Néolibéralisme et conséquences

Les questions politiques des manifestations de masse en Grèce


Le World Socialist Web Site se solidarise entièrement avec les dizaines de milliers d’étudiants, de jeunes et de travailleurs qui ont occupé les rues de villes grecques par des manifestations, des grèves et des batailles rangées avec la police armée anti-émeute. Cette lutte sociale de masse, déclenchée par le meurtre du jeune de 15 ans Alexis Grigoropoulos par la police, est le présage de soulèvements révolutionnaires à venir, pas seulement en Grèce, mais de par l’Europe et le monde.


Dimanche 21 Décembre 2008

Photo: www.french.xinhuanet.com/
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Par Ulrich Rippert


Le caractère soutenu et militant de ces manifestations est en fait l’expression de la réaction de millions de travailleurs et de jeunes qui voient leurs conditions de vie détruites et leurs avenirs volés par le développement de la pire crise capitaliste mondiale depuis la Grande Dépression des années 1930.

Les événements en Grèce ont semé la consternation dans les capitales à travers l’Europe. Les gouvernements de Londres, Paris, Madrid, Rome et Berlin sont bien conscients que les conditions de détérioration dans les écoles et les universités ne se limitent pas qu’à la Grèce. Pas plus que les emplois à bas salaire, le chômage de masse, la brutalité policière et le manque général d’avenir pour les jeunes ne sont particuliers qu’à la péninsule hellénique.

À travers l’Europe et de par le monde, la jeune génération fait face à une société dans laquelle les élites dirigeantes ont pu s’enrichir grassement aux dépens des larges masses de la population. Les budgets gouvernementaux ont été pillés et les systèmes d’éducation et sociaux ont été ravagés à la demande d’une minuscule couche immensément riche qui, avec l’aide des partis et des Etats corrompus et de la police armée, défend farouchement ses privilèges. Des millions de jeunes étudiants se voient refuser une éducation de bon niveau ou un emploi qui leur garantiraient un avenir. Ils font plutôt face à la pauvreté, la guerre et la militarisation de la société.

Le fait que de tels problèmes ne se limitent pas qu’à la Grèce, mais qu’ils soient au contraire dominants tout autour du globe pose la nécessité de considérer les jours de colère à Athènes et dans d’autres villes grecques d’un point de vue politique plus large.

Les événements en Grèce démontrent clairement que des masses de travailleurs et de jeunes ne sont plus prêtes à accepter les conditions intolérables créées par le capitalisme. Le mépris des jeunes et des étudiants envers les clichés et les promesses creuses d’une caste politique corrompue est entièrement justifié. Les jeunes manifestants ont fait preuve d’un grand courage face à la brutalité de la police anti-émeute. Rien ne va changer sans l’intervention active, massive et résolue de ceux qui sont affectés par la crise.

Cependant, le développement d’une perspective politique claire pour guider ces luttes et la construction d’un leadership révolutionnaire prêt à mener jusqu’au bout la lutte pour la transformation socialiste de la société sont cruciaux.

La première tâche est de faire une analyse politique sérieuse de la situation. Comme à travers une loupe, tous les problèmes fondamentaux de la société européenne ont été exposés dans ce pays relativement petit qui fut le berceau de la civilisation sur le continent.

Les effets de la crise financière internationale ont dramatiquement intensifié la longue crise économique en Grèce. À la fin de novembre, dans un article intitulé « Les propriétaires de bateaux grecs pris dans la tempête », le journal allemand Handelsblatt a écrit que l’industrie clé du pays est en train de glisser dans « une récession profonde ». Les revenus ont chuté « drastiquement ». Le journal cite un analyste qui déclare : « Cette crise dépasse tout ce que nous avons vécu jusqu’à maintenant. »

La production industrielle, qui constitue seulement 13,5 pour cent du produit intérieur brut du pays, a aussi chuté considérablement l’année dernière : le textile et les vêtements (-10 pour cent), la production métallurgique (-9,1 pour cent), les produits électroniques (-22,3 pour cent) et la construction de navires (-18,1 pour cent) ont tous subit des pertes importantes. Les investissements étrangers directs ont chuté de 31,3 milliards d’euros en 2006 à seulement 4,6 milliards l’année dernière. L’indice boursier d’Athènes, ASE General, qui a débuté l’année à 5000, a maintenant chuté sous les 1900 points.

Malgré une vague de privatisations et de coupures dans les dépenses sociales, l’endettement du pays (94 pour cent du produit intérieur brut) est dépassé, dans la zone euro, seulement par l’Italie. Dans un développement parallèle, l’endettement des ménages privés dans les sept dernières années, depuis l’introduction de l’euro et l’inflation qui l’a suivie, a quintuplé, passant de 16,8 à 93,3 milliards d’euros.

