : l’abaissement du niveau de conscience. Ce sont ces mêmes Tarahumaras ou Raramuri qui fascinèrent Antonin Artaud lors de ses voyages au Mexique dans les années 30 et 40.



La Jornada

Traduit de l'espagnol en français par Gérard Jugant, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources. URL de cet article

Photo de titre : Meeting à Chihuahua le 30 octobre 2006


Samedi 4 Novembre 2006

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