L’impérialisme, en tant que système politico-économique fondé sur le concept de l’inégalité matérielle et morale entre les nations, dont découle la soumission et l’exploitation du gouverné par le gouvernant au moyen du recours à la force oppressive, ainsi qu’à d’autres méthodes, est nécessairement un phénomène raciste. Cela est mis en évidence par l’histoire de l’impérialisme à travers le monde, et sans une telle vision fondamentale, aucune lecture correcte du racisme et de l’histoire contemporaine n’est possible
Les racines historiques de l’alliance impérialo-sioniste
(Symposium international consacré au thème Sionisme et Racisme, à Bagdad, en novembre 1976)
par Abdul Wahhab Al-Kayyali,
on Al-Moharer.net
http://www.al-moharer.net/
traduit de l’anglais par
Marcel Charbonnier
L’évidence historique montre que le sionisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est né dans le cadre de la pensée et des projets impérialistes des premières décennies du dix-neuvième siècle, en Europe, et qu’il a été adopté avec enthousiasme par des intellectuels et des activistes juifs influencés par les idées chauvines et racistes prédominant vers la fin de ce siècle. Le dénominateur commun était la recherche de solutions aux problèmes et aux besoins de l’Europe au détriment d’autres peuples. Dans le cas d’espèce : au détriment des Arabes. Le recours au mot « alliance » fait référence au partenariat et à la nature du lien entre les deux parties, et en aucun cas à une quelconque parité entre les deux, étant donné qu’il est évident que le sionisme n’est qu’un des scions de l’arbre de l’idéologie impérialiste. Les particularités de l’idéologie et de l’entité sionistes tendent à en confirmer la nature raciste, bien loin de l’infirmer.
Le sionisme, en tant qu’idéologie politique moderne et que mouvement organisé efficace, ne peut être conçu que comme une solution artificielle et temporaire aux trois défis concomitants auxquels l’Europe est confrontée au dix-neuvième siècle, époque de l’apogée de l’impérialisme occidental :
1 – La croissance et l’expansion de l’impérialisme européen, qui nécessitait la recherche de nouvelles sources de matières premières et de débouchés pour les produits transformés, ainsi que de sécuriser les voies de communication, tant commerciales que militaires. L’importance des territoires arabes, en tant que seuils de l’Afrique et que pont vers l’Asie a été mise clairement en évidence par la campagne de Napoléon en Egypte (1797-1797) et par les « dangers » qu’est censée avoir représentés la tentative de Mohammad Ali de former un Etat indépendant englobant l’Egypte et les pays arabes. Ainsi, le besoin d’étouffer tout état indépendant en devenir, dont le danger avait redoublé, pour l’impérialisme, après que se fut répandu le sentiment nationaliste arabe, ne cessa d’être de plus en plus prégnant, tandis que l’Empire ottoman, qualifié d’ « Homme malade de l’Europe », ne cessait de s’enfoncer dans la désintégration.
2 – L’échec du libéralisme européen et des idées d’égalité et de démocratie à intégrer et à assimiler les juifs, conjugué à la crise du capitalisme en Europe orientale. L’adoption de l’industrialisation a conduit à une perte de leur foi religieuse chez un grand nombre de juifs, qui ne parvenaient pas à s’adapter à la transformation du système économique féodal. Il est important de noter que l’ « exclusivisme » juif avait été, par le passé, un facteur qui avait contribué au phénomène de l’antisémitisme.
3 – L’expansion du nationalisme agressif et chauvin, en Europe, qui mit l’accent sur les fondements raciaux de l’Etat nation, ainsi que le sentiment de supériorité raciale et la nécessité ressentie d’une expansion territoriale (Lebensraum), furent dérivés vers des colonies et des possessions outre-mer. La supériorité, l’exploitation et la domination furent portées au niveau d’une mission sacrée, civilisationnelle, sous l’égide de la notion du « fardeau de l’Homme blanc ».
Les deux premiers de ces trois défis étaient connus sous la dénomination de « Question d’Orient » ou de « Question syrienne » et de « Question juive ». Les rivalités intereuropéennes et la recherche fébrile de colonies entraînèrent des guerres mondiales et des révolutions, et devinrent la « question coloniale ». La première question incita les principaux dirigeants impérialistes à proposer l’idée consistant à créer un Etat colonial-client en Palestine, visant originellement à empêcher la réalisation de l’unité et de l’indépendance de cette région stratégique du monde, et à servir les intérêts de ses promoteurs. Les événements du dernier quart du dix-neuvième siècle conduisirent à l’élaboration d’un consensus dans la pensée des principaux hommes politiques impérialistes occidentaux, avec la coopération de juifs occidentaux millionnaires et d’antisémites du monde entier, en faveur du sionisme et de l’émigration des juifs vers
la Palestine
, et de la création, en Palestine, d’un Etat juif. L’interaction entre les défis et la persistance des problèmes et des questions alimentèrent le dessein impérialiste et dirigèrent les événements vers l’invention de « solutions » au détriment des peuples du Tiers-Monde.