Les salaires sont extrêmement bas, la moyenne de revenu mensuel étant 789 euros. C’est légèrement plus qu’en Pologne (785 euros) et substantiellement moins qu’au Portugal (1080 euros). Le chômage chez les jeunes est officiellement à 21,4 pour cent et, dans l’Union européenne, il n’est dépassé que par celui de l’Espagne (25 pour cent).

Au milieu d’octobre, le gouvernement de Kostas Karamanlis a décidé d’implanter un « plan de sauvetage des banques » de 28 milliards d’euros dans le but de protéger les super-riches de grosses pertes causées par la spéculation financière. Ce nouveau niveau de dette gouvernementale va inévitablement mener à une autre ronde de coupes budgétaires.

Pendant des décennies, la politique en Grèce, le berceau de la démocratie, a été dominée par deux familles : le clan Karamanlis et le clan Papandreou. Les deux ont établi des réseaux de corruption et de népotisme qui ont dominé l’Etat dans tous les secteurs importants de la vie sociale.

Le premier ministre actuel, Kostas Karamanlis, est le neveu de Konstantin Karamanlis, qui a mis sur pied le parti conservateur Nea Dimokratia (Nouvelle Démocratie, ND) en 1974 et a occupé, à différents moments, les postes de premier ministre et de président. Le président actuel, Karolos Papoulias, est un membre fondateur du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) et un proche ami d’Andreas Papandreou, dont le fils est aujourd’hui président du PASOK.

Aucun autre parti politique n’a autant dominé la scène politique grecque que le PASOK depuis la fin de la junte militaire en 1974. Il a formé le gouvernement de 1981 à 1989 et de 1993 à 2004 et est très influent auprès des syndicats du pays.

Dans les années 1980, le PASOK a défendu la politique du nationalisme politique et économique, qui consistait principalement en une rhétorique anti-américaine et anti-européenne combinée à l’implémentation de réformes sociales limitées. Dans les années 1990 toutefois, comme les autres partis sociaux-démocrates en Europe, il a de plus en plus adopté le modèle économique du néolibéralisme et imposé des coupes draconiennes dans les programmes sociaux, suivant les prescriptions de l’Union européenne.

L’appui électoral au PASOK s’est affaibli suite à ce tournant vers cette politique néolibérale et vers une politique étrangère de plus en plus agressive, par exemple son appui à la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999. En 2000, il a réussi à obtenir une courte victoire contre ND dans les élections nationales et, en 2004, le gouvernement droitier de ND dirigé par Kostas Karamanlis a pu prendre le pouvoir.

C’est dans un tel contexte que le Parti communiste de Grèce (KKE) s’est rué pour venir en aide au PASOK. Le KKE est servilement demeuré loyal à la bureaucratie moscovite jusqu’à la fin des années 1980, lorsque l’effondrement de l’Union soviétique a entraîné son éclatement. Après une série de scissions, il est resté un noyau dur d’anciens staliniens qui ont usé de leur influence dans les syndicats pour pacifier les luttes de la classe ouvrière et les ramener derrière le PASOK.

Il est caractéristique que le président du KKE Aleka Papariga ait immédiatement attaqué les récentes manifestations et les luttes dans la rue comme le fait de « milices juvéniles » et qu’il ait dénoncé les jeunes qui y étaient impliqués comme des « auteurs insensés de violence ». Le but central du KKE est d’empêcher que la radicalisation de la jeunesse s’étende à la classe ouvrière.

Avec le tournant affirmé vers la droite du PASOK et du KKE, d’autres formations de gauche ont cherché à détourner le mouvement de masse des jeunes. Au premier chef, il y a la « coalition de gauche », ou la SYRIZA, un amalgame de groupes les plus divers, allant des verts à des soi-disant socialistes en passant par les pacifistes, les féministes et les radicaux de gauche.

La composition hétérogène de ce parti trouve son reflet dans son manque de clarté programmatique. Lors de la campagne électorale de l’an dernier, la coalition a insisté sur la question de l’écologie, le plus petit commun dénominateur de ses adhérents, après des luttes intestines acerbes.

La direction du parti a explicitement refusé de mettre de l’avant des demandes socialistes. Plutôt, il a misé sur une courte victoire du PASOK dans l’espoir que cela forcerait ce dernier à former une alliance avec le SYRIZA. Ce n’est pas un hasard si le président du Parti de la Gauche allemand, Lothar Bisky, a été invité d’honneur dans des rassemblements électoraux du SYRIZA. Il ne suffit que de prendre connaissance de la politique mis de l’avant par le Parti de la Gauche à Berlin pour comprendre que rien de progressiste ne sortira de cette « coalition de la gauche ».

