Politique Nationale/Internationale

Les sommets tumultueux de Hugo Chavez


Parmi les quelque cent journalistes accrédités pour le 17e Sommet du Groupe de Rio [1] présents à la conférence de presse de routine dans la mystérieuse cité péruvienne de Cuzco, un petit nombre seulement s’est rendu compte qu’ils assistaient à l’avènement d’une nouvelle forme de diplomatie au plus haut niveau.


Vendredi 9 Décembre 2005


par Jorge Enrique Botero



« L’heure est venue pour les présidents d’Amérique latine de se dire crûment les vérités », a prévenu, sur un ton énergique, le président vénézuélien Hugo Chavez, le 23 mai 2003, non sans avoir affirmé au préalable que, pendant que les mandataires allaient de sommet en sommet, leurs peuples allaient d’abîme en abîme.

Habitués à poser tout sourire pour une photo collective et à apposer leur signature sur des documents et des déclarations à l’élaboration desquels ils ne participaient pratiquement même pas, les présidents présents dans la mythique Mecque de la civilisation inca ont pris bonne note des déclarations de leur collègue, mais n’ont pas dit mot sur le sujet.

Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard - de l’avis unanime des analystes, anciens diplomates et journalistes spécialisés - la franchise annoncée par Chavez paraît s’être imposée sur la scène traditionnellement austère et euphémique des relations présidentielles. Maintenant, de l’avis de la majorité, les différences se font plus visibles. Et tout cela tient beaucoup à un chef d’Etat qui se réfère à Georges Bush, président de la principale puissance du monde, comme « Mister Danger » et qui, de dimanche en dimanche [2], dit à Fidel Castro qu’il se sent comme son fils et le vénère comme un père.

Une question de style

Ceux qui ont approché de près le président Chavez (y compris l’auteur du présent article) sont d’accord pour dire que son trait le plus marquant est la chaleur humaine. Amical, rigolo, jamais à court d’anecdotes et toujours disposé à apprendre quelque chose de son interlocuteur, le mandataire vénézuélien a l’habitude de prendre par l’épaule la personne qui se trouve à côté de lui, il accueille par une accolade affectueuse des personnes qu’il n’a jamais vues de sa vie et plaisante tout en regardant fixement ses interlocuteurs dans les yeux. Son équipe d’assistants le tient informé de façon détaillée sur les personnes qu’il reçoit, au point qu’il réussit presque toujours à les surprendre par quelque allusion personnelle, grâce à laquelle il peut bâtir des relations fluides, marquées par des sensations de confiance et d’amitié. « Durant le peu de temps que j’ai été avec lui, j’ai eu le sentiment de converser avec un vieil ami », commente un des membres du conseil d’assesseurs de Telesur [3], reçu dans le Palais de Miraflores [palais présidentiel] le 24 juillet dernier.

Ces traits de personnalité se maintiennent dans toutes les circonstances même quand il évolue dans les cercles les plus élevés et les plus raffinés du pouvoir. Les journalistes vénézuéliens Cristina Marcano et Alberto Barrera assurent que « sa spontanéité et son sens de l’humour - imprudent et grossier à l’occasion, vulgaire parfois - blessent certaines susceptibilités et créent des difficultés. » Hugo Chavez se montre familier, un des traits de la « vénézuelanité », avec des collègues qu’il n’a presque jamais vus. D’après ce que l’on raconte dans une biographie non officielle du mandataire, Chavez a brisé tous les protocoles. Lors de sa première rencontre avec Vladimir Poutine à Moscou en 2001, il a accueilli le premier citoyen russe en position de karatéka, tout en lui disant avec le sourire : « j’ai entendu dire que tu étais ceinture noire de karaté » ; en Angleterre, il étreint et embrasse la reine Elisabeth, au Japon aussi, il serre dans ses bras l’empereur Akihito et salue d’une poignée de mains vigoureuse tous les gardes du palais impérial, il joue au base-ball avec Fidel Castro, s’agenouille respectueusement devant le pape Jean-Paul II, sourit largement pour les photos avec le président colombien, Alvaro Uribe qui est pourtant son antithèse en politique, joue le rôle d’un conseiller plein de sagesse avec son homologue équatorien Lucio Gutierrez, tout en faisant cadeau à Bill Clinton, à l’époque président des Etats-Unis, du livre « Bolivar forever ».

