Palestine occupée

Lettre à un soldat israélien indéterminable



charif.rifai@gmail.com
Mercredi 14 Janvier 2009

Lettre à un soldat israélien indéterminable
Lettre à un soldat israélien indéterminable


J’ai hésité beaucoup avant de t’écrire, et crois moi, ce n’est ni l’envie de dialogue, ni les circonstances du moment à Gaza qui me poussent aujourd’hui à le faire.

C’est tout simplement une certaine conviction que sortir des mots et les tracer peut un jour ou l’autre avoir son utilité. C’est donc sans aucune prétention que je me suis décidé à te dire ce que je pense de toi, ce que je pense de moi et de ce monde que nous sommes forcés, à des degrés différents, d’en partager le destin.



J’avoue que l’exercice est difficile, et qu’il m’est presque impossible de dépareiller le rationnel de l’émotionnel et de dépasser ce mur d’incompréhension et de feu qui nous sépare.



Je n’ai aucune envie de me lancer dans des accusations et des reproches. Non que ceux-ci soient sans fondements, mais c’est que, de mon côté de la barrière, ils se sont un peu trop répétés, un peu machinalement. On le dit depuis 60 ans, et depuis 60 ans tout continue…



A vrai dire, ce que vous avez fait, ce que vous faites notamment aujourd’hui à Gaza, nous donne- selon nous- des arguments, et il faut être aveugle pour ne voir dans les manifestations d’hostilité envers vous, qu’un visage du radicalisme, ou l’extrémisme ou l’islamisme, bref, tous les « ismes » qui, selon vous, sont fondés et nourris de la haine du « juif ».



De notre point de vue, le problème a été simplifié : Il y a occupation, il y a suprématie militaire et une connivence internationale. Sans vous, on aurait été les meilleurs, du moins mieux. C’est, je crois, un raccourci que nous avons pris, et cela nous a fait oublier, ou cacher nos propres carences, et nous a empêché assez souvent d’affronter notre propre réalité…



De votre côté, c’est le terrorisme arabe ou islamique, c’est la haine du juif, l’antisémitisme viscérale, la sécurité de l’Etat d’Israël, notre manque de volonté de vous accepter, notre désire de nous débarrasser de vous, de vous jeter à la mer…. Donc, pour nous comprendre, il y a un fossé à traverser ou disons pour être concret, un mur de séparation. Vous l’avez réellement construit selon un raisonnement qui peut être soumis à discussion. Reste que ni vous, ni nous, nous n’avons été capables d’avancer sur une même voie en 60 ans de l’existence de ton Etat.



Il y a eu certes, des traités de paix, des poignées de main historiques, des photos chaleureuses. Mais, et malgré des années de paix, il y a eu rarement un concert israélien au Caire, ou une pièce de théâtre jordanienne à Tel Aviv. Très peu d’amitié entre individus, très peu de cartes postales échangées au bout d’un voyage touristique… Bref le bilan de ce point de vue est très maigre.



L’autre bilan, celui du cortège de douleur est bien lourd. Il ne cesse d’avancer semant la destruction, la mort. A l’absurdité, il rajoute l’inutilité. Je le sais et tu le sais : Il n’y aura pas une solution militaire à ce qui nous sépare !!





* * * * *

Tu ne me croiras peut être pas, mais je sens au fond de moi une force inouïe. J’ai même la réelle impression que tu es incapable à m’atteindre. Non que je sois invincible –la preuve, les miens ne cessent de tomber sous tes balles- mais c’est que je crois sérieusement que tu as atteins la limite de ta force. Durant la guerre de juillet 2006 contre le Liban, une amie journaliste se trouvant sous les bombes vous a défié en vous proposant de lancer toutes vos bombes, d’essayer tous vos missiles, de vous débrider de toute attache et de vous acharner jusqu’au bout de votre capacité de feu. Il lui a fallu 33 jours pour avoir raison, vous avez lâché tout ce que vous avez pu, des millions de bombes, et vous étiez obligés de partir. Vous avez laissé certes, beaucoup d’amertume, de destruction et de mauvais souvenirs inoubliables, mais vous n’avez rien pu faire…

Lorsque j’ai visité la banlieue sud de Beyrouth après votre passage, je fus étonné par cette violation de l’intimité des immeubles, des gens. Je voyais des façades coupées laissant apparaître ce qu’on cache par pudeur : Ses photos souvenirs, l’intérieur de sa chambre à coucher ou de sa salle de bain… Tout était exposé à la vue, mais c’était loin de résumer la scène. J’ai surtout vu des gens sans peur, sans désir de s’apitoyer sur leur sort. Des gens qui vous regardent avec force, avec fierté. Vous pouvez prétendre qu’ils sont tous terroristes, qu’ils sont des combattants de Hezbollah, vous pouvez tout prétendre, mais ce serait passer à côté de cette réalité simple à mes yeux. La limite de votre force est atteinte et avec elle la limite de notre peur. Désormais, on sait à quoi nous nous exposons lorsque vous ouvrez le feu. Et cette donnée là, nous l’avons inconsciemment intégrée dans notre vision des choses.