Vers la fin du dix-huitième siècle, l’intérêt des puissances occidentales pour la région arabe s’intensifia, tandis que l’Empire ottoman vieillissant dépendait de plus en plus des pouvoirs européens, qui obtenaient des capitations [des privilèges économiques], des pied-à-terre et des sphères d’influence au sein de l’Empire ottoman même. Ces puissances s’attachèrent à établir des relations directes avec les diverses populations et les diverses sectes religieuses dans cette région du monde. Ainsi,
la France
devint-elle la protectrice des communautés catholiques en Syrie, au Liban et en Palestine, tandis que les chrétiens orthodoxes se retrouvèrent placés sous la protection de
la Russie.
C’est durant sa campagne militaire en Palestine, en 1799, que Napoléon, motivé par ses besoins militaires, puis ensuite par son ambition de se gagner la loyauté des juifs, en tant qu’agents dans le monde entier, publia son appel à la reconstruction du Temple de Jérusalem, et au « retour » [on ne rit pas…, ndt] des juifs en Palestine, à des fins politiques. La campagne napoléonienne elle-même avait suscité l’intérêt britannique pour
la Palestine
, en raison du fait qu’elle représentait une menace pour la route britannique terrestre vers l’Inde. Quand Mohammad Ali, d’Egypte, entrepris la réalisation de son projet ambitieux de modernisation de l’Egypte et d’édification d’un puissant Etat indépendant comprenant l’Egypte,
la Grande
Syrie
et
la Péninsule
arabique, durant les premières décennies du dix-neuvième siècle, le gouvernement britannique adopta une politique d’interventions militaires directes, et il joua un rôle crucial dans la défaite des armées d’Ibrahim Pacha (lequel était le fils de Mohammad Ali), qui durent faire retraite, vaincues, et se replier en Egypte.
L’avancée militaire de Mohammad Ali en Syrie ouvrit
la Question
de Syrie (une question qui reste encore aujourd’hui synonyme des projets et des efforts occidentaux visant à empêcher la réalisation de l’unité arabe). De nouvelles politiques britanniques furent formulées. Une des clés de cette nouvelle approche était désormais
la Palestine
, les juifs représentant un constituant fondamental de cette pointe de flèche. En 1838, les Britanniques décidèrent d’installer un agent consulaire à Jérusalem, et, l’année suivante, ils ouvrirent le premier consulat européen dans cette même ville. Durant les années 1840 et 1950, le gouvernement britannique, qui n’avait pas de protégés qui lui fussent propres, établit une connexion avec les juifs vivant en Palestine (soit, au total, environ 9 700 personnes), ainsi qu’avec les Druzes, au Liban et qu’avec les nouvelles églises (missionnaires, ndt) protestantes. « Derrière la protection du commerce et des minorités religieuses, il y a les intérêts politiques et stratégiques fondamentaux des puissances ». [1]
Dès le début, la présence britannique fut associée à la promotion des intérêts juifs. « La question de la protection britannique des juifs devint, toutefois, et resta, des années durant, le principal sujet de préoccupation du consulat britannique de Jérusalem ». [2] La formulation et le cadre de la politique impériale britannique dans la région ont été excellemment décrits par le Premier ministre d’alors, le Vicomte Palmerston. Dans une missive adressée à l’ambassadeur britannique à Constantinople, expliquant pourquoi le Sultan ottoman devait encourager l’immigration des juifs en Palestine, Palmerston écrivait : « … le peuple juif, pour peu qu’il revienne sous la sanction, sous la protection et à l’invitation du Sultan, permettrait de maintenir sous contrôle tout projet voyou à venir de Mohammad Ali lui-même, ou de son successeur ». [3]
Il est tout à fait remarquable que Palmerston utilisât le terme de « peuple juif » en faisant ainsi référence à une unité racialo-religieuse, étant donné qu’il n’y avait aucun autre type de lien entre les juifs, à une époque où même les juifs les plus éminents parlaient de « communautés » juives, alors même que le mouvement juif assimilationniste –
la Haskalah
-, ne cessait de progresser. A noter également le recours au verbe « revenir », en référence à des origines raciales erronées – comme si l’Histoire s’était arrêtée depuis deux mille ans – et en faisant de souvenirs religieux un titre de propriété, avec un mépris total, pour ne pas dire en totale contradiction à la volonté des habitants du pays. Tout cela précéda la conversion du père du sionisme, ainsi que la naissance de ce mouvement, de plus d’un demi-siècle. L’idée de Palmerston ne représenta nullement un coup de tonnerre dans le ciel de la politique impériale britannique. Cette idée particulière, de créer un Etat colonial juif de peuplement en Palestine, afin de servir les intérêts impériaux et une variété de prétentions morales, était partagée et soutenue par plusieurs Premiers ministres, d’hommes d’Etat, de chefs militaires et d’aventuriers britanniques impérialistes. Parmi ceux-ci, nous citerons Palmerston, Shaftesbury, le colonel Gawler, Disraeli, Ceci Rhodes ainsi que le Colonel C.H. Churchill, Lawrence Oliphant, Joseph Chamberlain, le général Smuts [4] et, enfin, A.J. Balfour et Winston Churchill, pour n’en nommer que quelques-uns.
