Conspiration

Lockerbie : De 007 au Rwanda, avions de ligne abattus et (in)justice internationale



Mercredi 10 Juin 2009

Lockerbie : De 007 au Rwanda, avions de ligne abattus et (in)justice internationale

Il est particulièrement instructif et même assez amusant d’observer à quel point la manière d’évoquer la destruction en vol d’un avion de ligne (civil) peut s’avérer politisée et comment, dans ce domaine comme dans bien d’autres, les médias, en relayant la propagande d’Etat, servent scrupuleusement l’agenda gouvernemental et la ligne du parti. Pour ce qui est de l’humour, on a les « petites phrases » des éditos du New York Times :

A propos du vol 007 de Korean Airlines, abattu par les Soviétiques le 31 Août 1983, outré : « Aucune excuse n’est concevable pour justifier la destruction, par une nation quelle qu’elle soit, d’un avion de ligne sans défense ! ». Au nom de ces passagers « froidement exterminés », les éditeurs demandent « si le Kremlin saura assumer ses responsabilités pour que l’ordre international garde un minimum de décence ». (Editorial du 2 sept. 1983 : “De l’Assassinat dans l’Air”).

A propos de l’avion de ligne libyen abattu par l’armée israélienne en février 1973, laconique : « A quoi bon un débat haineux pour décider à qui la faute d’avoir abattu un avion de ligne libyen, la semaine dernière, au-dessus du Sinaï ? » (Editorial du 1er mars 1973 : « Après le Sinaï »)



Edward S. Herman



A propos du vol Airbus 655 d’Iranian Airlines, abattu en juillet 1988 dans le Golfe Persique par le croiseur Vincennes de la Marine américaine, détaché : « Pour horrible qu’il soit, reste que c’était un accident. Au regard des faits, désormais clairement établis [la version officielle immédiatement produite], on voit mal ce que la Navy aurait bien pu faire pour l’éviter ». (Editorial du 5 juillet 1988 : « A la place du Capitaine Rogers »)

En fait, en 1983 les Soviétiques ignoraient effectivement si le vol 007 [sans radio et sorti de sa route] était effectivement un appareil civil. L’administration Reagan en eut rapidement la certitude grâce aux enregistrements des communications radio du pilote, mais passa l’information sous silence. Il fallut près de cinq ans pour que les rédacteurs du Times finissent par reconnaître « Le Mensonge qu’on n’a pas descendu en flammes » (édito. du 18 juin 1988). Le New York Times l’avait d’ailleurs appris, non par ses propres investigations mais par l’usage que d’autres avaient su faire du « Freedom Information Act » [Loi sur la liberté d’information]. Ils s’étaient donc empressés d’accuser les Soviétiques sur la foi de mensonges qu’ils n’avaient ni su ni voulu dévoiler. S’agissant de l’appareil libyen détruit en vol par Israël, en revanche, on savait dès le début que les Israéliens avaient abattu un avion civil en parfaite connaissance de cause, mais là, la rédaction du Times ne voyait absolument pas le problème. On ne parlait plus de barbarie ni de passagers « froidement exterminés ». Un simple avion de ligne abattu de sang froid méritait à peine des excuses.

Dans le cas de l’airbus iranien, le parti pris de la rédaction dans le passage cité plus haut est véritablement risible : Aucune remise en cause de la version officielle ; se gardant bien de rappeler que le croiseur Vincennes avait été envoyé dans le Golfe pour y soutenir notre allié Saddam Hussein dans sa croisade contre l’Iran, la rédaction présentait même ce dernier comme la victime de cette guerre et non comme l’agresseur : « … la vaine guerre de huit ans de l’Iran contre l’Irak ».