Aujourd’hui, vous en êtes à votre 13ème jours à Gaza, le double de ce qu’il a fallu à Dieu

Pour vous&nous créer … et rien ne semble décisif sur le terrain. Vous avez certes fait de victimes, beaucoup de victimes. 763 jusqu’à ce moment à 16h 03 du 08-01-09. Je vous le précise, puisque ce chiffre sera sûrement plus lourd dans la minute qui suit…

Vos généraux disent être satisfaits, que les leçons de la guerre du Liban ont donné leurs fruits… Soit. La puissance de feu a triplé, l’organisation aussi… Mais pouvez vous me garantir que la barbarie a diminué ? Essayez encore, il y a trop de Gaza à Gaza, votre laboratoire à chair humaine est là… Testez.



En Europe, on met les enfants sur les skis à 3 ou 4ans, on dit que cela devient un réflexe, qu’on n’a plus peur de la glisse.. Nos enfants apprennent à zigzaguer entre les balles à cet âge là. Ce n’est pas du courage dont je parle, mais cyniquement de l’habitude, du vécu… Vous dites qu’on n’aime pas nos enfants, et qu’on les envois à la mort… Peut être, mais vous les aimez encore beaucoup moins. Cela est sûr, sinon comment vous en arrivez à bombarder des écoles ? A vous de trouver la réponse la plus adéquate, et je suis sur que vous la trouverez.



Mais nous sommes là. Nous avons été là, et nous serons là pour une éternité que vous tentez chaque jour de raccourcir. Peu importe, mais si vous avez eu la chance de circuler dans les rues d’une ville arabe, que ce soit le Caire, Damas, Casablanca… Vous serez peut être étonné de cette sensation de sécurité que nous ressentons chez nous. C’est indéfinissable, mais il nous semble pouvoir toucher l’éternité avec nos mains nues même de l’intérieur de notre misère et de notre résidu de joie. Les bombes n’y changeront pas grand-chose.



C’est que notre résistance est devenue génétique. Une déformation de naissance si vous voulez. Cela va au-delà de la forme armée de la résistance, au-delà du concept du Martyr allant au paradis. Cela devient une manière d’être et je ne crois pas que vous puissiez le comprendre surtout pas en se réfugiant derrière les explications simples qui remplissent les manchettes des journaux.



Votre concept de sécurité est différent. Pour vous protéger, il vous semble nécessaire non de vous faire accepter, mais plutôt de vous faire haïr. Vous tentez de vous imposer depuis 60 ans par la force de vos armes. Soit !!! Vous êtes fors. Très fort. Les plus forts. Vous avez l’atomique, le technologique, le chirurgical, le précis… Vous avez de l’influence, vous avez la sympathie des grands, le soutien de l’Amérique… Tout pour se sentir en sécurité. Mais, je suis forcé de constater que depuis votre fameuse victoire de 67, les limites de vos guerres ne cessent de rétrécir comme une peau de chagrin… Aujourd’hui, vous vous battez pour votre sécurité à Gaza, autrement dit à l’intérieur de ce que vous considérez vos frontières. La prochaine guerre au nom de la sécurité, vous la mènerez où ? A l’intérieur des rues de Tel Aviv ? Dans la vieille ville de Jérusalem ? Sur le palier de ton voisin ? Il y a là une contradiction que je ne saisi pas : Plus tu parles de sécurité, plus tu es armée, plus tu es fort, et plus tu te sens menacé, plus tu es obligé de construire des murs et des barrières pour te protéger !!!



