PRESSE ET MEDIAS

Les médias et le « fameux déficit de la sécurité sociale ».


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Lundi 30 Juillet 2007


Depuis une vingtaine d’années, quelques idées très répandues structurent le débat public en matière de protection sociale : les difficultés financières de la Sécurité sociale, ses sombres perspectives d’avenir, les effets négatifs sur l’économie d’un trop haut niveau des prélèvements... Si ces idées, qui reposent en partie sur des faits avérés, peuvent présenter une certaine cohérence logique, on ne saurait les comparer à des propositions scientifiquement validées. Ce sont d’abord des lieux communs, nés des rapports de force au sein d’un « jeu politique » dont le fonctionnement a été analysé en sciences sociales [1]. Leur qualité première est de faire consensus parmi les groupes qui prennent le plus activement part au « débat public » : le pouvoir politique, les experts reconnus par celui-ci, les « partis de gouvernement », les journalistes des grands médias, les instituts de sondage. Les raisons qui incitent ces différents agents à promouvoir certaines « vérités » ne relèvent pas de la science pure. Les responsables politiques, par exemple, ne cherchent pas tant, dans leur discours, à livrer des descriptions rigoureuses de l’état du monde qu’à en donner des représentations qui justifient leur action. De plus, leurs conditions de travail sont marquées par l’urgence. Comme les journalistes, ils doivent régulièrement s’exprimer sur des « dossiers » qu’ils connaissent mal. Dans ces conditions, il est logique qu’ils soient tentés de s’en remettre aux idées reçues, celles qu’ils peuvent défendre sans risque, puisque tout le monde les a déjà admises.

Il n’est donc pas étonnant que la vision dominante en matière de protection sociale, soumise à un examen un tant soit peu rigoureux, se révèle très inconsistante. Des chiffres indiscutables donnent communément lieu à des interprétations ou des conclusions qui le sont beaucoup moins. Il n’est pas rare, non plus, que le débat public s’organise autour de propositions quasi indémontrables, ou accorde sans sourciller une validité générale à un raisonnement vérifié (au mieux) uniquement dans des conditions très particulières. Ainsi, des outsiders du jeu politique (par exemple certains syndicats, partis minoritaires ou intellectuels critiques) formulent régulièrement des objections très argumentées contre tel ou tel lieu commun sans jamais entamer de façon décisive le crédit collectif dont celui-ci bénéficie.

Ces remarques valent pour le « déficit de la Sécurité sociale ». Occupant une place de première importance dans la vision dominante, ce sujet est, à coup sûr, l’un des plus commentés. Les médias suivent attentivement son évolution et le propulsent « à la une » en maintes occasions. Ce qu’ils appellent le « déficit de la Sécurité sociale » correspond, en réalité, aux besoins de financement du régime général. Le chiffre officiel fait les gros titres quand le rapport semestriel de la commission des comptes de la Sécurité sociale est rendu public : parmi beaucoup d’autres informations, ce document comporte les prévisions relatives aux besoins de financement du régime général pour l’année en cours. Mais le célèbre chiffre retient parfois l’attention journalistique en d’autres circonstances : depuis 1995, la Cour des comptes publie un rapport sur la Sécurité sociale qui est remis au Parlement en prévision du vote à l’automne de la loi de financement de la Sécurité sociale. Et, en cours d’année, la presse titrera également sur des chiffres officieux annonçant un dépassement des prévisions officielles. [...]

De fait, c’est presque quotidiennement que les médias rappellent l’existence du « trou de la Sécu ». Rares sont les articles sur la Sécurité sociale qui ne s’y réfèrent pas, d’une façon ou d’une autre. Ainsi, le « trou » sert régulièrement d’accroche ou de chute quand les informations télévisées traitent des sujets tels que les escroqueries aux prestations sociales, la médecine, les hôpitaux... La tendance journalistique à assimiler la Sécurité sociale à son déficit est très visible aux anniversaires de la création de l’institution. Les commémorations inspirent alors des reportages évoquant largement, et parfois exclusivement, le « trou » : certains le considèrent comme aussi ancien que l’institution ; pour d’autres, c’est seulement dans les années 1970 qu’il se serait mis à « ronger le système ». Bref, lorsqu’un journaliste qualifie la Sécurité sociale de « système qui produit des déficits » [2], il exprime moins une opinion personnelle qu’une vision très répandue dans les médias.

