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Lettre de Roumanie : Je ne serai pas un néo-envahisseur

Tous les mêmes brebis


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Radu Iliescu, janvier 2007

Présenté par Fausto Giudice

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Radu Iliescu
Jeudi 11 Janvier 2007

Lettre de Roumanie : Je ne serai pas un néo-envahisseur
En octobre 2006, Tlaxcala a reçu le mail suivant :
Bonjour,
Je suis depuis quelque temps votre activité. Je suis Roumain et je suis professeur de français FLE (Français langue étrangère) dans mon pays. Depuis quelques mois je traduis en roumain (à partir du français, de l'anglais, de l'italien et de l'espagnol).
Une partie de mon activité peut être vue ici: http://palestinalacrimamea.blogspot.com
J'aimerais faire partie de Tlaxcala, si possible.
Cordialement,
Radu Iliescu
J’ai répondu à Radu qui m’a expliqué que Palestina lacrima mea signifiait tout simplement “Palestine, ma larme” et un dialogue s’en est suivi. En voici quelques extraits :
« Le blog « Palestina, lacrima mea » est la seule ressource internautique de langue roumaine dédiée au conflit israelo-palestinien. Evidemment, nous avons des opinions communes, sinon j'aurais contacté MEMRI…
« Un jour, j'ai vu une Anglaise avec un T-shirt sur lequel il y avait écrit: "We are all, Palestinians!". J'ai traduit cela en roumain: " :"Pentru ca toti suntem, mai mult sau mai putin, palestinieni..." (en modifiant en peu: "Because we are all, more or less, Palestinians" = « Car nous sommes tous, peu ou prou, Palestiniens. »
« Je connais beaucoup de bons traducteurs dans mon pays, mais personne n'a essayé de s'impliquer dans mon projet. Comme partout dans le monde, je crois, ils préfèrent toucher de l'argent en traduisant des paperasses. J'ai beaucoup de visiteurs sur le site, mais personne ne m'a encore offert son compagnonnage.
Puis, au fil de nos échanges, nous en sommes venus à parler de l’émigration massive des Roumains, dont certains sont surexploités dans des conditions proches de l’esclavage dans l’agriculture en Italie –dans les Pouilles notamment, ce qui a été fort bien décrit par Fabrizio Gatti dans son reportage paru dans L’Espresso en septembre dernier - et en Espagne, en particulier en Andalousie. Radu m’a écrit :
« L'année passée, à l'occasion des violences parisiennes, 54 Roumains sans-papiers ont été expulsés de France. Pas de reportage à la télé, quelques notes dans la presse écrite, voilà un peu tout. Statistiquement, c'est un peu normal. Il y a plus d'un million de Roumains en Espagne, peut-être un peu plus en Italie. Plus d'un quart de million ont immigré au Canada et aux États-Unis rien qu'après 1989. Qu'est-ce que 54 Roumains vu les flots qui ont envahi l'Occident? »
J’ai alors proposé à Radu de traduire ou d’écrire des textes sur l’émigration roumaine. Il m’a répondu :
« Comment pourrais-je écrire un matériel objectif sur l'immigration roumaine, vu que ma mère travaille en Italie depuis deux ans? Économiste de formation, employée d'une banque pendant l'époque communiste, elle s'est vue a la retraite contrainte a vivre avec 100 euros par mois, ce qui même en Roumanie est impossible (nos vieux quémandent dans la rue pour pouvoir joindre les deux bouts). Depuis lors, elle soigne une plus vieille qu'elle à Rome, pour 700 euros... Et j'ai dans la famille d'autres "Italiens", "Grecs", "Espagnols"... J'ai failli quitter la Roumanie pour un champ de tomates en Italie moi-même... La moitié de mes amis ont au moins un parent en Occident, depuis il y a belle lurette. On les appelle "la cinquième colonne", je suis sûr que grâce a eux mon pays a évité de justesse l’effondrement financier.
Tu vois? Il y a des sujets inabordables, surtout parce que je les connais a fond.
Ne sois pas déçu, mais l'entrée dans l'Union Européenne ne me fait aucune impression. Je suis déjà Arabe depuis quelques années, je me suis dépaysé depuis trop longtemps pour me laisser prendre par ce leurre. »
J’ai répondu à Radu :
« Mais qui t'a demandé d'écrire quelque chose d'objectif ? Vas-y ! Défoule-toi ! N'hésite pas ! »
Radu a répondu :
« Oui, tu as raison, même un témoignage particulier pourrait être intéressant... Le point de vue de quelqu'un de l'Est, quoi! »
Voici donc, depuis le sud-est de l’Europe unie, la première lettre de Radu Iliescu, écrite au lendemain de l’entrée officielle de la Roumanie dans l’Union européenne.
Une lettre qui devrait rassurer tous les Européens frileux qui craignent une « invasion » de plombiers polonais, d’informaticiens bulgares et autres polyglottes roumains.