Je comprends à la limite que tu veuilles te débarrasser de moi. Je suis ton tableau de Dorian Gray. Je te reflète l’image vieillissante, laide de ce rêve qui s’est trouvé confronté à un peuple que l’on disait inexistant. Et je suis là pour te prouver, rien que par le fait d’exister, à quel point c’est une aberration de croire que l’on peut construire son avenir, son pays en niant le droit de l’autre à le faire. Je suis un Peuple, je suis une Terre, je suis l’Homme dans toute sa dimension, toute sa splendeur et tu es forcé de me voir, quitte à ce que cela se passe à travers le viseur de ton fusil… Alors, lance toutes tes bombes, lance tes missiles, et survol ma terre… A Génine, à Ramallah, à Beyrouth, à Damas, au Caire, à Rabat, à Alger… ou cela te semble bon… C’est ma terre, ça a été ma terre, et ce sera toujours ma terre…



* * * * *



J’essaie de dessiner tes contours mais, je n’y arrive pas. Je veux mettre un visage sur celui à qui je m’adresse, mais l’image reste floue, impossible à rentrer dans un cadre, je vois une cuirasse, un casque muni d’un viseur, un fusil, un drapeau, un uniforme et très peu de l’Homme. Entre nous il y a un canon, un F16, un écran de télévision et beaucoup de rouge et de fumée qui me bouchent l’horizon et la vue….



Qu’il en soit ainsi jusqu’à ta fin et la mienne… Jusqu’au jour où toi et moi ne serons plus là. Peut être, et selon ta croyance et la mienne, nous serons forcés de nous rencontrer la haut, sur un nuage probablement ou un peu plus haut, plus haut que le champ de couverture des radars qui guident tes avions de chasses et tes dromes. Tu seras forcé ce jour là de venir sans tout ce qui nous sépare. Sans tes armes et tes peurs, sans ton mur de séparation, et peut être sans ta haine aussi…



Moi, je serai là sans un résidu d’idéologie, sans mon islamisme qui vous fait tant peur, et sans illusions… Je n’aurais peut être pas mes amertumes et mes déceptions… Je n’aurais même pas le souvenir du sang de ceux que j’aurais perdus jusqu’à ce jour… Tous les deux, nous pourrons peut être à ce moment là ébaucher une discussion sur ce qui nous est réellement arrivé sur cette terre lointaine et remplie de trop de toi et de trop de moi… La compréhension serait elle plus accessible ce jour là ?



Là bas, il n’y aurait rien à part ta conscience et la mienne, donc, une conscience de trop, puisque je crois que la conscience humaine est seule et indivisible, elle ne laisse surtout pas une place à l’interprétation ni aux fausses excuses… Cette conscience que j’espère partager un jour avec toi, c’est celle qui dit que personne n’a le droit d’opprimer un autre et encore moins de réduire sa vie à une série d’obstacles, de blocus et à un cauchemar de survie quotidien, et qu’un enfants mort fut il le tien ou le mien mérite un meilleur sort que celui qu’un aveuglement sordide lui réserve. La conscience que l’inacceptable est toujours et universellement inacceptable qu’il soit noir ou blanc, juif ou musulman… Une conscience qui interdit l’aberration au nom du politique, l’inhumain au nom de la sécurité ou au nom du droit. Une conscience qui s’interdit à soi-même l’exclusivité de la souffrance, une conscience qui ne demande jamais pour qui sonne le glas… puisqu’il sonne toujours pour tous… Et c’est moi, l’Arabe, le Musulman qui te le dit ici : Le glas aujourd’hui, de l’intérieur de Gaza, de l’intérieur de chaque maison bombardée, de chaque mosquée, de chaque hôpital ou école, de chaque rue recevant une bombe et de chaque olivier arraché… de l’intérieur de chaque goute de sang versé… Ce glas là sonne pour toi… pour toi… Toi le soldat indéterminable à mes yeux.





Charif



Mercredi 14 Janvier 2009


Commentaires

1.Posté par redk le 14/01/2009 13:01 | Alerter
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Il y a plus de dignité, fierté, honneur et courage dans cette lettre, que dans les âmes entières de ces nazis de sion!!!

2.Posté par lulu le 14/01/2009 15:42 | Alerter
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c'est cette très belle lettre que l'on devrai jetter du haut d un avion sur israel.
Charif...on sent moins de haine dans ton coeur que dans les yeux des dirigeants israelien

3.Posté par abdelghani le 14/01/2009 20:19 | Alerter
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MAGNIFIQUE ET BOULVERSANT DE SINCERITE !

Oui, cette lettre devrait être lue par tous les Soldats Sionistes !

Hélas, Charif n'a pas les moyens logistiques pour < bombarder> israel avec des milliers de copies de sa lettre ouverte !

Hé gros sac à puces de moubarak...ne pourrais-tu pas le faire avec un hercules C130 pour racheter une partie de toutes tes lâchetés envers le Peuple Palestinien ?????

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