PRESSE ET MEDIAS

Les médias occidentaux et la mystification des masses


Que nous dit la couverture médiatique des atrocités commises par Israël contre Gaza, sur la vérité des médias occidentaux ?


Hamid Dabashi
Lundi 16 Avril 2018

Deux fillettes de Gaza portent une affichette où on peut lire : "Nous retournerons à Al Majdal" - Photo : Mohammed Zaanoun/Activestills.org
Deux fillettes de Gaza portent une affichette où on peut lire : "Nous retournerons à Al Majdal" - Photo : Mohammed Zaanoun/Activestills.org
« Frontière Gaza-Israël: Des affrontements font 16 morts et des centaines de blessés palestiniens. » Voilà un titre typique de la BBC sur les assassinats perpétrés, avec précision et sang-froid, par les soldats israéliens, contre des Palestiniens sans défense. Toujours d’après la BBC « selon les responsables palestiniens, au moins 16 personnes ont été tuées par les forces israéliennes et des centaines ont été blessées lors des manifestations à la frontière Gaza-Israël… selon l’armée israélienne, des soldats ont ouvert le feu suite à des émeutes. »

D’où provient cette prose particulière de l’actualité, dénuée d’engagement, ce langage de l’équivoque, ce penchant pathologique pour la voix passive, compromettant systématiquement la vérité quand on l’invoque – que signifie cette éloquence naturelle des faux-fuyants, que pensent les gens autour du globe à la lecture de ces lignes, qu’est-ce qui transparaîtrait pour eux, sur ce qui se passe à la frontière entre Gaza et Israël, à partir de ce que la BBC présente ?

Ce qui s’est passé à cette « frontière » importe peu, en réalité. Ce qui compte est ce que la BBC ou tout autre membre auto-désigné du club honoraire du « Média Occidental », raconte ce qu’il s’est passé, et comment cela s’est passé. Et qu’en est-il de la vérité ? Que s’est-il réellement passé ? Qui portait à la main une puissance de feu mortelle, qui sont ceux dont les os et les chairs nus étaient exposés ? L’un des rares journalistes palestiniens qui pouvait dire au monde la vérité sur ce qui s’est passé, Yasser Murtaja, a été visé par un tireur d’élite israélien et délibérément assassiné. Ainsi, le monde est à la merci de la BBC ou du New York Times, etc, pour apprendre ce qui s’est vraiment passé.

Quel est l’écart, quelle est la différence, entre ce qui s’est réellement passé, tel que l’ont vécu les Palestiniens, marchant comme d’innocentes gazelles devant une clique féroce de prédateurs humains, et ce que la BBC, CNN, ou le New York Times, etc, racontent ?

La mystification des masses

Dans leur livre révolutionnaire, La Dialectique de la Raison (1944), les figures fondatrices de la théorie Critique, Théodore Adorno et Max Horkheimer consacrent un, désormais célèbre, chapitre à ce qu’ils ont appelé « l’industrie culturelle : raison et mystification des masses. »

Dans ce chapitre, ils étudient comment les sociétés capitalistes avancées fabriquent des sujets sociaux en tant que consommateurs de la culture de masse – consommateurs des cafés Starbucks ou des hamburgers MacDonald – autrement dit, leurs subjectivités sont les créations d’une industrie culturelle, les réceptacles d’un corps massif de désinformation qui ne se contente pas de les divertir et de les occuper, mais les dispose comme les récipients d’une domination idéologique, au-delà de leur capacité de conscience et de critique. Leur conférant un sentiment de fausse liberté de choix.

Ce que nous appelons aujourd’hui le « Média Occidental » est le parfait exemple des idées d’Adorno et Horkheimer, la production « d’actualités » en tant qu’exemple parfait du fétichisme de la marchandise. De tels organes de presse comme la BBC, CNN, le New York Times, sont des enseignes sous lesquelles cette marchandise, qui se fait appeler « Média Occidental », fabrique une vérité à prendre en compte et par conséquent, la conscience standard de la personne qui consomme ces informations et se croit informée. Ils se pensent des médias objectifs qui parfois présentent et diffusent des publicités pour une compagnie aérienne ou un détergent. Mais ils sont eux-mêmes une marque tout autant que les autres enseignes pour qui ils font de la publicité.