Les éléments anarchistes jouent également un rôle rétrograde dans les luttes en Grèce en rendant les travailleurs responsables de la politique droitière du PASOK, du KKE et des syndicats, ce qui sert à isoler la jeunesse de la classe ouvrière dans son ensemble.

La seule véritable orientation progressiste pour le mouvement actuel en Grèce est de se tourner délibérément vers la classe ouvrière en Grèce et dans toute l’Europe. Cela exige un programme socialiste international, basé sur les leçons politiques tirées des principales luttes de la classe ouvrière internationale et sur les leçons des défaites et des tragédies vécues dans les dernières décennies.

Le World Socialist Web Site et les sections européennes du Comité international de la Quatrième Internationale, le Parti pour l’égalité socialiste en Allemagne et Grande-Bretagne, appelle pour l’extension à tout l’Europe des protestations de masse et des luttes qui ont fait éruption en Grèce.

Ce mouvement doit être construit sur la perspective d’unir les travailleurs européens dans une lutte commune pour mettre fin au système de profit capitaliste et pour socialiser les forces productives afin de satisfaire les besoins de l’humanité. Contre l’Union européenne capitaliste, les travailleurs doivent lutter pour la création des Etats-Unis socialistes d’Europe.

Au sein de la Grèce elle-même, la tâche la plus importante est celle de la construction d’un parti socialiste révolutionnaire de la classe ouvrière en tant que section du Comité international de la Quatrième Internationale.

http://www.wsws.org http://www.wsws.org



Dimanche 21 Décembre 2008


Commentaires

1.Posté par pierre le 30/12/2008 23:16 | Alerter
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http://emeutes.wordpress.com/

DES EVENEMENTS EN GRECE

Ces émeutes, à distance, ont déjà fait reculer le pouvoir français sur ses minables réformes lycéennes, et peut-être d’autres encore. Les émeutiers grecs nous montrent ainsi une voie qui avait été cherchée lors de la contestation du CPE et ces dernières semaines (occupations de lycées et d’autres bâtiments, blocage de voies de communication et quelques bagnoles cramées), ils font mieux et refusent le dialogue truqué avec l’Etat et ses sbires. Ce n’est que lorsqu’il parle tout seul qu’un ministre peut évoquer « un dialogue serein » (les mots du ministre de l’éducation nationale il y a quelques jours). Ici, comme en Grèce, la discussion ne peut commencer que par la contestation en actes des forces répressives. Leur existence est déjà une insulte.
La liberté fait ses premiers pas quand on n’a plus à trembler devant des flics, des vidéo-surveillants et le fichage généralisé. Les lois sont faites pour nous apeurer, nous décourager et plus généralement nous interdire de faire quoi que ce soit. En Grèce la peur et la résignation changent de camp
(« Aujourd’hui, le peuple est en colère contre tout, contre la mort d’Alexis, contre la police, contre le gouvernement, contre les réformes… et nous, nous sommes le bouclier. (…) Je me demande si je ne serais pas mieux dans mon village, où je pourrais reprendre l’élevage des moutons et vivre tranquille. Surtout, je n’aurais plus ce sentiment de honte qui me ronge », un policier grec dans le Figaro du lundi 22 décembre 2008) :

L’INSURRECTION CONTINUE. Si elle prend partout, on ne l’arrêtera jamais. C’est pourquoi nos médias maintiennent ces évènements historiques à l’arrière-plan ou inventent des spécificités grecques (jeunesse mal payée, corruption, réformes qui ne promettent que le pire mais c’est partout que les ordures nous gouvernent). Insistons sur quelques points : il ne s’agit pas d’une révolte d’une partie de la jeunesse mais bien de toute une population, de gens sans revendications ni représentants, mais dont nous partageons certainement les intentions (disparitions de tous ceux qui parlent pour nous : partis, syndicats, experts, journalistes, associations…) et les dégoûts (le salariat et le monde misérable qu’il produit, ses congés forcés, l’éducation obligatoire pour s’y insérer, et autres « aides » de l’Etat quand on s’en éloigne).
En cette période de crise, comme d’habitude, nos dirigeants nous présentent de nombreuses solutions parmi lesquelles ne figure pas celle de se passer d’eux. Ce sont les mêmes qui nous volent nos meilleures années et celles qui suivent ; ils continuent.
Saisissons chaque occasion de rappeler la lutte exemplaire qui se déroule en Grèce. Diffusez ce texte, trouvez-en d’autres (récits de première main, vidéos sur internet, etc.), écrivez-en de meilleurs, partout, sur les murs, les affiches. Rassemblons-nous dans toutes les manifestations possibles, restons mobilisés. Répandons cette étrange épidémie dont nous n’avons rien à craindre, nous qui devons toujours travailler pour un monde qui nous empoisonne.

FAISONS MIEUX.

En région parisienne, le mardi 23 décembre 2008.

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