Beaucoup de ces épigones du sionisme n’étaient en rien des philosémites, comme on le suppose trop généralement. La position pro-sioniste de Balfour avait été déterminée par l’argument avancé par Herzl devant une Commission (parlementaire) royale britannique sur l’immigration des juifs en Grande-Bretagne (1902) – argument selon lequel le détournement des juifs vers
la Palestine
était la solution à ce problème britannique. Lawrence Oliphant donne un résumé très clair de la contradiction entre les prétentions moraux et idéalistes des sionistes gentils (= non-juifs) et leurs motivations impérialistes réelles. D’après le biographe de Lawrence, cet homme « partageait le plus gros de l’antisémitisme primesautier de son époque. » [5] Un exemple plus récent est fourni par le président Richard Nixon, qui donna plus d’armes et d’argent à Israël que tous les présidents américains avant lui pris ensemble, mais qui, d’après des articles de presse au sujet des enregistrements de
la Maison
Blanche
, pouvait parfois s’abaisser à proférer des remarques méprisantes au sujet des juifs, durant les réunions à huis clos de son cabinet personnel.
Les graines sionistes de l’impérialisme britannique ne germèrent pas immédiatement : il leur fallut attendre les ondées des intérêts impérialistes plus larges dans la région : ouverture du Canal de Suez, dans les années 1860, occupation britannique de Chypre et de l’Egypte dans les années 1870 et 1880, respectivement. Un coup de fouet supplémentaire vint les réveiller : la flambée d’antisémitisme en Europe (tout d’abord orientale, puis occidentale).
L’ascension de l’influence occidentale « amena les communautés juives des pays occidentaux à jouer un rôle de plus en plus important, en Terre Sainte » [6]. Ce rôle était compatible avec les limites des intérêts placés sous la protection des privilèges (capitulations) accordées par le Sultan de Turquie aux puissances occidentales. Il était financé, et géré, par de riches juifs d’Europe occidentale, étroitement associés aux cercles dirigeants de cette région du monde.
Les premières organisations à faire la promotion du programme de colonisation projeté furent britanniques. Elles étaient inspirées par la ligne de pensée Palmerston-Shaftesbury. Il s’agissait notamment de
la Société
anglo-étrangère pour la promotion de la restauration de la nation juive en Palestine [British and Foreign Society for Promoting the Restoration of the Jewish Nation to Palestine], de l’Association pour la promotion des colonies juives en Palestine [The Association for Promoting Jewish Settlements in Palestine] et de
la Société
de promotion du travail agricole juif en Terre Sainte [The Society for the Promotion of Jewish Agricultural Labour in the Holy Land].
Le journal Jewish Chronicle fut fondé, et ne tarda pas à devenir « un véhicule important de la popularisation de la colonisation de
la Palestine
, dans les milieux juifs » [7]. En 1861,
la Société
juive londonienne pour la colonisation de
la Terre
sainte [The London Hebrew Society for the colonization of the Holy Land] et l’Alliance Française créèrent l’école d’agronomie Mikveh Israel près de Jaffa, manifestement en vue de l’installation de juifs en Palestine, sur une échelle considérable. Richard Stevens expliqua ce soudain regain d’intérêt, en France : « A la suite de la guerre de Crimée, on assista, de manière générale, à un intérêt renouvelé pour l’extension de l’influence française au Levant et divers publicistes politiques se firent les champions non seulement de la protection d’une province chrétienne autonome au Liban, mais aussi d’une province autonome juive de Palestine » [8].