Ce « Média Occidental » s’est d’abord, historiquement positionné à l’opposé des médias du bloc soviétique, de Chine ou du « Tiers Monde » ; en général, étiquetés « contrôlés par l’État », « propagandistes » et de ce fait faux, il s’est alors défini comme « indépendant », « objectif », « juste » et « véridique. »

Cette image politique est devenue maintenant une auto-désignation standard de la vérité. C’était, peut-être, paradoxalement – peut-être pas, une imposture de la classe d’un Donald Trump, aujourd’hui président des États-Unis, qui a d’abord mis ce « Média Occidental » sur la défensive en le baptisant « faits alternatifs ». Ses mensonges et son charlatanisme sont une marque d’actualités hostiles au « Média Occidental ».

Ce même « Média Occidental » est maintenant dans un état de choc auto-défensif. Il se croit sous la menace d’une désinformation manipulatrice, comme en témoigne le scandale de Cambridge Analytica, qui a dévoilé l’affaire des « mine data », des données obtenues des réseaux sociaux pour manipuler les masses cruciales de votants lors des élections nationales. Le « Média Occidental » a trouvé en Cambridge Analytica, son pendant, une nouvelle marque concurrente. Cambridge Analytica est un grand miroir, étincelant, tendu au « Média Occidental », le distanciant dans ses pratiques et son image à l’ancienne.

Laissez-moi vous expliquer.

Le colonialisme avant et maintenant

Prenons l’exemple de la BBC, et voyons comment ce média s’est étiqueté en tant qu’indicateur de faits et de vérité – tout en s’engageant systématiquement dans ce que Adorno et Horkheimer appellent la « mystification des masses ».

Commençons par nous poser une simple question : Les britanniques ont-ils tiré les leçons de leur long et cruel passé de colonisateurs durant lequel ils ont dévasté la planète, ses habitants et ses ressources naturelles ? Regrettent-ils cette histoire – éprouvent-ils envers les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine de la culpabilité, des remords ou des excuses ?

Shashi Tharoor, le distingué député indien, par exemple, a soutenu de manière convaincante que les Britanniques ont une dette envers l’Inde pour la réparation du pillage de leurs biens de grande valeur. Dans n’importe quel monde équitable, cette réparation aurait dû être payée comme une confirmation factuelle de ce que les Britanniques ont fait à l’Inde et un mea culpa partiel de leurs criminelles atrocités.

Vous pourriez dire que le passé est révolu. Que ce qui est fait, est fait. D’accord. Allons donc plus loin. Est-ce que les « Britanniques » de la « British Broadcasting Corporation » (BBC) ont appris leurs leçons et regrettent leurs atrocités ou bien continuent-ils, partout ailleurs, d’afficher les mêmes attitudes colonialistes racistes, les mêmes pratiques et les mêmes discours que du temps de la conquête coloniale britannique de l’Inde ?

Il suffit de regarder la manière avec laquelle la BBC couvre la conquête israélienne de la Palestine et de la comparer au discours colonial de leur propre conquête de l’Inde.

Deux documents historiques sont aujourd’hui à la disposition du monde entier afin qu’il voit la constance et la régularité de l’attitude britannique envers le colonialisme : le premier est la déclaration de Balfour de 1917 et l’autre est la manière – autant par écrit que de visu – avec laquelle la BBC couvre de nos jours l’occupation coloniale de la Palestine. Ils sont identiques dans leur trahison.

La compromission de la vérité

Aujourd’hui, la BBC est partie intégrante de la machine de propagande d’Israël – la preuve est que le monde entier peut voir Israël poursuivre son carnage contre les Palestiniens, comme c’est le cas depuis le 30 mars, quand les habitants de Gaza ont entamé la commémoration de leur Journée de la Terre.