Des années durant, le Times se dispensa de rappeler que David Carlson, capitaine d’un autre bâtiment de la flotte américaine stationné dans le Golfe, avait publié dans le Naval Institute’s Proceedings [le registre des rapports de mission de l’Institut de la Marine de Guerre] de septembre 1989, une lettre dans laquelle il attestait que l’appareil iranien était resté dans le couloir aérien correspondant à son plan de vol, que l’attitude des Iraniens dans la région « était très clairement non-agressive », que le capitaine Rogers était, lui, réputé agressif et que le Vincennes était considéré comme un “Robo-Cruiser” [sorte de Robo-Cop en bâtiment de guerre]. Le Times publia bien un article sur le retour triomphal du Capitaine Rogers à San Diego, accueilli en héros (« L’équipage du croiseur qui a abattu l’avion de ligne iranien chaleureusement accueilli au pays », Robert Reynolds, NYT 25 octobre 1988), mais la rédaction se dispensa de toute critique, que ce soit sur cet accueil lui-même ou sur la « Légion du Mérite » dont Rogers fut finalement décoré pour « le mérite exceptionnel de sa conduite ». Imaginez les commentaires du journal si le pilote russe qui a abattu le vol 007 avait eu droit, lui aussi, aux honneurs militaires en Union Soviétique.

On peut toujours arguer que c’est seulement le point de vue d’un éditorialiste et que ça ne porte pas nécessairement à conséquence en matière d’information. Rien n’est moins vrai ! Dans ce domaine précisément, l’incapacité à mettre au jour le « mensonge qu’on n’a pas descendu en flammes » et à rendre publics les commentaires de David Carlson sur le Capitaine Rogers et son action, étaient des fautes professionnelles de premier ordre. La variation d’intensité dans la couverture des deux événements dénotait elle aussi un parti pris flagrant. Pour le seul mois de septembre 1983, le New York Times publia 147 articles soit plus de 70m de colonnes de texte sur le crash du vol 007. Pendant dix jours consécutifs le journal publia même une section à part, spécialement consacrée à l’incident. Et au milieu d’un battage pareil, la rédaction parvint néanmoins à faire l’impasse sur une bonne part de ce que le contexte et les opinions critiques offraient de plus pertinent. Inversement, l’appareil libyen abattu en 1973 par Israël ou l’airbus iranien abattu en juillet 1988 furent plutôt enterrés que couverts et aucune section spéciale ne leur fut jamais consacrée. En revanche, en décembre 1988, à peine six mois après la destruction de l’appareil iranien, la couverture médiatique atteignit des sommets à propos de l’attentat contre le vol 103 de la Pan American, à Lockerbie.


Avions de ligne abattus et (in)justice internationale

Apparemment, lorsque des avions de ligne sont abattus par les Etats-Unis ou leurs clients, les méchants ne sont jamais punis et les victimes attendent toujours vainement qu’on leur rende justice. En revanche, lorsque les Etats-Unis ou leurs clients perdent un de leurs appareils, là, les sanctions tombent et les procédures aboutissent. C’est curieux ! Dans le cas de l’appareil libyen abattu par Israël en 1973 par exemple, aucun Israélien ne fut jamais puni ni même poursuivi et le premier ministre israélien fut reçu à Washington à peine une semaine après le drame sans être importuné par des question embarrassantes. Inversement, lorsque le vol 007 fut abattu, outre l’énorme battage et les dénonciations outrées de cet « acte barbare », un boycott des vols soviétiques fut organisé dans plus d’une quinzaine de pays, les diplomates soviétiques furent conspués jusque dans l’enceinte de l’ONU et l’incident entraîna un net refroidissement des relations entre l’URSS et les USA ou leurs alliés.

De même, tandis qu’aucune forme de sanction ne fut même évoquée à l’encontre des USA pour la destruction en vol de l’airbus iranien 655 et que le « Rambo », capitaine du Vincennes, qui l’avait ordonnée, recevait décoration et honneurs militaires pour son comportement héroïque, une action en justice sans précédent fut intentée par la « communauté internationale » à l’encontre des présumés organisateurs et complices de l’attentat de Lockerbie. On se doutait, bien sûr, qu’il pouvait y avoir un lien entre l’Iran et l’attentat contre le vol Pan Am 103, compte tenu de la manière dont les USA avaient réagi à la destruction de l’airbus iranien 655. Les enquêteurs ne tardèrent d’ailleurs pas à convenir que l’attentat avait probablement été perpétré par le CG-FPLP (Commandement Général du Front Populaire de Libération de la Palestine), une organisation terroriste alors dirigée par Ahmed Jibril. Cette organisation avait des ramifications en Allemagne de l’Ouest, avait déjà utilisé des bombes du même type que celles utilisées contre le vol Pan Am 103 et la sécurité aérienne à Frankfort était réputée laxiste. L’hypothèse d’une implication iranienne semblait d’autant plus probable que des responsables occidentaux de la sécurité affirmaient que l’Iran avait offert 10 millions de dollars pour une action de représailles.