Les journalistes ont certes de bonnes raisons de s’intéresser au « trou de la Sécu ». Longtemps, une raison technique l’a rendu préoccupant : les administrations de Sécurité sociale étaient dans une quasi-impossibilité matérielle d’emprunter pour couvrir leurs besoins de financement. Mais la focalisation médiatique semble d’abord tenir au montant du déficit : en 2005, 11,6 milliards d’euros. S’ils le qualifient souvent d’« énorme », les journalistes diagnostiquent aussi un état « chronique » et, à ce titre, inquiétant : depuis les années 1990, les besoins de financement du régime général viennent grossir la dette, gérée par la Caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES). Outre un risque de « faillite », il arrive également aux médias d’envisager que l’institution soit un jour dans l’impossibilité de verser les prestations sociales.

Ces arguments, qui semblent justifier l’importance accordée au sujet, doivent être relativisés. Le montant absolu du déficit, auquel les médias s’en tiennent généralement, paraît colossal. Mais, rapporté aux sommes en jeu, il ne correspond pas à une part considérable de l’ensemble des recettes du régime général : même en 2005, où il atteint un niveau sans précédent, il n’en représente que 4,3 %. La même année, pour le budget de l’État, le rapport du solde aux recettes s’élève à 18 %. De même, on peut noter qu’en 2005 les besoins de financement de la Sécurité sociale ne constituent que 7,3 % de l’ensemble des besoins des administrations publiques [3].

Si l’importance accordée au chiffre du déficit paraît disproportionnée, on peut aussi discuter de la lecture qui en est régulièrement faite. L’expression « trou de la Sécu » est une sorte d’« obstacle verbal » qui « pousse à une pensée autonome » et tend à fournir « une fausse explication à l’aide d’un mot explicatif »  [4]. Elle invite à penser les finances de la Sécurité sociale sur le modèle du budget d’un ménage. L’analogie est parfois explicite. Pour tel journaliste de télévision, par exemple, il s’agit de problèmes « tout simples » : « le budget d’un ménage, il est composé des revenus et puis on doit s’y tenir, tout simplement »  [5]. L’expression « trou de la Sécu » ne fait pas que nommer un problème, elle renvoie implicitement au principe de l’économie ménagère selon lequel on ne peut pas durablement dépenser plus qu’on ne gagne. Elle renferme ainsi une explication : l’institution est en déficit parce qu’elle vit au-dessus de ses moyens ; et si elle vit au-dessus de ses moyens, c’est qu’elle gaspille ses ressources ou fait des dépenses inutiles.

Des sujets très médiatisés confortent cette thèse : les « abus » entourant le fonctionnement de la Sécurité sociale, ou les escroqueries aux assurances-maladie ou chômage, si souvent rapportées par les radios et les télévisions privées. Certains news magazines en proposent fréquemment des compilations sous la forme de « unes » et de dossiers dénonçant « la grande fraude sociale » ou « ceux qui creusent vraiment le trou de la Sécu ». Depuis 2002, les gouvernements de droite martèlent que le système actuel donnerait lieu à des « fraudes » de plus en plus nombreuses et que les assurés comme les médecins dépenseraient sans compter. Il fut ainsi beaucoup question ces derniers temps de « surconsommation de médicaments », de « nomadisme médical », d’« examens médicaux injustifiés », d’« arrêts de travail abusifs »... sans parler de la « bobologie » : « Les Français vont de plus en plus souvent à l’hôpital pour de petits traitements ou de simples bobos. On donne sa carte Vitale, on ne sait pas combien ça coûte » [6]. [...]

Julien Duval, Le Mythe du « trou de la Sécu », Éditions Raisons d’agir, 2007, pp. 17-19 et pp. 21-24.



_________________________________________________

[1] Voir Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, 2-3, juin 1976, p. 4-73 ; Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990 ; Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir, 1996 ; Pierre Bourdieu, « Science, politique et sciences sociales », Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142, mars 2002, p. 9-10.

[2] Pierre-Marie Vidal, « Quel modèle ? », Métro, 21 septembre 2005.

[3] « Les comptes des administrations publiques en 2005 », Insee Première, 1078, mai 2006.

[4] Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1970, p. 21 et 81.

[5] LCI, 27 octobre 1994.

[6] Journal de 13 heures, TF1, mercredi 28 septembre 2005.

http://www.acrimed.org/article2671.html http://www.acrimed.org/article2671.html



Lundi 30 Juillet 2007


Commentaires

1.Posté par Matabeta le 30/07/2007 17:00 | Alerter
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3 grands paragraphes pour nous expliquer que les journalistes sont coupables de diffuser une idée dominante (ah ce bon vieux grand complot!), et 3 lignes floues pour expliquer que finalement ce déficit "ne correspond pas à une part considérable de l’ensemble des recettes du régime général" , ce qui, au passage, ne veut rien dire!! Et puis 11,6 milliards d’euros, c'est si peu! Je ne lirai pas votre livre!

