Néolibéralisme et conséquences

Les pôles régionaux de compétitivité: bilan et perspectives


En réponse à la crise du financement et des débouchés de la recherche, crise à l’origine de la création de l’association Sauvons la recherche (SLR), ont été labellisés en 2005 les premiers pôles de compétitivité régionaux. Etant donné le caractère réducteur des critères de sélection, une programmation complémentaire s’impose, qui tienne davantage compte de la culture des lieux et des nécessités sociales de l’heure.


martineboudet@voila.fr
Jeudi 16 Août 2007

I- Une instance inter-régionale au service de la recherche-développement

La création des pôles de compétitivité, officialisée le 12 juillet 2005, s’avère une pièce importante du dispositif gouvernemental en matière d’aide au développement. Cette mesure répond aux exigences de la modernisation de l’économie, dans un cadre international globalisé et marqué par une concurrence impitoyable. Pour ce faire, mettant à profit la centralisation d’inspiration européenne et valorisant les patrimoines régionaux, elle propose une collaboration inédite entre des équipes locales d’universitaires, d’ingénieurs et de responsables politiques:
« Un pôle de compétitivité se définit comme la combinaison, sur un espace géographique donné, d’entreprises, de centres de formation et d’unités de recherche publiques ou privées, engagés dans une démarche partenariale destinée à dégager des synergies autour de projets communs au caractère innovant. Ce partenariat s’organisera autour d’un marché et d’ un domaine technologiaue et scientifique qui lui est attaché et devra rechercher la masse critique pour atteindre une compétitivité mais aussi une visibilité internationale. »

L’on ne peut que louer la création de ce dispositif (inter)régional de recherche-développement qui complète le processus de décentralisation politique, via la mise en place des Conseils régionaux et généraux ; il s’inspire d’expériences réussies en la matière, celles des puissants landers allemands ou des dynamiques provincias (comunidades autonomas) espagnoles par exemple. Il s’inscrit par ailleurs dans la stratégie dite de Lisbonne, élaborée par l’Union Européenne en 2000 et qui promeut la société émergente de l’information. Pour ces raisons, ce concept a été adopté par la classe politique et par des associations influentes du milieu universitaire telles Sauvons la recherche. Il doit pourtant être amélioré dans la mesure où ses principes directeurs réduisent abusivement la recherche-développement à des questions d’économie et de production. Ainsi, le terme de « compétitivité » est sujet à caution : la concurrence, même loyale et non faussée, est-elle le seul principe d’organisation sociale à valoriser par l’Etat ? Doit-elle par ailleurs être assumée par la recherche universitaire? Le terme de «pôles de coopération régionaux» ne serait-il pas plus indiqué ? A ce propos, pour une plus grande efficacité, les régions sont invitées à travailler sur des thèmes communs tels l’aéronautique, programmée en Midi-Pyrénées et en Aquitaine.
Les premiers projets labellisés, soixante six au total, concernent quasiment tous une activité industrielle ou corrélée à l’industrie, dans ce cas de l’ordre de l’agroalimentaire, du commerce, de la santé et de l’écologie . Ainsi, les pôles de spécialité de la région Midi-Pyrénées sont l’aéronautique et l’espace, le cancer et la bio-santé, la céramique, l’électronique, les viandes et produits carnés. La région Languedoc-Roussillon privilégie, elle, le nucléaire (Trimatec), les fruits et légumes, la gestion du risque territorial, les énergies renouvelables ; la région PACA a choisi les thèmes de la photonique, de la mer (sécurité et sûreté), de la gestion des risques et de la vulnérabilité (naturels et technologiques), des solutions communicantes sécurisées, des parfums, arômes, senteurs et saveurs……

II- L’absence des Sciences humaines et sociales et des humanités dans les premiers pôles de compétitivité


Les avancées en matière de recherche-développement résident dans la part non négligeable allouée dans le domaine de la protection du vivant, de l’environnement, de la bio-diversité ; la prise de conscience écologique a donné lieu à une programmation portant sur la mobilité durable en milieu urbain (Ile de France), sur les énergies renouvelables ou sans effet de serre (PACA, Languedoc-Roussillon), sur l’agro-santé (Aquitaine)…
En revanche, cette innovation écarte du champ de la recherche appliquée des pans entiers de nos humanités, les Sciences humaines, sociales, juridiques, économiques, politiques, les Lettres et les arts….Dans la société de l’information en construction, cette situation de monopole donnée aux sciences de la matière et de la vie ne peut que dériver en concurrence déloyale à l’égard des autres domaines scientifiques, moins « rentables » à court terme, donc plus vulnérables. En effet, par défaut de financement dans le secteur régional de la recherche-développement, peut être minoré l’avenir de la recherche fondamentale et appliquée dans ces départements universitaires...Il y a là un précédent de caractère discriminatoire que les Universités concernées sont en droit de contester juridiquement. Témoigne de ces déséquilibres la liste des projets proposés par les Conseils régionaux et non retenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR) :

