Opinion

Lettre à François Hollande



frédérique Mouedeb
Dimanche 15 Avril 2012

Lettre à François Hollande
Madame Mouedeb Barré Frédérique
Professeur des écoles
Chelles, le 13 avril 2012

Monsieur Hollande,
Je commencerai d’emblée par lever toute ambigüité : ma voix vous est acquise, je souhaite de
toute ma raison, et avec raison, que vous soyez élu Président de la république Française le dimanche 6
mai prochain. C’est donc en toute légitimité que je tiens à vous la faire entendre, ma voix, ou plus
exactement lire.
Je suis enseignante, professeur des écoles comme on dit de nos jours ; le charme perdu des
instituteurs et institutrices n’a heureusement pas atteint nos élèves qui continuent de nous appeler
« Maître » ou « Maîtresse ». Car c’est ce que nous sommes tous, malgré les vents et marées, de
gauche et de droite. On nous malmène, on nous dénigre, on nous jette la pierre de l’échec scolaire, on
nous demande de faire toujours plus avec toujours moins de moyens, toujours plus d’élèves, mais
nous restons ceux qui enseignent, ceux qui ont fenêtre sur cour, vue directe sur le « petit peuple
élève ». Aujourd’hui je suis seule face à mon clavier mais mes mots transpirent de tous les maux
entendus dans les salles des maîtres. Alors, j’ose espérer, Monsieur Hollande, que ma voix vous sera
aussi précieuse dans cette lettre que dans l’urne et qu’elle ne restera pas sans écho.
Longtemps j’ai dit que je ne voyais l’école que par le petit bout de la lorgnette mais en réalité c’est
vous, tout là-haut, qui avez cette lorgnette dans l’oeil. Je ne mesure sûrement pas toutes implications,
obligations, évolutions, pressions avec lesquelles se gère le ministère de l’Education Nationale. Mais
vous savez, nous aussi nous en avons plein des « tions » : concertations, programmations, répartitions,
préparations, évaluations, animations, mutualisation, ablation (des RASED), formation … Ah non
plus celui-là ! Nous aussi nous devons compter : le nombre d’absents, d’élèves qui restent à la cantine
ou à l’étude, d’heures que nous devons (mais surtout pas celles que nous faisons !), le quota horaire
pour chaque discipline, les pages de bilans trimestriels à remplir, les minutes à accorder à chaque
famille pour leur exposer le travail, l’attitude, l’évolution de leur enfant au cours d’un trimestre. Et
alors rassurez-vous, pour ce qui est de la bureaucratie nous poursuivons presque une formation, en
cours d’emploi, de secrétariat car plus les années, les trimestres, les mois, les semaines passent et plus
on nous submerge de formulaires divers et variés qui, pour la plupart ne vont en aucun cas nous aider
dans notre démarche pédagogique ni même concerner nos élèves.
Ma question, ou plutôt ma suggestion, mon espoir, mon élan, ma volonté, mon voeu, mon
attente primordiale sont donc les suivants : et si nous revenions à une école faite pour enseigner les
savoirs fondamentaux aux enfants de notre République ? Si nous respections, en haut et en bas (mais,
avec tout mon respect, surtout en haut) les vraies valeurs d’une école laïque, tournée vers les enfants
et non pas vers le nombril de chaque ministre en place ? Si, par je ne sais quelle merveilleuse
inspiration, une fois que vous serez élu président, vous recherchiez un ministre de l’Education
Nationale qui soit attentif aux élèves et à leurs enseignants, respectueux d’eux également ; un Ministre
qui aurait à coeur de donner une vraie priorité à l’école davantage qu’aux à côtés. Bien sûr que l’école
ne peut pas fonctionner sans une bureaucratie conséquente mais le poids du Mammouth ne viendrait-il
pas de là plutôt que des classes ? Quel est l’essence même de l’école si ce n’est enseigner à des
élèves ? Alors comment se fait-il qu’à notre époque les élèves et les enseignants soient les plus
malmenés, les moins considérés ? Ne pensez-vous pas, Monsieur Hollande, qu’il y a une priorité
toute évidente entre payer des enseignants supplémentaires et payer des pseudos pédagogues
bureaucrates à créer et analyser des évaluations nationales ? Ne croyez-vous pas, Monsieur Hollande,
qu’il est temps de revenir à ce qui compte, à ce qui fonctionne, à ce qui fera de chaque élève un
citoyen responsable, autonome et apte à mener sa vie au mieux ?
Bien sûr vous n’êtes pas responsable de l’odieuse démolition de l’école depuis ces cinq
dernières années mais si, comme je le souhaite, vous devenez le chef de cette magistrale institution
alors je souhaite encore davantage que vous ouvriez bien grand votre lorgnette et que vous écoutiez la
clameur d’en bas, les réflexions professionnelles de celles et ceux qui mènent un combat de chaque
instant pour et avec leurs élèves. Dans une société qui va de plus en plus vite, où l’immédiateté est
reine, où les écrans nous aveuglent, ne serait-il pas salvateur que l’école, elle, reste ancrée dans un
vrai temps d’apprentissage et de consolidation ? N’est-il pas juste, et si évident, de dire que les jeunes
enfants d’aujourd’hui ont tout autant besoin de temps pour grandir, apprendre, comprendre,
réinvestir que ceux d’hier? Qu’il leur est absolument essentiel d’être accompagnés dans cette longue
aventure scolaire ? Comment envisager que des petits enfants de 3 ans puissent acquérir sereinement
une structure langagière vitale à leur après et accéder à une socialisation sereine quand on les parque
par plus de 30 dans une classe ? Comment demander à l’enseignant(e) de cette même classe d’assurer
