PRESSE ET MEDIAS

Les médias boliviens et la campagne « anti-Evo »


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« En tant que gouvernement du mouvement indigène paysan, notre premier opposant et ennemi est la grande majorité des médias. Chaque jour ils nous combattent, nous dénigrent, nous offensent avec des mensonges. Ils veulent nous détruire politiquement, ils veulent détruire le gouvernement et l’Assemblée constituante » [1], proteste le président.

par César Fuentes


César Fuentes
Mardi 21 Novembre 2006

Les médias boliviens et la campagne « anti-Evo »

La campagne « anti-Evo » développée par une partie des médias privés nationaux s’est durcie après l’annonce de deux mesures essentielles du programme gouvernemental : la nationalisation des hydrocarbures et la redistribution de la terre.

Pour le moment, la campagne soutenue sur les radios, les télévisions, dans la presse, par des graffitis, des pancartes et jusqu’aux refrains des supporters de foot, se fait sur deux axes : déprécier l’ennemi Evo Morales en le présentant comme un incapable, et ensuite organiser un climat d’instabilité politique et sociale dans le pays.

La presse exagère les problèmes de gestion du gouvernement novice ainsi que les fréquents blocages et mobilisations de l’ouest du pays. Certaines chaînes de radios et télévisions notamment amplifient les annonces de guerre civile lancées par la presse internationale [2].

Jusqu’ici les médias dans leur ensemble avaient gardé un certain respect pour la fonction présidentielle, mais aujourd’hui certaines déclarations filtrent, comme celle d’un député de Poder democrático y social (Podemos) qui a demandé de faire vacciner Evo contre la rage. Ils frappent durement Morales, le « colla [3] aigri » qui « dit des stupidités »... On a vu à la télévision des petits jeunes insultant la mère du président. Le terme « président » disparaît peu à peu des titres.

Qui sont les plus hostiles ?

Les entreprises médiatiques les plus hostiles sont aux mains des grands propriétaires terriens touchés par la politique agraire du gouvernement. « J’ai vérifié que les propriétaires de certaines chaînes de télévision qui nous attaquent jour et nuit avaient été des grands latifundiaires », a déclaré le chef de l’Etat bolivien. L’analyste politique Róger Cortez a déclaré sur radio Fides que « la véritable direction de l’opposition » était exercée par « un chef de rédaction d’une chaîne de télévision ».

Le propriétaire de Unitel, Osvaldo « Pato [4] » Monasterios, est l’un des principaux actionnaires de Banco Ganadero (la « banque des éleveurs »). Eleveur de bétail de race, il détient plus de dix mille hectares de terre et est par ailleurs ex-sénateur du Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR). Ivo Mateo Kuljis, propriétaire d’une autre chaîne de télévision moins critique, la Red Uno, s’est porté trois fois candidat pour des partis de droite ; il est l’un des plus gros actionnaires de Banco Economico et éleveur lui aussi.

Morales n’a jamais été en odeur de sainteté sur les chaînes de Santa Cruz. Lors des dernières élections, elles l’ont attaqué sans relâche. Une enquête réalisée entre le 12 et le 18 décembre 2005 a conclu que la Red de Télévision Unitel a été la plus représentative du déséquilibre de l’information les jours précédant les élections. 144 heures de journaux télévisés des chaînes Canal 7, ATB, Red UNO, Bolivisión, Unitel, PAT et Cadena A ont été visionnées. La ligne éditoriale de presque tous ces journaux a été délibérément opposée à la candidature de Morales, y compris au moyen de jugements de dévalorisation intellectuelle, politique et ethnique. Unitel a interviewé en direct durant 17 minutes le candidat de Podemos à la préfecture de La Paz, contre une minute accordée au candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS).

Selon la même étude, la presse écrite fut plus équilibrée, sauf dans les pages d’opinion, qui ont distillé haine et racisme contre Evo. 224 articles informatifs et 65 pages d’opinion ont été analysées dans La Prensa, La Razón, El Diario, Los Tiempos et El Mundo. Dans 100% des cas, ces médias ont insisté sur le danger post électoral d’une prétendue impossibilité de gouverner, et dans certains cas ont décrit des scénarios catastrophe ou angoissants. Il a été observé deux types d’arguments réitérés contre le candidat du MAS dans les pages éditoriales : son incapacité à gérer les grandes affaires de l’Etat, et sa propension à la fabrication de scénarios catastrophe [5].