Fausto Giudice


 


Je ne serai pas un néo-envahisseur



You are here, par Mihai Stanescu


 



Côté salaires, quelques chiffres:


1) La retraite de ma mère, économiste, est de 100 euros


2) Le salaire de ma belle-mère, cuisinière dans un resto de luxe, 200 euros


3) Le salaire de mon beau-frère, sergent dans l'armée (3 ans d'ancienneté): 400 euros


4) Mon salaire (prof, 10 ans d'ancienneté): 180 euros. Quand j'ai commencé, je touchais moins de 60. La pub sur mes blogs me rapporte environ 400 euros par mois.


5) Le salaire de mon frère, entrepreneur dans la menuiserie d'aluminium, avec une vingtaine d'employés et des magasins dans trois départements: 2000 euros


6) Le salaire de ma femme, opératrice dans un call center (elle parle couramment 4 langues): 550-600 euros.


Quant au désir d'arriver avec des armes et des bagages dans l'Ouest, je crois que le péril est presque nul. Les gens ici veulent des situations stables, légales, des revenus plutôt sûrs que grands. En ce qui me concerne, même si j'ai pratiquement des contacts dans toutes les pays de l'Europe Occidentale, je préfère rester vivre dans mon pays.


Qu'est-ce qu'un jeune ménage peut faire avec 1000-1200 euros par mois? Eh bien, tout. Surtout dans notre cas. Nous payons le loyer, nous achetons les vivres, les habits, les livres dont nous avons besoin. Nous voyageons un peu (entre la ville ou nous habitons maintenant et celle de nos parents il y a 600 km, alors on est obligés de traverser le pays pour passer quelques jours avec la famille). Nous venons en France/Espagne/Italie une fois par en. Je visite (c'est vrai, seul) un pays arabe chaque année, j'ai pratiquement l'embarras du choix, j'ai des amis partout-partout. Évidemment, je n'entre jamais dans un hôtel, mais je ne troquerais pas l'hospitalité d'un ami contre une nuit au Ritz.


Pas de grandes marques, pas d'achats à gogo, j'en conviens. Mais nos buts ne sont pas matériels dans la vie. Avoir lu Moïse Maïmonide, par exemple, m'apporte plus de satisfactions intellectuelles que sa dernière voiture n'en donne a mon frère. Je sais faire la différence entre quelque chose de dur a obtenir et un jouet. J'ai énormément de projets, parmi lesquels celui de devenir riche n'existe pas. D'autre part, comment pourrais-je dire que je suis pauvre?


 Décidément, je ne serai pas un néo-envahisseur de l'Ouest. D'autre part, je ne peux pas dire que l'Ouest m'envahira avec la dernière trouvaille, l'Union Européenne. Non. C'est décidé depuis longtemps, le 1er janvier 2007 ne vient que pour clamer un état de fait. Les Roumains sont des Occidentaux, comme les Français, comme les Anglais. Le côté oriental est mort depuis longtemps, j'ai l'expérience de l'Orient, le vrai. Bulgares, Polonais, Français, Italiens, nous sommes tous dans le même pot (-aux-roses). Les différences entre nous me rappellent une blague roumaine:


- Écoute, berger, a qui sont ces brebis?


- À moi. Les blanches.


- Et les noires?


- Les noires aussi.


Européens de l'Ouest, Européens de l'Est, tous les mêmes brebis.





Radu Iliescu est enseignant, blogueur et traducteur, Fausto Giudice est journaliste et traducteur. Tous deux sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner source et auteurs.
URL de cet article
: http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1884&lg=fr



Jeudi 11 Janvier 2007


Commentaires

1.Posté par elvira le 29/03/2007 22:23

Bonjour Radu,

J’ai trouvé ton blog par hasard et je suis bouleversé de lire tes articles sur les Roumains expatriés et la Roumanie d’aujourd’hui.
Comme tu le dis si bien, moi aussi j’ai de la famille partout dans le monde : Allemagne, Espagne, Italie, Etats Unis… et je ne suis pas vraiment fière. Je dirais même bien attristé par ce sort : cela fait 12 ans depuis que je n’ai plus vu certains.. Le temps passe trop vite et je me retrouve avec des nièces et neveux que je n’ai jamais vue…et qui sait, je ne verrais peut-être jamais. Mes filles, ne connaîtrons pas vraiment les cousins, les cousines « européens » et ils ne feront pas partie des souvenirs d’enfance, des jeux, des cadeaux de Noël à ouvrir ensemble, et tout ce que nous avons connu durant notre enfance, quand la famille était vraiment importante..
Je ne sais quoi dire. Il doit y avoir un équilibre : "la cinquième colonne" à bien besoin d’exister. Les déracinés veulent bien rentrer à la maison, mais ils ont des enfants d’un mariage avec un étranger, un boulot, ils sont rentrés dans un « système » qui fait qu’ils ont toujours une facture à payer, un projet à concrétiser… Ils veulent donner à leurs enfants plus qu’il n’ont eu.. C’est légitime.
Nous avons des projets pleins la tête pour « quand on rentrera à la maison », mais en attendant on se rend compte que chez nous, tout va trop vite…ou pas assez vite. Nous nous apercevons que nous ne sentons pas vraiment « chez nous »…

De toute évidence, dans chaque famille, il y a un « parti à l’étranger ».
Des terres lointaines, ils ont la tête tournée vers l’Est et quoi qu’ils fassent, ils aimeraient bien avoir « un pied la bas »…

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