la sécurité de tous ces petits pieds lors des séances de motricité ? Comment les collègues de moyennes
et grandes sections, qui recevront ces enfants ensuite, pourront-ils mettre en place des apprentissages
de base telle que la motricité fine quand ils ont 30 paires de mains à guider mais qu’une seule paire
d’yeux à offrir ?
Toutes ces questions, Monsieur Hollande, pour vous dévoiler mon rêve d’école. Ce serait une
école où le temps qui passe ne serait plus l’ennemi des enseignants dans une course folle pour
terminer le programme et faire un peu de tout ce qu’il faut faire. Ce serait une école où un nombre
réfléchi d’enfants par classe prendrait le pas sur les finances ; où la nécessité d’enseignants
professionnellement formés, spécialisés ne passerait pas à la moulinette de l’absurdité ; où on ne
mentirait ni aux élèves ni à leurs parents en promettant des progrès à coups d’heures supplémentaires
le matin, le midi, le soir ou pendant les vacances. Pourtant les élèves adorent cela justement : le
soutien et les stages RAN. Mais pourquoi ? Parce qu’à ces moments-là, enfin, ils ne sont pas perdus
dans la masse d’une classe trop chargée, parce que leur enseignant(e) a du temps à leur consacrer dans
un climat plus posé, moins bruyant. On nous parle de différenciation, d’activités diversifiées, de
l’importance de la manipulation … Moi je dis un grand oui à tout cela mais comment ?
Selon mon humble expérience (18 ans en fait), je pense qu’il y a un passage obligé par une
réduction drastique des effectifs : pas plus de 15 élèves en maternelle, de 20 en CP et Ce1, de 25 au
cycle 3 et au collège … … … … Ces points de suspension juste pour vous laisser le temps (c’est
important le temps …) de reprendre votre respiration après cette affirmation si osée, utopique peutêtre.
Pourtant chaque gouvernement qui passe, puis trépasse affirme avec autant d’audace être en lutte
effrénée contre l’échec scolaire, n’est-il pas vrai ? Et c’est là l’erreur : il lutte contre un échec au lieu
d’oeuvrer pour une réussite ! « Quand on veut on peut », parait-il alors que voudrez-vous Monsieur
Hollande pour l’école de cette République que vous souhaitez relever ? Pour regarder vers le haut il
faut savoir aussi baisser les yeux, écouter des deux oreilles ce que les professionnels de terrain (ceux
qui sont debout toute la journée sur l’estrade, entre les rangées de pupitres, dans les cours de
récréation) et non pas favoriser d’autres au fond de culotte usé pour camoufler à tout le monde le
véritable échec scolaire : celui des politiciens qui n’apprennent rien des enseignants descendus dans la
rue, des pétitions écrites et signées par ceux que la réussite des élèves concernent réellement.
Moins, beaucoup moins d’élèves par classe ; plus, beaucoup plus d’enseignants ; des
programmes adaptés, mieux répartis sur le cycle 3 et les deux premières années du collège et non plus
en perpétuel remaniement ; des objectifs pédagogiques davantage que des prétentions nationales ; des
journées moins longues ; un intérêt porté à nos enfants davantage qu’à ceux de nos pays voisins qui
font mieux ceci ou cela ; une volonté ferme et définitive de stabiliser l’école, d’accompagner chaque
élève dans la construction des savoirs et des savoir-faire comme on construit une maison que l’on
voudrait solide et à la grandeur de chacun. Vous feriez-vous construire un palais, Monsieur Hollande,
par une horde d’ouvriers qui n’auraient que la place de leurs pieds et un outil pour 2 pour travailler ?
Non, vous choisiriez l’option de la qualité. Et bien pourquoi les petits Français, nos avenirs, devraientils
eux travailler dans des conditions inadaptées à leur réussite ?
Quand vous serez élu Président de la république, ou même avant, ou même si vous ne l’êtes
pas (ce qui pour le coup, ne serait pas une option de qualité pour nous tous), descendez avec quelques
uns d’entre nous sur l’estrade, partagez avec d’autres la fatigue d’une salle des maîtres, respirez les
efforts des élèves, testez le tournis infernal d’une journée d’écolier à qui on veut faire faire le tour de
la terre en moins de 24 heures. Ces élèves et nous, les enseignants, sommes les fondations du pays que
vous souhaitez gouverner Monsieur hollande alors ne faites pas l’impasse sur nous, sur eux surtout qui
doivent se construire dans une société insécurisée et stressée, parfois même dans une famille qui l’est
tout autant. La France a toujours eu besoin et aura toujours besoin de ses enfants. Nous, adultes,
sommes les garants de leur avenir mais Eux sont notre avenir. Alors, Monsieur Hollande, je mettrai
tout autant de ferveur dans l’urne que dans cette lettre et j’espère que vous mettrez tout votre honneur
à rétablir une école faite de valeurs, de priorités et d’engagements pour et envers, seulement pour et
seulement envers les enfants.
Monsieur Hollande, à l’orée de ce vendredi matin, 10 jours avant le premier tour d’une
élection qui sera peut-être une orée pour vous aussi, je vous présente mes respectueuses salutations
accompagnées d’un fol espoir que tous ces mots ne resteront pas seuls sur leur feuille.

Madame Mouedeb


Dimanche 15 Avril 2012


Commentaires

1.Posté par clemence le 15/04/2012 14:20 | Alerter
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Le candidat François Hollande vu par le New York Times

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