Objectivement partiaux

La presse impartiale, indépendante du pouvoir économique et des intérêts financiers n’existe quasiment pas. En réalité, les médias sont des instruments de pouvoir, une arme de déstabilisation et de combat aux mains des classes dominantes. Le rôle de la presse au Venezuela et en Bolivie le démontre bien.

Il y a peu, le vice-président Alvaro García Linera a appelé à Warisata à la défense de la nationalisation des hydrocarbures avec des frondes et des vieux fusils mauser, et les médias ont poussé les hauts cris. Unitel a titré : « Alvaro García Linera promet une balle à ceux qui résisteraient aux désirs du MAS. Le président en exercice parle en langage guérillero ».

Bien avant cela, les milieux d’affaires de l’est ont organisé des troupes irrégulières pour se défendre du « gouvernement communiste » et ont fait des collectes parmi leurs adhérents pour financer des groupes d’autodéfense de la terre ; et le pouvoir médiatique, semble-t-il, ne l’a pas su.

La perception sélective des médias et leurs curieux critères pour mesurer les faits et la réalité sont généralement le fait des propriétaires, mais aussi des employés de premier rang : les conjoncturels « faiseurs d’opinion ».

Quasiment tous les leaders d’opinion influents - hommes et femmes issus de la classe moyenne, intelligents, qui ont fait des études supérieures et sont souvent renouvelés, dans le style de Andrés Oppenhaimer ou Carlos Alberto Montaner - sont eurocentristes à outrance et « libéraux » de souche ; ils définissent le développement d’une société en fonction de sa proximité avec la culture « occidentale ». Pour eux, le « moderne » est le libre marché capitaliste, tandis que les mouvements contestataires qui s’opposent au capitalisme, à la grande propriété privée et au consumérisme sont « primitifs, sauvages, anormaux et malsains ». Dans leur logique cartésienne, la « civilisation occidentale » s’oppose à la « barbarie indienne ».

On distingue sur la scène nationale des personnalités diverses, dont certaines plus bouffonnes que d’autres : Cayetano Llobet (Cadena A), Roberto Barbery (PAT), Manfredo Kempf (La Razón) Carlos Valverde (PAT), éventuellement Mario Espinoza, directeur de la chaîne de télé PAT, et Eduardo Pérez, directeur de Fides. Tous critiquent les « tendances totalitaires » des gouvernements populaires qui s’affrontent à l’Empire [6].

Selon des lecteurs d’Indymedia, dans une enquête d’opinion sur le présentateur du journal le plus « fasciste, raciste, néolibéral et absurde » de la télévision bolivienne, c’est certainement Barbery Anaya, ex-fonctionnaire du gouvernement de Gonzalo Sánchez de Lozada et de Carlos Mesa, qui a reçu l’oscar du meilleur artiste du « gonisme [7] ». Le 15 décembre 2005, le journal télévisé nocturne de PAT a diffusé en direct et sans interruption un meeting électoral de Evo Morales pendant 17 minutes. A la fin de la diffusion, Barbery a conclu : « On ne gouverne pas avec des lieux communs », sans aucun autre commentaire [8].

Il existe d’autres faiseurs d’opinion de second rang comme Juan Cariaga, coauteur du décret 21060 [9] et qui continue à donner des leçons d’« économie facile ». Cariaga a gagné 350 000 dollars en cherchant des « capitalisateurs » [10] pour la Lloyd Aereo Boliviano SA (LAB) en Asie, aux Etats-Unis et en Europe, et en créant un impôt additionnel pour les compagnies pétrolières (le « surtax ») qui n’a jamais fonctionné.

Attiser le feu

Un média privé pluraliste est une fiction ; presque toutes les chaînes de télévision, les émissions de radio et les journaux confortent quotidiennement le système capitaliste et travaillent à le perpétuer. Leur grande réussite est d’avoir construit une « opinion publique » artificielle entretenue par des enquêtes à la fiabilité douteuse, capable d’avaler les analyses sociales les plus délirantes. La revue Datos de Carlos Rodríguez San Martín a réussi à implanter dans les esprits que l’insurrection d’octobre 2003 [11] a été partiellement financée par le méga spéculateur Georges Soros.