En 1989 et 1990 cependant, lorsque les relations avec Saddam Hussein commencèrent à se détériorer et que les Etats-Unis tablèrent sur de meilleures relations avec la Syrie et l’Iran pour préparer la Première Guerre du Golfe, les responsables occidentaux tournèrent le dos à l’idée d’une implication Syro-Iranienne et la culpabilité « définitivement démontrée » d’un FPLP Syro-Iranien fit instantanément place à la culpabilité « définitivement démontrée » de la Libye. Pour Paul Foot, « Les preuves de l’implication du FPLP, si éloquentes et si minutieusement réunies, avaient été discrètement mais fermement flanquées à la poubelle » (“Lockerbie: The Flight From Justice,” Private Eye, mai-juin, 2001, p. 10). La Libye devenait d’autant plus aisément le nouveau « coupable idéal », qu’elle était déjà dans le collimateur des USA et que son indépendance et son soutien aux Palestiniens comme à d’autres forces dissidentes (telle la résistance de l’ANC et de Mandela à l’apartheid sud-africain) ou son soutien occasionnel à des terroristes anti-occidentaux n’étaient un secret pour personne. Haro sur la Libye donc !

La filière libyenne eut l’exclusivité de 1990 à 2007, et la Libye fut, tout au long de cette période, abondamment diffamée et soumise à des sanctions drastiques du Conseil de Sécurité. Le procès qui lui fut bruyamment intenté en Hollande déboucha sur la condamnation d’un ressortissant libyen déclaré coupable de l’attentat criminel, et la Libye – outre l’éloquente publicité dont elle fut gratifiée ­– se vit condamnée à verser plusieurs millions de dollars de dommages aux victimes. Kadhafi se résigna à payer, niant toujours toute implication libyenne dans l’attentat. Et tout cela, en dépit du fait que de nombreux experts et observateurs – notamment parmi les familles des victimes – dénonçaient ce procès comme une mascarade politiquo-judiciaire et une vaste fumisterie, criant au scandale contre une condamnation inique et déplacée. (Pour une analyse plus poussée et plus documentée, cf. : John Ashton et Jan Ferguson, “Cover-Up of Convenience” [Mainstream: 2001], ainsi que : Neil Mackay, “UN Claims Lockerbie Trial Rigged”: Sunday Herald [Ecosse], April 8, 2001:
http://www.commondreams.org/headlines01/0408-01.htm;
voir aussi : Edward Herman,“Lockerbie and the New World Order Rule of Injustice,” Z Magazine, Dec. 2001: http://www.zcommunications.org/zmag/viewArticle/12789.)

Le délégué des Nations Unies, Hans Kochler, appela ce procès “ un mésusage spectaculaire de la justice” et l’expert écossais Robert Black, qui faisait autorité sur cette affaire, parla d’un “mésusage ahurissant de la justice”. Cette dénonciation du caractère profondément inique de la décision du tribunal se vit largement renforcée en juin 2007, lorsqu’une Commission Ecossaise de Révision des Affaires Criminelles rendit ses conclusions sur cette décision : le procès de 2001 et son verdict étaient déclarés nuls pour vice de forme, ce qui donna le coup d’envoi du procès en appel du condamné libyen. Si cette décision se trouve confirmée en appel, il n’y aura plus de responsable officiel pour l’attentat de Lockerbie. Mais il est plus que probable qu’on se tournera alors de nouveau vers le FPLP, l’Iran et la Syrie. N’est-ce pas une coïncidence étonnante que ce second renversement survienne précisément au moment où la Libye redevient respectable aux yeux des USA et de leurs alliés et où l’Iran et la Syrie redeviennent l’ennemi numéro un des puissances occidentales ?

