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Mai 1956, les étudiants algériens au maquis, 2008 Nécessaire mutation de l'université algérienne


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«Quand la vérité n´est pas libre, la vérité n´est pas vraie» Jacques Prévert.


vdida2003@yahoo.fr
Lundi 19 Mai 2008



Pr Chems Eddine CHITOUR


Si les étudiants lycéens et collégiens de mai 1956 ont montré la voie de la dignité pour une Algérie indépendante en désertant les bancs des classes et amphis. En 2008, le système éducatif algérien peine à trouver sa voie. A son chevet, on trouve beaucoup de docteurs et de spécialistes de la formule bien connue: "Il n´y a qu´à..." Peut-on s´autoriser à traiter le système éducatif de sinistré, jetant, de ce fait aux orties le travail aussi modeste soit-il, des centaines de milliers d´enseignantes et d´enseignants qui, au quotidien, ont pendant des décades donné le meilleur d´eux-mêmes. De quel droit peut-on s´introniser censeur si on n´a pas vécu les affres de la condition des enseignant(e)s? Je suis toujours révolté quand on me dit il n´y a rien à faire, c´est la fatalité, il faut repartir de zéro. C´est aller un peu trop vite en besogne que de faire l´impasse sur les réalisations en infrastructures, écoles, collèges et lycées qui se comptent par milliers. Qu´on se le dise! Le système éducatif colonial en Algérie se résumait à 1500 écoles primaires et 6 lycées, principalement pour les enfants européens. L´enseignement étant distillé à dose homéopathique pour les indigènes. Les aspects positifs se résument à moins de 500 diplômés en 132 ans! Mais passons! Ce qui nous intéresse, c´est l´avenir.

A quoi sert l’université?

Certes, la massification était nécessaire, il y avait une demande populaire d´école et de savoir irrépressible. De ce côté, les normes de l´Unesco sont respectées en termes de scolarisation. Nous avons, en gros, le même nombre d´étudiants que la moyenne mondiale. Cependant et avec tout le respect que nous devons aux enseignant(e)s, force est de constater que les résultats sont très en deçà de la norme. Le niveau requis n´est pas atteint. Dans le futur, plusieurs spécialistes pensent "qu´être enseignant, ce n´est pas seulement transmettre des savoirs et des compétences, mais aussi prendre en compte chaque enfant dans toute la dimension de sa personne". Cela signifie, que l´on doit former "des spécialistes de l´hétérogénéité". Cela veut dire également qu´" il faudra alléger les programmes, réduire la charge d´enseignement - le nombre d´heures que les professeurs sont censés passer devant leurs classes - et prendre en compte dans leurs salaires le temps qu´ils consacrent à rencontrer les parents, à effectuer des recherches, à s´occuper de l´orientation, à s´ouvrir sur les métiers ". Les jeunes générations d´enseignants utilisent couramment avec leurs classes les techniques informatiques. Il s´agit plutôt de leur apprendre à maîtriser l´usage de ces nouveaux outils en les aidant à développer une approche critique, notamment à l´égard de l´Internet.

"Le champ des savoirs, écrit Muriel Péricaud, s´élargit et évolue de plus en plus vite, notamment grâce aux nouvelles technologies. À côté de sa mission classique de transmission des connaissances, l´enseignant de demain devra être un éveilleur, un coach et un cartographe. L´éveilleur fait grandir le désir d´apprendre et donne à l´élève confiance en sa capacité à réussir. Le coach apprend à apprendre et à comprendre l´organisation de savoirs. Le cartographe, enfin, relie les savoirs, grâce, notamment, au travail pluridisciplinaire. Il transmet la carte et la boussole qui permettent de se repérer dans l´univers des savoirs et de leur donner du sens."(1)

Une meilleure formation des enseignants est un facteur important pour la qualité et l´efficacité de l´enseignement, mais il faut également prendre en considération le système organisationnel. L´investissement dans l´appareil éducatif suppose également de veiller à avoir un milieu épanouissant pour les enseignants et les élèves. Un investissement approprié dans les matériaux d´enseignement et dans l´infrastructure scolaire est également impératif.