L’armée israélienne a commencé à cibler et à assassiner délibérément les Palestiniens, alors que la BBC et d’autres spécimens de la marque « Média Occidental » n’ont pas cessé d’atténuer l’impact de ce brutal massacre de gens sans défense. La BBC a rendu ce crime contre l’humanité – pour lequel toutes les têtes politiques derrière les colonies de peuplement doivent être arrêtées et jugées devant un tribunal – acceptable, compréhensible voire justifié.

Les stratégies visuelles et verbales de la BBC pour corrompre la vérité sur ce que les Israéliens ont fait de l’histoire et continuent de faire à ce jour, sont assez simples sinon tout à fait grossières et banales. La BBC a besoin de former ses équipes à des niveaux plus avancés de la Novlangue. Leur Novlangue étant devenue un cliché d’une grande naïveté.

Regardez n’importe lequel de ses reportages : d’abord, montrez de près les poings levés des Palestiniens, leur bouches ouvertes, leurs visages en colère et leurs drapeaux brandis – ils sont menaçants, n’est-ce pas ? Violents, dangereux et menaçants. Assurez-vous que le cadre de la caméra est assez serré. Ne faites jamais de cadrage de manière à montrer à proximité les tireurs d’élite israéliens ouvrant le feu, avec des balles réelles, contre des milliers de civils sans armes et sans défense, manifestant contre le vol systématique de leur terre-patrie, un vol facilité par le colonialisme britannique. Cela ira à l’encontre du but, exposera le mensonge et détruira la marque.

Ensuite, viennent les formulations les plus pernicieuses – à commencer par les « affrontements ». Quels « affrontements » ? Des affrontements entre deux éléments ? « S’affronter » signifie se mesurer à une partie adverse avec une force manifestement égale – deux épées s’affrontent, deux coups de poing s’affrontent, deux armées s’affrontent – une balle réelle « n’affronte » pas un corps sans défense. Une balle traverse, blesse et tue (ne se « confronte » pas à) un corps. En choisissant le terme « affrontement », la BBC ment : elle prétend qu’il y a plus-ou-moins deux éléments, deux armées, deux forces opposées. Il n’y a rien de tel. D’un côté, il y a une armée impitoyable, armée jusqu’aux dents par Barack Obama et tous ses prédécesseurs et successeurs, et de l’autre, un peuple sans défense. La BBC cache ce fait derrière le terme « affrontements », ni plus ni moins.

Puis vient le véritable subterfuge en utilisant des citations inquiétantes : mettre « a laissé 16 morts et des centaines de blessés palestiniens » entre guillemets, afin de compromettre la vérité. Vos propres journalistes sur le terrain sont sourds, muets et aveugles – ils ne voient pas de Palestiniens se faire tuer et blesser par des tireurs israéliens. En attribuant alors le « reportage » – pas la vérité – du carnage aux sources palestiniennes – cela discrédite la véritable force du reportage. « Ils » disent que beaucoup de Palestiniens sont tués ou blessés – la BBC ne reconnaît pas la réalité de ces Palestiniens superflus, mutilés et assassinés.

Jeter doublement le doute sur la vérité – « les responsables palestiniens déclarent » que beaucoup ont été blessés et tués – pas la BBC – car la BBC garde ses reportages et articles uniquement pour les éventuels tués et blessés israéliens.

Lorsqu’il s’agit de l’accusation paralysante d’antisémitisme contre Jeremy Corbyn et le Parti travailliste, la BBC est au premier plan, brave et intrépide, mais lorsqu’il s’agit du massacre de Palestiniens sans défense, la BBC avec ses caméras et ses mots, se tient debout derrière les soldats israéliens, parlant et montrant les choses de leur point de vue.

La simple vérité

La BBC n’est pas le seul élément de l’enseigne « Média Occidental. » Le New York Times est pire, CNN est encore pire que les deux réunis, ad infinitum, ad nauseum.