Le tour du monde

Après son premier triomphe électoral, en 1998, Chavez projette un ambitieux agenda d’ouverture du Venezuela vers le monde. Avant d’entrer en fonction, il visite douze pays en six semaines et, sept années plus tard, on pourrait dire que bien peu de nations sont restées en dehors de ses voyages permanents. Après avoir focalisé ses priorités diplomatiques en direction des pays pétroliers et avoir insufflé un air nouveau à l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), qui était alors affaiblie, pour ensuite apparaître dans les lointaines Inde, Russie, Chine et Indonésie, Chavez se concentre sur l’Amérique latine, la scène sur laquelle il se débrouille le mieux. Il sort son arsenal favori, les idées de Simon Bolivar et entreprend patiemment une campagne d’intégration régionale qui le place aujourd’hui comme un des leaders les plus influents et les plus polémiques du continent.

La forme ou le fond ?

Bien que la majorité des critiques de Chavez s’accordent à dire que le mandataire n’est qu’un bon constructeur de phrases à effets, qui manque complètement de profondeur, certains analystes qui connaissent sur le bout des doigts le monde de la diplomatie, assurent que la rupture actuelle dans les modalités et les formes à la tête de laquelle se trouve Chavez répond surtout aux changements de positions et de forces en cours dans la région.

« Les pays du continent ont eu durant des années des positions unanimes sur beaucoup de sujets par rapport auxquels il n’y a plus de consensus aujourd’hui », estime, pour La Jornada, l’ex-ministre des Affaires étrangères colombien, Rodrigo Pardo, qui se consacre aujourd’hui au journalisme et à l’analyse politique. D’après Pardo, des sorties comme celles de Chavez traitant le président Vicente Fox de « petit toutou de l’empire » reflètent clairement les différentes visions qui ont cours au sujet du rôle des Etats-Unis dans la région. « Ce qui a changé fondamentalement, c’est bien le fond, pas les formes », assure l’ex-ministre qui a vécu aux premières loges différents sommets et réunions de haut niveau.

Cependant, des journalistes spécialisés dans les questions internationales insistent sur le fait que les formes aussi ont subi un bouleversement radical. Pour preuve, ils exhibent la longue liste des incidents et phrases peu orthodoxes qui ont marqué les récentes rencontres présidentielles de la région. Dans la majorité des cas, soulignent-ils, le président Chavez apparaît comme protagoniste ou antagoniste mais jamais dans des rôles secondaires.

En tête de la liste des rivaux avec lesquels Chavez a eu des altercations ou des frictions jusqu’il y a quelques mois, il y avait sans conteste son collègue et voisin colombien Alvaro Uribe, désigné par des secteurs radicaux vénézuéliens comme « la marionnette de Washington ». Le climax des disputes constantes entre les deux hommes a eu lieu entre décembre 2004 et février 2005, au moment où les relations bilatérales n’ont tenu qu’à un fil après l’enlèvement sur le territoire vénézuélien du dirigeant des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), Rodrigo Granada, par les forces combinées de la police colombienne et des agents vénézuéliens payés par le gouvernement de Bogota. Des sources de haut niveau en provenance du Parti libéral de Colombie, qui étaient fort proches de la crise, ont confirmé à La Jornada que, durant les moments les plus virulents, des épithètes de gros calibre ont traversé dans les deux sens la longue et chaude frontière entre les deux pays. Les relations en étaient arrivées à un point de non-retour quand tout à coup fit son apparition la figure providentielle et vénérable du sage de la tribu, Fidel Castro qui calma les esprits et obtint une issue acceptable pour les deux parties. Le gouvernement colombien offrit des excuses embarrassées pour l’épisode et Uribe dut se rendre à Caracas pour réparer les dégâts. Depuis lors, les deux chefs d’Etat ont évité de se référer l’un à l’autre, au point que, d’après des sources de haut niveau au sein du gouvernement vénézuélien, la « ligne » recommandée sur la Colombie est « Dur avec Bush, tout doux avec Uribe ».