N’est-il pas également merveilleux que, dès lors que les USA sont les victimes, un simple présumé coupable puisse être persécuté des années durant, se voir imposer des sanctions réellement pénalisantes, des millions de dollars de dédommagements et un procès retentissant, alors qu’aucune action en justice n’est jamais même envisagée lorsque les USA ou leurs alliés se reconnaissent eux-mêmes coupables d’exactions similaires ou analogues ? Si nos ennemis abattent des avions c’est pure barbarie ; lorsque les USA ou leurs alliés abattent des avions, c’est « une erreur tragique » certes, mais rien de plus.

Que, victime lui-aussi de l’attentat de Lockerbie, Abdel Basset Al al-Megrahi – dont la culpabilité est désormais franchement douteuse – soit néanmoins maintenu en prison et ne puisse obtenir ni grâce ni remise de peine, fut-ce pour raisons humanitaires, bien qu’atteint d’un cancer en phase terminale, n’en est pas moins révélateur… Voilà qui rappelle curieusement le cas de Milosevic aux mains du TPIY, à qui on refusa une hospitalisation d’urgence à Moscou – malgré la garantie du gouvernement russe de le ramener de toute façon devant le tribunal. Il mourut quelques semaines après ce refus [ndt : Son procès s’acheminait inexorablement vers un non-lieu diplomatiquement gravissime, après plusieurs années de prison et une arrestation illégale]. Inversement, le criminel de guerre albano-kosovar Ramush Haradinaj, bien que reconnu coupable de massacres, fut, lui, autorisé à quitter La Haye en 2005, pour prendre part à une campagne électorale au Kosovo. Haradinaj bénéficia finalement d’une remise de peine du TPIY, à laquelle le décès inespéré de deux des principaux témoins contribua certainement, mais qui tenait surtout au caractère intrinsèquement inéquitable du TPIY lui-même. C’est pour tout dire une avalanche de preuves qui vient démontrer en permanence combien notre (in)justice internationale n’est en définitive qu’un simple outil du pouvoir et du clientélisme.


Rwanda : le Falcon présidentiel abattu par notre homme, Kagamé.

Le 6 avril 1994, un autre avion était abattu au moment d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport de Kigali, causant la mort du président du Rwanda, Juvenal Habyarimana, et de celui du Burundi, Cyprien Ntaryamira. Peu après commencèrent les massacres de masse du “génocide rwandais” et un conflit intimement parallèle opposant l’armée rwandaise – alliée au gouvernement majoritairement Hutu du président Habyarimana – aux forces rebelles du Front Patriotique Rwandais (FPR) menées par Paul Kagamé. Cette assassinat et cette guerre étaient le paroxysme d’un conflit larvé engendré des années plus tôt, en octobre 1990, par une invasion du Rwanda par des éléments de l’armée ougandaise menés par… Paul Kagamé, ex-directeur des services de renseignements de l’armée ougandaise. Ces soldats ougandais – majoritairement tutsis de nationalité ougandaise mais exilés rwandais pour beaucoup – ne tardèrent pas à quitter l’armée ougandaise pour devenir le Front Patriotique Rwandais.

Cette invasion, ainsi que le conflit, le nettoyage ethnique et la prise de contrôle politique et militaire du Rwanda qui s’en suivirent, bénéficiaient du soutien des Etats-Unis – Kagamé avait été formé à Fort Leavenworth – et les victoires de Kagamé et du FRP tenaient bien sûr principalement à l’intervention de cette superpuissance, qui impliqua bientôt le soutien au FPR de Kofi Annan et de l’ONU, du FMI, de la Banque Mondiale, de la Grande Bretagne et de la Belgique. Cette opération permit aux USA de supplanter la France en Afrique Centrale, tout comme ils avaient supplanté les Britanniques au Proche-Orient. Elle impliqua aussi le soutien inconditionnel de Human Rights Watch et d’autres institutions humanitaires – ou supposées telles – au Front Patriotique Rwandais.