2.Posté par milton dassier le 31/07/2007 07:28 | Alerter
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L'article est tout à fait juste et je le vis de l'intérieur du système. On est dans une sorte de tabou par rapport à l'assurance-maladie. Le trou n'est que l'insuffisance des recettes à cause du chomage, de la précarité de l'emploi, des exonérations de charges et des départs en préretraite. Et pourtant on culpabilise les français sur leur consommation médicale et on gonfle les quelques abus recensés.
L'idée est simple et de nombreux praticiens de santé l'ont comprise: La fin du système d'assurance-maladie tel qu'il existe d'ici 5 à 10 ans. On s'oriente tout doucement vers un système suisse: la sécurité sociale actuelle pour une base minimale de remboursement (30 à 50%) pour toutes les pathologies mais maximale (100%) pour les soins longs et couteux dans le cadre de graves pathologies (pathologies invalidantes), les mutuelles pour les soins plus courts et pour les pathologies moins graves, les soins dentaires essentiels et l'assurance privée qui offrira des prestations complémentaires dites de confort (médicaments non remboursés, cures thermales, examens complémentaires considérés comme inutiles par la sécu, audioprothèses très performantes sans oublier des indemnités et des services supplémentaires en cas d'arrêt de maladie ..etc).
Comme il s'agit de santé publique, ils y vont à petits pas, bien conscients du tollé que cela pourrait susciter et aussi parce qu'il ne faudrait pas que ces nouvelles orientations conduisent à un renoncement à se faire soigner ce qui pourrait déboucher sur des crises sanitaires. Par exemple, ne plus se faire soigner les dents conduirait à des pathologies cardiaques graves chez beaucoup de gens.

3.Posté par xray le 01/08/2007 10:04 | Alerter
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La première erreur est de toujours prononcer « Santé publique » alors que l’on parle de la « Malsanté publique ».

La plupart des praticiens gagnent à multiplier les malades. Ils ne s’en privent pas. Cela sert l’industrie du médicament et que cela va dans le sens de la Dette publique (Pour la France, environ cinq fois le budget net de l’Etat.)
Le virus machin (Un bien-portant est un malade qui s’ignore.)
http://levirusmachin.hautetfort.com/

Au passage, je signale que BLOGGER vient de fermer arbitrairement l’ensemble de mes textes emportant du même coup : La cuisine diabolique des croyances (Un bien-portant est un malade qui s’ignore.)
http://www.echofrance119.blogspot.com/

Le grand business (Un bien-portant est un malade qui s’ignore.)
http://www.echofrance121.blogspot.com/

Le remplissage des hôpitaux (Un bien-portant est un malade qui s’ignore.)
http://www.mondehypocrite202.blogspot.com/

La Malsanté publique a de l’avenir. Le déficit de la Sécu aussi.

4.Posté par xray le 01/08/2007 10:10 | Alerter
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La Malsanté publique a de l’avenir. Le déficit de la Sécu aussi. Merci BLOGGER

5.Posté par FilsdeDieu le 01/08/2007 16:31 | Alerter
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je suis tout a fait d'accord avec ces faits.en verite,le trou de la securite social ne represente que tres peut comparativement a la dette francaise qui est elle de 1000 milliard ou dans ces eaux la.deslors il est tres etonnant de voir que les media et les politicien qui devrait le dire favorise l'idee que la securite social est a l'origine de la dette et de l'appauvrissemnt de la dette.En faite si l'on calculait sur les 30 derniere annee la secu representerait 200 milliard ou un peu plus de la cette francaise.Il n'en reste pas moin que 800 milliard ou un peu moin sont veritablement la cause de la crise francaise.D'ou vienne ces 800 milliard????la est la veritable question.Il me semble que quelque chose cloche dans les proportions.toute personne qui tient a son portefeuille devrait y penser.Le plus logioque serait avant d'attaquer la santer qui est capital de decouvrir l'origine de cette dette faramineuse qui meme si l'on suprimait la dette de la securite social ne libererait pas la france de sa crise.Pour ma part la sante et l'education et l'impot devrait etre les dernier secteur touche par les dernieres reformes.Le mal Est lier a la mauvaise gestion du gouvernement et a ces mauvais investissement dont chacun de nous patissons.La securite social doit etre reforme je n'en doute pas mais elle ne devrait pas etre changer dans sa gratuite du moin pour l'instant car le vrai mal est ailleur en toute bonne foi et en toute logique

6.Posté par xray le 06/08/2007 10:11 | Alerter
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Par l’intermédiaire des malades, des hôpitaux, de l’industrie du médicament, le Capital de la Dette publique s’est construit en soustrayant l’argent social, cela au détriment des ayants droit.
Précisément, ce sont les ayants droit qui amorcent et font fonctionner la pompe. Le mécanisme est simple.
Tout le problème est de dénoncer que beaucoup de « malades » sont des malades fabriqués pas l’industrie de la Mal-santé publique.

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