A ce stade, plusieurs écrivains britanniques publièrent des libelles faisant la promotion de l’idée d’une colonisation de peuplement juive de
la Palestine.
Les
Hebrew
Melodies de Byron, le roman Daniel Deronda de George Eliot et le roman Tanored de Disraeli véhiculaient une touche romantique, et cela stimula l’acceptation par l’opinion publique de l’idée inspirée par les seuls intérêts égoïstes de l’Empire britannique, d’un « retour » des juifs en Palestine.
Ces prises de position, ces attitudes et ces initiatives occidentales fournirent le contexte indispensable à l’émergence du sionisme. Comme nous l’avons déjà indiqué, deux développements survenus en Europe durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle ont fourni les conditions nécessaires et suffisantes à la naissance de l’idée sioniste, marquée au coin de l’impérialisme, qu’elles implantèrent dans les esprits juifs au point de les faire passer pour une évolution juive à la fois naturelle et venue de l’intérieur d’eux-mêmes. Le premier de ces développements fut le résultat, direct et indirect, de la montée intellectuelle et politique du nationalisme chauvin européen. Ce n’est pas un hasard si le premier propagateur de l’idée nationale juive, en tant qu’idéologie moderne, Moses Hess, intitula son ouvrage Rome et Jérusalem (1862), dans une allusion directe au mouvement nationaliste italien – un ouvrage dans lequel il fit siens les concepts raciaux, ainsi que les théories raciales pseudo-scientifiques en vogue au dix-neuvième siècle…
Hess y soulignait que les juifs devaient éviter, par-dessus tout, l’assimilation, et réaffirmer leur unicité en « reconstituant leur centre national en Palestine ». Malgré ses tentatives de logique, Hess, à l’instar de la plupart des penseurs sionistes, trahit les traits intrinsèquement superstitieux et messianiques de ce qui, la plupart du temps, n’est qu’un sionisme agnostique, quand il parle d’une imminente victoire de l’idée juive, se faisant ainsi le héraut du « Shabbat de l’Histoire ». Ce n’est pas l’impact immédiat produit par le livre ‘Rome et Jérusalem’ qui est d’une importance historique primordiale, mais bien plutôt le climat intellectuel et politique qui l’a produit. Pour les fondateurs intellectuels et politiques du sionisme, la realpolitik des hommes d’Etat occidentaux était un idéal formidable, et celle de Bismarck, particulièrement carabinée, les inspira, littéralement.
Le deuxième développement qui mit en avant l’idée sioniste, ce furent les pogromes survenus en Russie, en 1881. Ces pogromes entraînèrent un exode massif de juifs vers l’Europe de l’Est et de l’Ouest, et ils causèrent l’effondrement du mouvement d’assimilation de
la Haskala
[~ ère des Lumières, chez les juifs, ndt]. Le supplanta un nouveau mouvement, Hibbath Zion (Les Amoureux de Sion), inspiré par le pamphlet Auto-Emancipation, publié par Leo Pinsker en 1882. Des sociétés furent fondées, dans les centres juifs, afin de débattre de la question de l’installation en Palestine, vue sous l’angle d’une perspective immédiate et concrète, et de refaire de l’hébreu une langue vivante. Les premiers colons juifs appartenaient à une organisation d’étudiants juifs russes, connue sous le nom de Bilu, qui avait été fondée, à Kharkov, dans le but spécifique de coloniser
la Palestine.
Herzl et la montée du sionisme
En dépit de l’éclosion, comme champignons après la pluie, des organisations juives à orientation colonialiste, aucun leadership central ne se dessinait. Le flux continu d’immigrants juifs en Europe occidentale amena l’antisémitisme et intensifia l’intérêt des juifs occidentaux les plus influents pour le sort des juifs d’Europe orientale. Une famille juive célèbre, les richissimes Rothschild, finança une tentative de réduire l’immigration juive en Europe occidentale en détournant ce flux d’immigrés juifs vers
la Palestine
; ainsi, les conséquences redoutables [pour cette célèbre famille…, ndt] de l’antisémitisme furent évitées, et la juiverie fut alignée sur les intérêts impérialistes expansionnistes au Moyen-Orient, durant la période postérieure à l’ouverture du canal de Suez [9]. Un jeune juif viennois, journaliste de profession, nommé Théodore Herzl, allait fournir le leadership organisationnel et politique du nouveau mouvement.