Gestion des patrimoines (inter)culturels
1- le projet PACA (Arles) dédié aux industries culturelles : diffusion numérique, bibliothèque virtuelle de la Méditerranée, sculpture d’objets virtuels…
2- le projet Aquitaine (Biarritz-Côte basque) dédié au tourisme et aux sports de la mer
Arts et artisanats
1- le projet Bourgogne consacré à l’image et à l’ingéniérie numérique : art de la photographie…
2- le projet de l’Ile de France et du Centre concernant la bijouterie, la joaillerie, l’orfèvrerie
3- le projet Ile de France sur les instruments de musique
Industries de la connaissance et de la culture
1- le projet Poitou-Charentes sur l’industrie de la connaissance : formation à distance…
2- le projet Poitou-Charentes sur les industries culturelles s’adressant à la jeunesse.
Développement durable
1- le projet Poitou-Charentes sur les éco-industries
2- le projet Nord-Pas de Calais - Picardie sur le « produire propre, sain, sûr et économe ».

Le décalage existant entre la lecture des textes officiels par certains Conseils, qui se sont faits l’écho des acteurs culturels de leurs régions et celle de l’Etat central concernant les critères de validation des projets est significatif. L’interprétation donnée par l’ANR de la notion de développement national est trop réductrice : la gestion des patrimoines (inter)culturels, des traditions artistiques et artisanales, des industries de la connaissance et de la culture, des éco-industries participe également d’une démarche de développement, mais durable et à l’échelle de l’homme, des peuples et de leur histoire. Par ailleurs, la gestion de la « superstructure » culturelle et de son avenir ne peut être gommée d’un trait de plume par un pays qui a toujours valorisé, spécialement à travers ses patrimoines régionaux, cet héritage, cette donnée identitaire. Et cela au moment où l’Etat souhaite donner à ses régions une plus grande autonomie, nécessaire à leur expansion. Autre fait significatif, aucun DOM-TOM -à l’exception de la Réunion dont le projet est spécialisé dans l’agroalimentaire en milieu tropical- n’a de pôle labellisé, n’ayant pas encore les moyens politiques, sans doute, d’impulser un projet de société spécifique.

Concernant les prochains pôles à retenir, le débat public pourrait prendre en compte la forte demande, relayée par les médias, en matière d’éthique de la communication sociale et professionnelle (lutte contre le stress, les incivilités, les actes de violence urbaine, les dépendances et addictions.. ), de dialogue interculturel (qu’il soit interrégional, intercommunautaire ou international), de promotion de l’humanitaire et de la solidarité internationale et à l’échelle des relations Nord-Sud : les régions ont en soi un capital immatériel suffisant (patrimoines culturels…), aux côtés des Universités en sciences humaines et en Lettres, en Droit, en sciences politiques et économiques pour répondre favorablement à ces problématiques. Dans cet ordre d’idée, s’imposent des pôles de « compétitivité » ( !) spécialisés dans la promotion du mieux vivre ensemble, dans celle des langues-cultures de France et d’une Francophonie ouverte aux cultures des autres peuples: création linguistique, littéraire, musicale, artistique, médiation interculturelle, psycho-sociale, anthropologique et géo-politique, tourisme, co-développement et coopération décentralisée, aide au développement durable…. L’Agence Nationale de la Recherche pourrait, elle, établir un quota favorisant ces pôles complémentaires (pôles de « coopération ») et dont la rentabilité à terme est réelle.

La prochaine campagne électorale pour le renouvellement des équipes régionales sera, il faut l’espérer, l’occasion de faire le bilan des pôles de recherche et de proposer des alternatives concrètes et à caractère culturel ; l’occasion, ce faisant, de lancer un débat nécessaire sur la question des stratégies de développement. Les directions socialistes et de gauche, largement investies en 2004, ont une responsabilité à prendre en la matière (tout autant qu’une revanche à l’égard du pouvoir central !), à défaut de quoi, notre société continuera de verser dans une forme de croissance extravertie et mercantile. Face au rouleau compresseur de la technocratie et de l’atlantisme néo-libéral sur le mode de Sillicon Valley, l’autonomie des Universités par rapport au marché et la solidarité des régions à cet égard restent des principes d’actualité.



Jeudi 16 Août 2007

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