Pour le cas de l´enseignement supérieur, objet de cette réflexion, il est indéniable que des efforts ont été faits, il faut les saluer. Cependant, l´enseignement supérieur ne jouit pas dans le pays de la considération qui lui revient. Les pouvoirs publics ne perçoivent pas suffisamment les dangers d´un pays sans élite autochtone. Pour cela, il n´ y a pas de miracles, il faut remettre à plat un certain nombre de principes. Cette révision est rendue nécessaire par la marche du monde et les profondes mutations qui se passent d´une façon accélérée. L´avenir du pays est dans son élite, il n´est pas dans son pétrole ou son gaz qui ne peuvent servir et ne doivent servir que de moyens pour asseoir une création de richesse qui sera de plus en plus celle de l´intelligence.

Le regard de la société doit changer, pour cela nous devons recruter et garder les meilleurs à l´université, mais pour cela un principe, il ne devra plus y avoir d´unanimisme ou de tranquillité due à la titularisation, synonyme de rente de situation ad vitam aeternam. Nous devrons, progressivement, aller vers des situations salariales en fonction du mérite de la production scientifique. Même la vision du syndicalisme doit changer, nous ne devons pas couvrir ceux qui font du mal à l´université en racontant le même cours depuis des lustres, celui qui ne produit pas, ne publie pas dans des revues sérieuses. La thèse de doctorat ne saurait être une fin en soi. Elle consacre, je le pense, une aptitude à la recherche à un moment donné sur un sujet donné. Quand on sait que les connaissances augmentent d´une façon exponentielle, il serait malhonnête de tromper les jeunes en leur donnant des connaissances dépassées.

On l´aura compris, les chantiers qui sont ceux de l´enseignement supérieur sont importants. Cependant, il faut avoir à l´esprit que l´enseignement supérieur est l´affaire de tous et, notamment de tous les autres départements ministériels qui font comme si ce département ministériel n´existait pas! N´a-t-on pas vu des ministères créer leurs propres écoles, instituts, voire des corporate university avec le concours des institutions étrangères sans aucune cohérence d´ensemble. Si cette façon de faire pouvait s´expliquer dans les années ´70, l´université algérienne n´arrivant pas à suivre le train de l´industrialisation, le problème se pose autrement aujourd´hui: à quoi vont servir les dizaines de milliers de diplômés (plus de 100.000 par an) si les départements ministériels recrutent à dose homéopathique avec en plus, cette tentation de se substituer à l´université? On nous dit que les diplômés algériens sont mal formés. A contrario, pourquoi ces mêmes diplômés - certes en quantité réduite - trouvent du travail à l´étranger sans problème.

Se pose alors la question de fond un peu provocatrice: "A quoi sert l´université?" Quels sont les métiers pour lesquels l´université doit s´investir? Doit-elle former pour le tissu industriel actuel qui n´est plus que l´ombre de lui-même? Du fait que l´université n´a pas été associée comme il se devait aux grandes mutations induites par cette mondialisation -laminoir, elle ressemble à un train fou que personne ne peut arrêter, lancé dans les années ´70 par feu Mohamed Seddik Benyahia avec la "réforme". Depuis, nous n´avons pas pu évaluer sereinement où nous sommes, car il faut bien le dire, nous ne trouvons pas d´écho de la part des départements ministériels censés être les réceptacles en partie de ces diplômés. Les besoins ne sont pas clairement identifiés. Certes, on dit et je suis d´accord que l´Université ne peut plus former pour un emploi mais qu´elle doit pouvoir inculquer les connaissances et les outils méthodologiques ainsi qu´une information sur le marché pour l´aider à concevoir son propre emploi, participant ainsi à la création de richesse nationale. On l´aura compris, le jeune diplômé devra être accompagné par un tuteur qui l´aide à concrétiser son idée, l´Ansej devra être repensée fondamentalement, le jeune diplômé devra trouver une oreille attentive en face qui l´accompagne, jusqu´à ce qu´il puisse voler de ses propres ailes. Les possibilités de développement sont immenses si l´Etat décide d´aller vers l´autonomie dans tous les domaines. Encore une fois, et au risque de me répéter, le développement ce n´est pas les portables pour 2 milliards de dollars sans aucun profit si ce n´est de nous inciter à être bavard: "Ahadrou" martèle une pub. Pour dire quoi de constructif? Le développement ce n´est pas les 200.000 voitures et autres 4x4 pollueurs importés pour 2,5 milliards de dollars sans création de richesse sinon des showrooms où on fait baver d´envie l´Algérien prêt à s´endetter à fond pour acquérir un engin conçu et réalisé ailleurs, participant de ce fait à réduire le chômage en France, au Japon et en Chine. Si tout est importé et que l´Algérie se "bazarize" encore une fois: "A quoi sert l´université?" si on n´est pas capable de réduire la facture alimentaire qui est de 4,7 milliards de dollars en développant le Grand-Sud et qui pourrait être le futur grenier de l´Algérie et sa réelle profondeur stratégique, notamment dans le domaine des énergies renouvelables (solaire, éolien, géothermie,) et comme réservoir d´eau. Le pays doit compter sur ses élites qui pourront concrétiser cette utopie, seule capable de réveiller le pays.