Parce que soutenue par les Etats-Unis, l’invasion du Rwanda par l’Ouganda en 1990 ne fut jamais considérée par l’ONU comme une agression caractérisée – à l’instar de l’invasion de l’Irak par les forces américano-britanniques en 2003 ou de celle du Liban par Israël en 2006, mais contrairement à l’invasion du Koweït par l’Irak, en août 1990, immédiatement condamnée et sanctionnée par les Nations Unies. Ce n’était pas non plus une agression aux yeux de Human Rights Watch pour qui seules les violations des Droits de l’Homme imputables au gouvernement rwandais méritaient d’être prises en compte. L’agression militaire ougandaise et le violent mouvement de déstabilisation mené à l’intérieur du pays par le FPR et soutenu de l’extérieur par les USA, eux, n’entraient pas en ligne de compte.

Le problème pour Kagamé et ceux qui le soutenaient aux USA, c’est que les Tutsis représentaient à peine plus de 15% de la population du Rwanda et que la majorité des Hutus étaient radicalement hostiles au FRP. L’invasion et le nettoyage ethnique mené au nord du Rwanda par le FRP et celui mené par des forces tutsies au Burundi avaient provoqué des arrivées massives de réfugiés Hutus au Rwanda. Kagamé et son FPR n’avaient donc pas la moindre chance d’y remporter des élections crédibles. En vertu d’un accord de 1993, celles-ci devaient néanmoins se tenir en 1995, sous l’égide des Nations Unies. Kagamé ne pouvait donc prendre le pouvoir que par la force. N’est-il pas merveilleux qu’en à peine trois mois, il soit effectivement parvenu à s’en emparer, dès 1994, par les armes, annulant de facto la tenue des élections prévue pour 2005 ? N’est-il pas extraordinaire qu’il ait pu remporter seul, avec ses troupes et ses sponsors, une victoire aussi décisive au beau milieu du génocide que perpétraient ses adversaires ? N’est-il pas surprenant qu’il y ait eu en fait manifestement au bout du compte plus de morts côté Hutus que côté Tutsis, au cours de cette période de massacres épouvantables ?

N’est-il pas étonnant qu’à la suite de cette victoire, Kagamé et l’Uganda de Musevemi (un autre protégé des Etats-Unis) aient à plusieurs reprises envahi et occupé le Congo, pillant et favorisant le pillage général des prodigieuses ressources de ce pays, massacrant à tout va, mais là encore sans rencontrer la moindre opposition de la part des USA ou de la « communauté internationale » ? (Pour davantage de documentation sur la question, cf. : Robin Philpot, Rwanda 1994: Colonialism Dies Hard (publié sur Internet tel que proposé au site du Rapport Taylor en 2004 (http://www.taylor-report.com/Rwanda_1994/)); voir aussi Edward S. Herman et David Peterson, The Politics of Genocide (“Politiques Génocidaires” à paraître dans Monthly Review Press); et Keith Harmon Snow, "Hotel Rwanda: Hollywood and the Holocaust in Central Africa," ("Hôtel Rwanda: Hollywood et l’holocauste en Afrique Centrale"), 1er novembre 2007 (http://www.allthingspass.com/journalism.php?catid=47).

Tout cela nous ramène à l’appareil abattu le 6 avril 1994. Encore une fois, il n’est pas vain de rappeler combien ce double assassinat tombé du ciel était une merveilleuse aubaine tant pour Kagamé et le FPR que pour leurs soutiens américains britanniques ou belges. Il fut le coup d’envoi du bain de sang qui allait se dérouler au cours des mois suivants. Pour les médias occidentaux, ce bain de sang restait exclusivement imputable aux Hutus, au gouvernement hutu et à ses paramilitaires. Mais cette version contredit les faits de manière flagrante : c’est bien le chef du gouvernement hutu qui a été tué dans l’attentat. Il pouvait donc difficilement en être aussi le commanditaire. C’est bien le FPR qui est sorti vainqueur du conflit, en à peine plus de trois mois. C’est plutôt étonnant si l’on part du principe que l’assassinat et les massacres qui ont suivi avaient été planifiés de longue date par les Hutus.