Ce qui convertit Herzl, d’indifférent à sa judéité qu’il était, à l’activisme sioniste, ce fut l’affaire antisémite, dite Affaire Dreyfus, qui éclata en 1894. En 1896, son ouvrage Der Judenstaat [L’Etat juif] suscita l’intérêt d’activistes juifs dans diverses régions du monde occidental. Ce livre traitait de la situation des juifs, et il avançait l’argument que ce n’était qu’au moyen de l’obtention d’une nationalité, sur une terre leur appartenant exclusivement, que
la Question
juive pourrait être résolue. L’année suivante, Herzl fut en mesure de réunir le Premier Congrès sioniste, à Bâle, en Suisse, en août 1897, et de créer l’Organisation Sioniste Mondiale [World Zionist Organisation]. Herzl en fut élu président, et son programme très soigneusement formulé déclarait que le sionisme avait pour objectif « un foyer national publiquement reconnu et garanti par la loi, en Palestine » [pour les juifs, bien sûr… ndt] – un foyer à obtenir au moyen de l’organisation, de la colonisation et de la négociation, sous le parapluie des puissances impérialistes.
Les mots ne suffisent pas à décrire l’importance qu’eurent les idées et les effets des efforts de Herzl sur le mouvement sioniste. En tant que père fondateur, il laissa son empreinte sur toute la structure de ce mouvement, et on peut dire qu’il l’a influencé plus qu’aucun autre de ses dirigeants. Une lecture de ses œuvres, et l’étude de son cadre de pensée et de ses modes d’action, ainsi qu’une analyse du congrès de Bâle, sont particulièrement révélateurs, en particulier à la lumière de ses Mémoires autobiographiques [Diaries], dans lesquels il enregistre tout, méticuleusement et candidement [10]. Ses idées, ses stratégies et ses méthodes eurent un impact incroyable sur la pensée et sur l’action sionistes, au point de devenir des caractéristiques fondamentales de ce mouvement.
Le sionisme herzélien était un avatar de
la Question
juive et de la vision qu’avait Herzl d’une solution à cette Mère de Toutes les Questions dans le cadre d’une alliance avec les puissances impérialistes dominantes telles qu’elles avaient été coulées dans le moule par les idéologies nationalistes/racistes des divers mouvements et associations européens. Pour Herzl, ces associations étaient à jamais incapables de tolérer les juifs, lesquels étaient aliénés par leur particularisme et leur non-conformisme, et cela fut la base tant de l’antisémitisme que du déracinement des juifs. La solution ne pouvait en aucun cas être la réforme desdites sociétés, au moyen de notions telles la liberté et l’égalité, ni, pour les juifs, la perte de leur identité et de leur exclusivisme, mais bien plutôt la prise de conscience de leur conformité, sur « une base nationale », et l’alignement de l’Etat-nation juive envisagée, qui devait être établie sur un territoire à cent-pour-cent juif, à l’aide des puissances européennes, dont le parapluie et le patronage étaient requis pour faire apparaître cet Etat, ainsi que pour le protéger, par la suite, en retour des services qu’ils rendaient auxdites puissances européennes, contre et au détriment de tierces-parties…
La relation entre les puissances européennes et l’Etat-colon sioniste proposé était conçue sur une base impérialo-colonialiste. Nonobstant ce fait sous-jacent, le colonialisme sioniste avait des nuances propres, qui, à leur tour, le rendent plus anomal, ou plus extrémiste. La première de ces nuances tenait au fait que, si les colonialistes européens étaient l’extension d’une identité nationale et d’un Etat déjà établis, les colonialistes juifs aspiraient, quant à eux, à forger une nation ou une identité nationale au travers de l’acte de colonisation lui-même. A la différence des autres mouvements nationalistes, celui-ci allait être fondé sur la religion, étant donné que ses épigones ne parlaient pas la même langue, n’avaient pas les mêmes normes sociales, et étaient dépourvus d’une expérience historique commune, sur la longue durée [11].