La productivité scientifique


S´agissant des compétences extérieures, il ne faut pas croire que rien ne se fait. Ceux qui ont l´amour du pays viennent souvent et participent à distance. Ce n´est pas une question de sous qui est pour eux secondaire, d´autant qu´ils ne peuvent objectivement pas se déraciner une seconde fois. Il faut cependant, se garder de créer une frustration qui va démobiliser les derniers piliers qui croient encore à l´université. Si des enseignants sont restés, au plus fort de la détresse du pays, c´est que quelque part l´amour du pays est chevillé au corps et qu´on préfère galérer à demeure pour une cause juste que s´occuper uniquement de son parcours personnel et de son optimisation. L´université algérienne qu´on se le dise, se construira avec les enseignantes et les enseignants en Algérie. C´est faire dans la diversion en croyant que ceux qui sont restés au pays ne peuvent et ne savent rien faire.

Pour ce qui est des salaires, vu la détérioration du pouvoir d´achat et surtout le retard dû à un mauvais positionnement sur l´échelle des valeurs, le salaire de l´enseignant n´est pas à la hauteur des défis que la société lui demande de relever. Un petit calcul simple montre que l´augmentation tant médiatisée correspond à une demi-journée de la manne pétrolière. A juste titre, le ministère de l´Enseignement supérieur peut être félicité pour les efforts qu´il a faits pour convaincre le gouvernement de faire bouger les choses. Mais le problème est malheureusement plus complexe. Le président a beau, plusieurs fois, rappeler que les enseignants - ces gardiens du Temple- sont la colonne vertébrale de la science du savoir et que la société doit les réhabiliter. Il faut déplorer le manque de cohérence d´ensemble de la vision du salaire en Algérie.

Ce qui est anormal, c´est le refus de mettre tout à plat pour évaluer à sa juste valeur l´apport de chacun. Aux Etats-Unis, où les salaires sont libres, à titre d´exemple, quand quelqu´un est recruté, indépendamment de ses diplômes, on lui demande ce qu´il sait faire. Il passe, s´agissant des enseignants, devant un jury qui le presse pour savoir ce qu´il vaut exactement. S´il est recruté, il n´est pas pour autant exonéré d´efforts comme dans la Fonction publique algérienne - encore un héritage de l´oeuvre positive -, il doit continuellement montrer qu´il est au top, car la prochaine évaluation risque de le dégrader ou carrément de le remercier. Chez nous, quand quelqu´un est titulaire, c´est en général l´impunité. Dans l´enseignement supérieur, c´est encore plus tragique, car il s´agit de former l´élite, on comprend sans peine qu´avec des enseignants qui ont d´autres centres d´intérêt (administration, politique, chasse aux heures supplémentaires, économie informelle), il ne reste pas grand-chose pour la pédagogie. Dans certaines disciplines, c´est un retour pur et simple à la scolastique, l´étudiant apprend une information obsolète sans bibliographie et qui date de la jeunesse de l´enseignant. Une conspiration du silence s´installe. L´étudiant y trouve son compte, il a son module, l´enseignant peut aller vaquer sans état d´âme à ses réelles préoccupations et l´administratif - un paléo-enseignant- fait tout pour qu´il n´y ait pas de vagues pour durer et se faire bien voir de sa hiérarchie, au besoin, en terrorisant son monde au nom d´une impunité réelle ou supposée qui lui permet souvent, voire tout le temps de s´ingérer dans le pédagogique pour "maquiller" les notes et même "arranger" la composition et des jurys de thèses. Enfin, ailleurs, on favorise l´autonomie de l´Université en réduisant au maximum les postes non productifs et l´administratif au profit du pédagogique et de la recherche; chez nous, on semble prendre le train à l´envers. Les postes administratifs sont autrement surpayés. On l´aura compris, cela va créer un effet de pompe aspirante: les enseignants opteront pour un poste administratif et adieu, ce qui reste de pédagogie.