Les USA, eux, ont tout fait pour que les casques bleus de l’ONU soient retirés du Rwanda au moment même où se déroulait le supposé génocide perpétré par les Hutus, en avril 1994. Le gouvernement hutu était opposé à ce retrait, Kagamé, lui, y était totalement favorable. Pour les apologistes de la version officielle, comme Samantha Power – agression et génocide hutu, Kagamé volant au secours de son peuple – les USA étaient seulement « prêts à intervenir ». Ils n’en avaient pas moins formé et armé Kagamé, affaibli et déstabilisé le gouvernement rwandais, et préparaient ouvertement le terrain pour le coup d’Etat et la prise de pouvoir planifiée de leur client. Autre remarquable coïncidence, à peine un an plus tôt, dans le Burundi voisin, des officiers tutsis assassinaient le chef de l’Etat, Melchior Ndadaye, un événement salué avec enthousiasme par le FPR.

Encore plus révélateur, dans le rapport sur l’attentat contre l’avion présidentiel présenté par Michael Hourigan, avocat australien chargé de l’enquête par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), le témoignage de trois membres du FPR et les éléments qu’ils apportaient à l’enquête, prouvaient clairement dès 1996 que l’avion avait été abattu par les hommes de Kagamé. Lorsque Hourigan transmit cette information à Louise Arbour, alors procureur général du TPIR, celle-ci, après avoir consulté les représentants des Etats-Unis, exigea la fermeture de l’enquête, en dessaisit Hourigan et lui donna l’ordre de détruire intégralement ses dossiers, au prétexte qu’une telle investigation ne relevait pas des prérogatives du tribunal et sortait de sa juridiction. C’était absolument faux, comme le souligna Richard Goldstone, lui-même ex-procureur général du TPIR et notoirement proche de longue date du Département d’Etat U.S. Plus tard, en 2003, Carla Del Ponte, à son tour nommée procureur général du TPIR, ordonna à nouveau l’ouverture d’une enquête sur l’attentat de 1994 contre l’avion présidentiel. Mais Kofi Annan lui ayant refusé son soutien, elle fut, elle aussi, congédiée et remplacée.

Bien que ce double assassinat présidentiel soit reconnu comme l’élément déclencheur d’un génocide qui a défrayé la chronique, le Conseil de Sécurité lui-même, plus de quinze ans après les faits, n’a toujours engagé aucune poursuite ni exigé aucune sanction, pas même une enquête. L’attentat d’avril 1994 a été, selon l’expression de Richard Goldstone, « le détonateur qui a fait exploser le génocide ». Or, si c’est bien notre homme, Kagamé, qui a actionné ce détonateur, c’est tout le scénario d’un génocide planifié et perpétré par les Hutus qui se trouve remis en cause. Il en découle que, vu l’omnipotence des USA, le rôle de personnalités telles que Louise Arbour ou Koffi Annan au service de cette omnipotence et le poids des médias et les intellectuels de l’humanitaire, sagement dupés ou alignés sur la version officielle, toute tentative d’investigation sur cet attentat particulier pourra être mise en échec sans que personne ne bronche, et jamais un Tribunal des Nations Unies comme celui mis en place récemment pour l’assassinat du leader libanais Rafik al-Hariri ne sera jamais mis en place pour que ce crime là ne reste pas impuni.

La loi d’airain reste inflexible : Impunité pour les crimes des Etats-Unis ou de leurs clients et complices ; tribunaux et sanctions pour ceux qu’ils prennent pour cibles. C’est bel et bien la règle, dans le système politisé de notre (in)justice internationale.

Traduit par Dominique Arias
(Les notes entre [ndt : …] sont du traducteur et n’engagent que lui) 

Source: Zmag

http://www.michelcollon.info/

Edward S. Herman est Professeur Emérite de Finance à la Wharton School, Université de Pennsylvanie. Economiste et analyste des médias de renommée internationale, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont : Corporate Control, Corporate Power (1981), Demonstration Elections (1984, avec Frank Brodhead), The Real Terror Network (1982), Triumph of the Market (1995), The Global Media (1997, avec Robert McChesney), The Myth of The Liberal Media: an Edward Herman Reader (1999) et Degraded Capability: The Media and the Kosovo Crisis (2000). Son ouvrage le plus connu, Manufacturing Consent (avec Noam Chomsky), paru en 1988, a été réédité en 2002



Mercredi 10 Juin 2009


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