Afin de rendre leur projet plus acceptable pour la mentalité européenne, les sionistes décrétèrent l’unité raciale des juifs, ajoutant ainsi la pseudoscience à l’anachronisme que représentait le concept consistant à édifier un Etat nation religieux. Une autre caractéristique du sionisme était le fait que, tout en ambitionnant se gagner le patronage enthousiaste des puissances occidentales les plus puissantes ou les plus motivées, il se fonda sur le consensus entre les puissances impérialistes occidentales et ce, dans tous les domaines. Le sionisme rechercha ainsi, et procura, les bénéfices résultant de la compétition inter-impérialiste, à la différence d’autres Etats coloniaux de peuplement. La plus discriminante de ces nuances était de nature essentiellement idéologique, à savoir que le sionisme visait à expulser les « indigènes », leur stratégie fondamentale prônant un Etat national purement juif. Tout examen attentif des écrits et des lignes directrices de la théorie et de la praxis sionistes révèle l’impact dynamique et prépondérant de la pensée et du modus operandi impérialistes, ainsi que l’influence dominante du racisme propre à l’Europe du dix-neuvième siècle. Pour illustrer ce point, nous proposons de passer en revue la représentation que se faisait du monde Herzl, ainsi que ses méthodes en ce qui concerne les concepts et les questions fondamentaux impliqués dans l’alliance impérialo-sioniste, avec des références occasionnelles à ses successeurs, afin de mettre en évidence la consistance et la continuité de la stratégie et des tactiques sionistes. Il convient de noter à quel point les propositions et la pensée de Palmerston furent influentes, et même décisives, et par conséquent, le climat instauré par la pensée raciste impérialiste britannique et européenne, sur la question d’un Etat colon de peuplement juif en Palestine.
Exposition des principes du sionisme
Les concepts fondamentaux sous-tendant la pensée d’Herzl et la vision du monde sioniste se trouvent dans l’ouvrage Der Judenstaat dudit Totor. « En supposant que sa Majesté le Sultan veuille bien nous donner
la Palestine
, nous pourrions, en retour, nous charger de réguler la totalité des finances de
la Turquie.
Nous
représenterions, là-bas, u ne partie du rempart de l’Europe contre l’Asie, un avant-poste de civilisation, par opposition à
la barbarie. Nous
devrions, en tant qu’Etat neutre, rester en contact avec la totalité de l’Europe, qui aurait à garantir notre existence » [12]. Le même thème revient, à très juste titre, dans le discours adressé par Herzl au Premier Congrès Sioniste : « Il est de plus en plus dans l’intérêt des nations civilisées et de la civilisation en général qu’une forteresse culturelle soit établie sur le plus court chemin vers l’Asie. Cette station-relais, c’est
la Palestine
, et nous, les juifs, nous sommes ces porteurs de culture qui sommes prêts à donner nos biens et mêmes nos vies, pour en faire advenir la création. » [13]
Vingt-et-un ans après, l’éminent successeur d’Herzl, Chaim Weizmann, allait exposer à l’homme d’Etat britannique impérialiste généralement le plus spontanément associé au sionisme, Arthur James Balfour, le plan sioniste envisagé : « une communauté de quatre à cinq millions de juifs, en Palestine…, à partir de laquelle les juifs pourraient irradier dans l’ensemble du Moyen-Orient… Mais toute ceci présuppose un développement libre et sans encombres du foyer national juif en Palestine, et non pas simplement plus de facilités, en matière de colonisation. » [14] Ce concept faisait non seulement écho à la proposition de Palmerston, mais il répondait aux besoins occidentaux croissants de l’Occident dans la région, après l’ouverture du Canal de Suez, l’occupation britannique de l’Egypte, et
la Première
guerre mondiale. L’essentiel de cette pensée stratégique britannique a été exposée dans un mémorandum de l’état-major général au ministère de la guerre : « la création d’un Etat-tampon juif en Palestine, même si cet Etat sera faible, en lui-même, est stratégiquement désirable, pour
la Grande-Bretagne
. » [15]
Stratégie fondamentale
Le Programme de Bâle, formulé par le premier Congrès sioniste, déterminait que « le sionisme a pour objectif de créer, à l’intention du peuple juif, un foyer national en Palestine, protégé par le droit public. » Une lecture des Mémoires de Herzl, ainsi que l’étude des agissements sionistes ultérieurs, allaient révéler que le terme « droit public » faisait référence, de fait, à la supervision des puissances impérialistes. Cette supervision était jugée nécessaire, à bien des égards. Herzl rechercha une concession coloniale bénéficiant d’un soutien impérialiste explicite et public, car cela aurait pour effet de renforcer sa propre crédibilité chez les juifs [6], tout en conférant viabilité et protection à son aventure. Il envisageait que les puissances occidentales apporteraient leur soutien au sionisme et, ce, pour l’une des trois raisons suivantes (au moins) : (1) l’intérêt bien compris de l’impérialisme ; (2) leur désir de se débarrasser, à la fois, des juifs et de l’antisémitisme (dans le cas de l’Ouest de l’Europe, en évitant un déferlement d’immigrés juifs d’Europe orientale) et (3) en utilisant l’influence de la communauté juive organisée pour combattre les mouvements révolutionnaires, ainsi que d’autres facteurs d’ordre interne.