Carlos Alberto Montaner, le même qui reçoit de l’argent de Washington pour attaquer Cuba, se promène en présageant une guerre latino-américaine sanglante pour les prochaines années, pour des raisons idéologiques et à cause de l’irresponsabilité du président Hugo Chávez, « un caudillo illuminé qui s’obstine à reconstruire le continent selon ses fantaisies révolutionnaires ». Selon Montaner, le Venezuela a remplacé Cuba en tant que quartier général de la « gauche violente ». Le Venezuela protège des guérilleros des Force Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), il a des disciples comme Antauro Humala, qui a entrepris sans succès de lancer une révolution nationale au Pérou et aurait « apparemment » financé la révolte contre Sánchez de Lozada en Bolivie... Montaner affirme que le Venezuela s’arme pour « liquider » le gouvernement de Álvaro Uribe et envahir le Chili. « La gauche enragée ne lui pardonne pas sa défense du marché, de la démocratie et du libre-échange international (...) Sa stratégie consiste à rouvrir les vieilles blessures de la guerre du Pacifique (1879-1883) pour créer une alliance qui restaure la vieille cartographie du 19e siècle de la zone ».

Sur cette ligne « anticommuniste », il y a quelques jours, le journaliste John Arandia a interviewé pendant une demi-heure sur Red Uno Alejandro Peña Eclusa, un homme politique vénézuelien connu, lié à la CIA et à l’extrême droite nord-américaine, qui prophétise une guerre civile au Venezuela depuis 1998. Peña appartient au Bloc Démocratique (BD), l’une des trois groupes d’opposition à Chávez, et est venu au pays pour « recommander » aux Boliviens d’empêcher la Constituante d’adopter le caractère d’ « originaire » [12], parce que ce terme aurait permis à Chávez de dissoudre les pouvoirs publics et de les mettre au service de l’exécutif « afin de se maintenir au pouvoir ».
« Evo Morales compte sur les conseils des régimes de Cuba et du Venezuela pour suivre la même voie. Si vous le laissez faire, vous perdrez la démocratie et la liberté. La Bolivie cessera d’être un pays souverain et sera soumise aux intérêts cubains, comme cela s’est passé pour le Venezuela », a déclaré Peña dans l’émission de Arandia.

Il est temps de s’armer... de médias

Morales fait confiance à la maturité du peuple pour reconnaître les manipulations médiatiques : « Nous allons leur apprendre comment on gouverne sans ressentiment. Nous continuons à être agressés et provoqués, mais nous n’avons pas peur (...) quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, ce mouvement politique est imparable, avec ou sans Evo Morales, la Bolivie sera libérée ».

Evo ne craint pas le patronat médiatique, mais il reconnaît son pouvoir. Monasterios (Unitel) et Kuljis (Red Uno) ont été capables de former le gouvernement municipal de Santa Cruz pour tenir tête au patronat colla représenté par les Fernández. Kuljis a assuré la promotion d’Oscar Vargas du Mouvement d’unité et de progrès (MUP, Movimiento de Unidad y Progreso) et Monasterios le maire actuel, Percy Fernández. Le journaliste Carlos Mesa a été piétiné par ce même média qui avait fait sa gloire, la télévision, et principalement celle de Santa Cruz.

C’est pour cela que le président « s’arme » de radios et de chaînes de télévision pour défendre ses « changements » et contrecarrer la désinformation et la manipulation des grands médias. « Petit à petit nous allons nous armer. Cette année nous installerons 30 radios communautaires dans toute la Bolivie et ensuite nous passerons à la télévision (...). Les chefs d’entreprise ne sont pas les seuls à avoir le droit d’installer une radio ou une chaîne de télévision, les peuples indigènes et les secteurs les plus pauvres aussi, pour dire notre vérité, pour nous éduquer, pour nous informer. »

La grande question est de savoir si la campagne officielle et le pool médiatique en construction (qui renforcera l’appareil gouvernemental d’information formé de l’agence de presse ABI, le réseau de radio Patria Nueva et Canal 7) pourront effectivement tempérer les espiègleries de l’ « autoritaire Valverde, du gros Méndez le cafteur, des ridicules tinellis [13] matinaux, du chat rusé Rueda, du racoleur Cayetano, des « collas come collas » comme Yoyo Pando ou Mendívil et des plus bas que terre : les « chomparojas », c’est-à-dire ceux qui autrefois étaient « de gauche » et qui aujourd’hui sont les plus furieux détracteurs du changement en Bolivie, comme l’explique le journaliste Marcelo Patzi [14].