De grâce, ne perturbons pas l´Université. Le pays ne peut être bâti, voire sauvé que par ceux qui sont restés à demeure et à qui il faut donner des moyens de donner la pleine mesure de leur talent en les convainquant qu´une université performante doit avoir des enseignants performants qui n´ont pas peur de rendre compte. Le djihad contre l´ignorance est un djihad toujours recommencé, c´est, d´une certaine façon, le "grand djihad" sans médaille, sans m´as-tu-vu, sans attestation communale, sans bousculade pour des postes honorifiques qui ne sont pas le fruit d´une quelconque compétence, mais, assurément, d´une allégeance suspecte. Nous devrons graduellement aller vers de nouvelles légitimités pour récompenser ceux qui, véritablement, ont servi et ne se sont pas servis et n´ont naturellement pas été servis. Il est utopique et dangereux de penser que l´Algérie continuera d´une façon paresseuse à engranger des devises pendant encore longtemps. Sinon, à Dieu ne plaise, les réveils seront douloureux, la fausse aisance actuelle n´incite pas à l´effort et à la sueur, c´est tout le danger de la situation actuelle. Le monde change vite et d´une façon qui n´est pas linéaire. A nous de nous préparer pour être prêts. Seules une formation supérieure de qualité et une recherche nous permettront d´avoir une chance d´exister dans le nouveau monde qui se dessine. L´université doit être partie prenante de ces mutations. Le combat de nos aînés et leur engagement dans la Révolution par cette fameuse grève de 1956 est, pour les générations actuelles, un exemple à suivre.

1.Muriel Péricaud: "Un éveilleur, un coach et un cartographe" Journal La Croix 27/01/2008

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique Alger


Lundi 19 Mai 2008


Commentaires

1.Posté par cherif Ghalizani le 03/03/2009 18:43 | Alerter
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salut
Dommage que cet article ne traite pas de l histoires des etudiants algeriens qui ont rejoint le maquis entre 1956 et 1962. Un exemple Youcef Khatib ( Colonel Si Hassan dans l Ouersenis ) et dautres etudiants envoyes du maquis pour etudier en Allemagne et dans d autres pays. Que sont devenus tous ces intellectuels sacrifies de la revolution ? L histoire nous a appris que la revolution bouffe ses enfants....

2.Posté par BoudjemaaA le 03/03/2009 19:40 | Alerter
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Il aurait du parler aussi des personnes qui sont arrivées entre 1959 et 1962, des personnes qui avaient un passé douteux et qui avaient par la ruse et le mensonge, dépassé et écarté tous ceux qui avaient un passé, et prix le pouvoir.
Le premier président de l'Algérie indépendante avait trahi ses amis et renversé l'histoire. le colonel qui l'avait mis au pouvoir et ensuite écarté, avait terminé le dessus-dessous, en renversant l'Algérie entière.
La poubelle de l'histoire et l'enfer ont plus de chances que le palais de l'histoire et le paradis.
Un ancien terroriste pendant la guerre d'Algérie, de 1953 à ce jour 03-03-2009.

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