Herzl s’adressa au Kaiser d’Allemagne, le « seul homme qui fût à même de comprendre mon projet » [17], non pas seulement en raison de l’influence culturelle germanique à l’intérieur des rangs sionistes, mais parce que l’Allemagne était arc-boutée sur la percée de son expansion impérialiste vers l’Orient :
La politique allemande a pris une dimension orientale, et il y a quelque chose de symbolique, dans le voyage du Kaiser en Palestine, à plus d’un titre. Je suis, par conséquent, plus convaincu que jamais que notre mouvement recevra de l’aide – une aide que je n’ai cessé d’attendre, patiemment, depuis deux ans. Aujourd’hui, il est clair que la création du plus court trajet vers l’Asie par des éléments nationaux neutres (pour les pays Européens) pourrait s’avérer également précieuse pour la politique orientale de l’Allemagne [18].
Dans un projet de lettre au Kaiser, Herzl expliqua, par la suite, l’objectif sioniste et son utilité pour la politique orientale de l’Allemagne, à savoir que les juifs étaient les seuls colons européens prêts (et même désireux) de coloniser
la Palestine
, tant cette terre était pauvre, et que
la Palestine
devait être pacifiée, étant donné qu’elle occupe une position stratégique. L’Europe, ajoutait-il, « allait extrêmement rapidement autoriser aux juifs de s’y installer. Moins en raison au droit historique qui leur est reconnu dans l’écrit le plus sacré de toute l’humanité, mais aussi en raison d’une inclinaison, existant dans la plupart des pays, à laisser les juifs s’en aller. » [19]
C’est ce dernier argument qui fut son viatique avec M. Pleuwhe, le ministre russe de l’Intérieur, un antisémite, qui adopta l’idée sioniste, en 1903. [20]
Il était inévitable que Londres devînt, en la matière, le centre de gravité. [21]
La Grande-Bretagne
était la puissance impérialiste la plus intéressée à l’avenir de
la Palestine
, en raison de ses possessions dans les pays voisins, ainsi que de son intérêt pour la route terrestre des Indes. Aussi est-ce à Londres qu’Herzl approcha le Secrétaire archi-impérialiste des Colonies, Joseph Chamberlain, via les bons offices de Lord Rothschild, qu’Israël décrivit comme « la plus grande force effective que notre peuple n’eut jamais portée, depuis sa dispersion » [22]. Au cours de son entretien avec Chamberlain, en octobre 1902, la voix de Herzl tremblait, tandis qu’il expliquait les raisons de son opposition à un partenariat anglo-sioniste impliquant des concessions coloniale pour les juifs à Chypre, à El-Arish et dans
la Péninsule
du Sinaï, devant servir de « point de ralliement pour le peuple juif, dans le voisinage de
la Palestine.
» [23] (Nous ferons allusion, plus loin, au raisonnement impérialo-colonialiste utilisé par Herzl). Pour Chamberlain et pour Lord Lansdowne, le secrétaire aux affaires étrangères, Herzl expliqua qu’en chapotant l’action sioniste, l’Empire britannique ne « s’augmenterait pas seulement d’une riche colonie », mais aussi de dix millions de juifs, qui porteraient à jamais l’Angleterre dans leurs cœurs, si, grâce à une telle initiative, elle devenait la puissance tutélaire du peuple juif. D’un seul coup, l’Angleterre se gagnera dix millions de sujets occultes, mais loyaux, actifs dans tous les domaines de la vie économique et ce, dans le monde entier. A un seul signal, tous ces gens viendraient se mettre au service de la nation magnanime lui apportant l’aide si longtemps désirée… L’Angleterre gagnera, dès lors, dix millions d’agents oeuvrant à sa grandeur et à son influence. Et l’effet de ce genre de choses s’étend, ordinairement, du domaine politique au domaine économique. [24]
C’est en cela que réside, précisément, le qui pro quo du sionisme : à la grande puissance qui entreprend d’être un protecteur universel, il offre les juifs en qualité d’agents mondiaux, et il offre l’Etat juif de colonisation de peuplement en tant qu’Etat-client.