Pour le moment, la Direction nationale de la Communication (Dinacom) a lancé une campagne pour stimuler le débat sur le rôle des médias en démocratie. La récente production de Sergio Calero, « El Clan », est un premier pas dans ce sens.
Simultanément, au sein de l’exécutif se profile une politique de communication qui utilise elle aussi la peur comme axe central. Le ministre des Relations extérieures, David Choquehuanca, rappelle aux blancs installés dans la zone sud de La Paz que ce sont les aymaras qui construisent leurs jolies maisons et travaillent pour eux comme domestiques. Il les prévient que ces indiens qui leur provoquent tant de dégoût pourraient les empoisonner.
Il ne reste qu’à éteindre la télé et allumer le cerveau.

NOTES:

[1] [NDLR] Consultez le dossier Assemblée constituante en Bolivie sur le RISAL.

[2] El País.es d’Espagne : « Un rapport argentin alerte du risque de guerre civile en Bolivie ». El NuevoHerald.com : « Un ex-comandant bolivien insiste sur le malaise des Forces armées ». El Cronista Comercial d’Argentine : « Le risque est très grand, de 56%. Nous avons dépassé la limite du risque, quand la probabilité est de 42% c’est que le conflit se présentera tôt ou tard. L’Argentine s’attend à un exode de 600 000 à un million de réfugiés.

[3] [NDLR] Terme péjoratif qui désigne les gens (indigènes) vivant dans le nord-ouest du pays.

[4] [NDLR] « Canard ».

[5] Les médias radiophoniques s’en sont bien sortis dans l’évaluation réalisée par les universitaires et dirigeants de collèges de journalistes hispano-américains intègres de l’Association latino-américaine pour la communication sociale (COMUNICAN), qui a pris comme échantillonnage 39 unités d’information et d’opinion (45 heures d’audition la semaine précédant les élections) de la Red Erbol, Panamericana, Fides et Radio Illimani.

[6] Certains de ces analystes ont engraissé leurs comptes bancaires avec des contrats de consultation pour le ministre de Capitalisation lors des élections de 1997. Llovet a reçu 14 000 dollars pour un rapport avec lequel il tente de se faire passer pour un analyste indépendant et objectif. L’ex-superintendant des hydrocarbures, Mario Miranda Pacheco, a touché 70 000 dollars pour apporter ses idées pour asphyxier l’entreprise publique d’hydrocarbures Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB). Parallèlement, il a écrit des articles dans la presse dans lesquels il faisait mine de défendre l’intérêt national.

[7] [NDLR] Mot construit à partir de « Goni », surnom de l’ancien président Gonzalo Sánchez de Lozada.

[8] Il a été critiqué pour ses commentaires frivoles, partiaux en faveur des oligarchies et toujours critiques envers les revendications des groupes sociaux qui réclament un changement.

[9] [NDLR] Le décret n° 21060, adopté en 1985, symbolise l’entrée e la Bolivie dans l’ère néolibérale : libéralisation des marchés, économie régie par le dollar, licenciements massifs de mineurs, etc.

[10] [NDLR] Pour parler de la privatisation des services publics en Bolivie, on utilise le terme de « capitalisation ». De quoi s’agit-il ? Selon le FMI, « la capitalisation était un modèle de privatisation conçu pour garantir un niveau minimal d’investissement étranger plutôt que pour maximiser des revenus de privatisation ». Ce processus consistait à transformer l’entreprise publique en sociétés par actions, dont au moins la moitié étaient acquises par le capital international et le reste étant attribués aux « citoyens boliviens », notamment à travers des fonds de pension. Une fois capitalisées, les anciennes entreprises publiques établissaient des joint ventures avec des transnationales qui devaient s’engager à y investir l’équivalent de la valeur des actions. Donc, la capitalisation a consisté non pas à vendre mais à donner le contrôle d’entreprises publiques au capital international en échange de rien, à l’exception d’argent frais.

[11] [NDLR] Le conflit social et politique’ connu comme la guerre du gaz, qui a vu le président Sanchez de Lozada prendre la fuite vers les Etats-Unis.

[12] [NDLR] Le caractère « originaire » ou « dérivé » de l’assemblée constituante ; autrement dit, si celle-ci se situe juridiquement au-dessus de pouvoirs constitués ou non.

[13] D’après le nom de Tinelli, présentateur de talk-show argentin.

[14] « El asalto a Evo”, Marcelo Patzi, Bolpress : http://www.bolpress.com/isaacbigio.....

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : El Juguete Rabioso (http://eljugueterabioso.free.fr/) ; Bolpress (http://www.bolpress.com/), octobre 2006.

Traduction : El Juguete Rabioso / Le Jouet Enragé (http://lejouetenrage.free.fr/). Traduction revue par l’équipe du RISAL.



Mardi 21 Novembre 2006

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