« Le Média Occidental » est une marque, un subterfuge, un fétichisme de la marchandise au service de la mystification systémique des masses en « Occident » et dans le monde – et la BBC en est un exemple édifiant.

La marque « Média Occidental » s’est historiquement positionnée contre les médias contrôlés par l’État à travers l’Asie, l’Afrique et l’Amérique Latine, qui sont effectivement le théâtre de mensonges systématiques au service des États au pouvoir. Mais la grossièreté de l’imposture de ces médias est si manifeste qu’il y a une saine dose de défiance publique. La plupart des gens ne croient pas les médias officiels en Iran, Égypte, ou Turquie. Ils lisent ou regardent ces sources d’informations avec une solide dose de doute et de méfiance. Quant au « Média Occidental », il s’est donné une fausse étiquette et a créé une fiction en travestissant le mensonge en vérité. Démanteler cette supercherie et exposer ses pernicieux mensonges, ou ce que Adorno et Horkheimer appellent à juste titre « la mystification des masses, » est très facile.

La meilleure force, et la plus formidable, contre la mystification des masses de la marque « Média Occidental » reste la simple vérité. A l’opposé de la trompeuse prose libérale sioniste, la situation difficile des Palestiniens n’est pas du tout compliquée. Elle est en fait très simple et possède également, une solution très simple. Il ne s’agit pas de l’histoire de deux peuples avec deux récits. C’est l’histoire d’un peuple avec la vérité (palestiniens – juifs, chrétiens, ou musulmans) et celle d’une colonie de colons européens (sionistes – libéraux ou inconditionnels) avec la violence et la cruauté gratuite.

Israël est le dernier puissant vestige du colonialisme européen. Avec une étonnante charlatanerie, il s’appuie sur toute une histoire de dépossession et de souffrance des juifs afin de déposséder et de faire souffrir les Palestiniens, de voler leur terre, construire un État-garnison et le mettre à la disposition de l’intérêt colonial et impérial de l’impérialisme euro-américain.

C’est un fait simple, la simple vérité, lisez-le une fois par jour et vous serez immunisés contre toute mystification des masses par le « Média Occidental ».

Les sionistes font tout ce que bon leur semble aux Palestiniens – voler leur terre, détruire leurs maisons au bulldozer, arracher leurs oliviers, les assassiner de sang froid – et si quelqu’un ose prononcer un mot contre leurs crimes de guerre et leurs crimes contre l’humanité, avec leur cinquième colonne sioniste aux USA et en Europe, ils se mettent à crier à « l’antisémitisme » – et parce que l’antisémitisme est une maladie européenne profondément enracinée dans le cœur de l’histoire européenne, les Européens se taisent quand ils sont traités d’antisémites.

Cependant, le monde se contrefiche de cette fausse accusation. Nous combattrons l’antisémitisme, nous combattrons l’islamophobie, et nous combattrons le racisme, et par dessus tout, nous combattrons le colonialisme et son dernier bastion, le sionisme.

Nous ne nous tairons pas. Nous serons les témoins de la justice historique de la cause palestinienne. Les sionistes sont des voleurs et des assassins. Ils volent les Palestiniens à la lumière du jour et les assassinent sous le regard incrédule du monde.

La BBC et ses acolytes peuvent user de tous leurs tours puérils pour compromettre la vérité. Mais le monde regarde. Le monde est vigilant. La libération nationale palestinienne, démontrée de la meilleure et de la plus belle des façons dans le mouvement global BDS, et maintenant dans la Grande Marche du Retour, ira de l’avant et triomphera contre l’idéologie sioniste corrompue et raciste – et la BBC sera spectatrice de cette belle fête de la vérité.



* Hamid Dabashi est un professeur irano-américain titulaire de la chaire Hagop Kevorkian en Etudes iraniennes et Littérature comparée à l’Université Columbia de New York. Collègue et ami d’Edward Saïd, il poursuit sa réflexion critique dans le champ des études postcoloniales. Son compte twitter : @HamidDabashi

11 avril 2018 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Fadhma N’sumer


Lundi 16 Avril 2018


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