Les efforts déployés par Herzl en Angleterre consistèrent notamment à solliciter le soutien des principaux épigones du colonialisme, dont le plus éminent était un certain Cecil Rhodes. Dans un courrier envoyé à Rhodes, Herzl expliquait que, bien que son projet n’impliquât nullement l’Afrique, mais une partie de l’Asie mineure, « si vous (Cecil) aviez trouvé cette région sur votre chemin, vous auriez d’ores fait (ce que nous voulons faire), à l’heure qu’il est ! » [25] Posant ensuite la question rhétorique de savoir pour quelle raison il s’adressait ainsi à Rhodes, le leader sioniste historique répondait lui-même à sa propre question, en ces termes : « Mais c’est parce que notre projet est de nature coloniale, mon cher Cecil ! » [26]. Ce à quoi Herzl aspirait, c’était à un certificat de viabilité et de désirabilité coloniales estampillé par Rhodes : « Je soussigné, Rhodes, déclare avoir étudié ce projet, et l’avoir trouvé correct et praticable », et excellent pour l’Angleterre, pour
la Très
Grande
Bretagne
, aurait-il pu ajouter. De plus, l’entrée en piste des sionistes ne pouvait qu’être profitable, pour Rhodes et ses acolytes.
Mais Rhodes mourut avant qu’Herzl n’ait obtenu ce qu’il attendait de lui. Quinze ans plus tard, le successeur d’Herzl, Weizmann, obtint des impérialistes britanniques ce qu’Herzl n’aurait pas été en mesure d’obtenir de ses sympathisants britanniques, à savoir une protection et une supervision impérialistes en vue d’un foyer national juif, sous la forme de
la Déclaration
Balfour
, du 2 novembre 1917. Des ratifications internationales s’ensuivirent, de la part des autres puissances, et cette Déclaration fut incorporée au Mandat sur
la Palestine
, contre la volonté du peuple arabe palestinien, qui représentait l’écrasante majorité de la population de
la Palestine
, à l’époque [27].
Ultérieurement, les sionistes obtinrent le patronage américain à leur Etat, garanti par le « droit international » sous la forme de Plan de partage de
la Palestine
(1947), qui fut suivi par
la Déclaration
tripartite (1950), les puissances impérialistes majeures (Etats-Unis, Grande-Bretagne et France) garantissant l’Etat sioniste expansé. La résolution de l’Onu de novembre 1975, considérant le sionisme comme une forme de racisme, représente un début de rectification de cette situation anormale. [souligné par le traducteur].
Tactiques fondamentales
Le sionisme chercha à s’auto-réaliser au moyen de la mobilisation des juifs, de négociations avec les puissances impérialistes, et de
la colonisation. La
première force de mobilisation en faveur du sionisme fut l’antisémitisme, lequel, comme nous l’avons déjà vu, attirait des politiciens gentils dans les rets du sionisme. Herzl expliqua : « Aucune coercition majeure ne sera requise afin de stimuler le mouvement d’immigration. Les antisémites se chargent eux-mêmes de cette partie du programme, à notre place… » [28]. De fait, un éminent sioniste « spirituel » - Ahad Ha’am – décrivit le sionisme herzlien comme « le produit de l’antisémitisme, auquel il doit entièrement son existence. » [29] Le Grand Duc de Bade indiqua à Herzl que les « gens voyaient dans le sionisme une sorte d’antisémitisme » [30] et Herzl nota cette observation sans y élever la moindre objection. Là où l’antisémitisme était faible, ou inexistant, le mouvement sioniste chercha à susciter le « sentiment national juif » aux moyens de la propagande et des provocations, ou en mettant en scène des violences anti-juives, en utilisant des agents spéciaux, comme cela se produisit, en Irak, après 1948.
Une autre méthode de mobilisation de l’opinion juive consistait à faire appel aux complexes des juifs, en utilisant certaines notions juives, et tout particulièrement la notion de « peuple élu ». Dans le climat raciste de l’Europe du dix-neuvième siècle, cette notion fut déformée afin de la faire ressembler à celle du « fardeau de l’homme blanc », et ils l’associèrent aux concepts de « Terre promise » et de promesse du « retour (des juifs) », en dépit du fait que les chefs sionistes étaient soi non-religieux, soit carrément agnostiques. Moses Hess maintenait que « tout juif est fait du bois dont on fait les Messies,