Mettant à profit sa passion pour les sports, le base-ball en particulier, Chavez a essayé de ridiculiser certains de ses homologues en disant, par exemple, que « Bush a essuyé un knock-out foudroyant au Sommet des Amériques » ou qu’il « a lancé une courbe » [4] au président du Pérou, Alejandro Toledo, « qu’il n’a même pas vu passer ». Le président Bush reçoit chaque semaine une longue liste d’épithètes et de titres parmi lesquels figurent « le plus grand terroriste du monde » et - le préféré de Chavez - « Mister Danger ».

Au nombre de ses disputes, il ne faut pas oublier celles qu’il a soutenues avec le président argentin Carlos Saul Menem ; avec l’ex-président du gouvernement espagnol, José Maria Aznar qu’il a accusé, au cours d’une visite officielle à Madrid, de complicité avec le coup d’Etat manqué d’avril 2002 [5] ; et avec l’ex-mandataire équatorien Lucio Gutierrez. Il évoque souvent ce dernier pour le ridiculiser et lui reprocher de ne pas avoir suivi ses conseils de s’appuyer sur le peuple lorsqu’il faisait l’objet de pressions de Washington.

Prodigue dans la recherche de querelles, le président du Venezuela est généreux à l’extrême avec ceux qu’il considère comme ses associés dans la mission d’intégration qu’il s’est proposée. Fidel Castro est - de loin - en tête de cette liste ; il en parle toujours en public comme de son père en politique. Après lui, viennent Lula (Brésil), Kirchner (Argentine) et Tabaré Vasquez (Uruguay), les mandataires qui sont parvenus au pouvoir avec un discours de gauche.

D’après Rodrigo Pardo, tant la confusion constante que provoque Chávez que ses expressions d’amitié sans limite font partie d’un grand objectif personnel que s’est fixé le mandataire vénézuélien : être le leader indiscutable de l’Amérique latine. « Mais il sait que son principal instrument pour atteindre son but, ce ne sont pas les adjectifs de son discours, mais les barils de pétrole qui atteignent des prix jamais imaginés sur le marché international ». D’après l’ex-ministre, ce n’est pas par hasard que le ministre des Affaires étrangères de Chavez soit Ali Rodriguez, l’ex-président de Petróleos de Venezuela (PDVSA), la compagnie pétrolière nationale.

Quoi qu’il en soit, c’est un fait qu’aujourd’hui, presque tous les projecteurs sont braqués sur le président vénézuélien, qui va de sommet en sommet comme l’acteur principal d’une série télévisée dont le titre serait - selon l’ironie populaire vénézuélienne - « Le sommet interminable » et dans laquelle Chavez apparaît à la fois comme le metteur en scène, le réalisateur et l’acteur principal.

NOTES:

[1] [NDLR] Crée en 1986, le groupe de Rio est un instrument de dialogue entre les pays du sous-continent américain. Son objectif est de contribuer à la concertation, la coopération afin de favoriser l’intégration entre ses membres. Il regroupe les pays suivants : Argentine, Brésil, Bolivie, Colombie, Costa Rica, Chili, Equateur, Salvador, Guatemala, Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, Uruguay, République Dominicaine, Venezuela, plus, par rotation, un représentant de la Communauté des Caraïbes, actuellement le Guyana.

[2] [NDLR] Référence à l’émission dominicale hebdomadaire présentée et animée par Chávez, Alo Presidente !

[3] [NDLR] Consultez le dossier « Telesur, un "Al Jazeera" latino-américain » sur RISAL.

[4] [NDLR] « Tirar una curva », lancer une balle courbe, terme de baseball.

[5] [NDLR] Consultez le dossier « Coup d’État au Venezuela » sur RISAL.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), Mexique, 12 novembre 2005.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).


Vendredi 9 Décembre 2005

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