Les
juifs de l'Inde : La communauté (en voie de disparition) de la Ville Juive (de Cochin)
par Ines Ehrlich
on Ynet News (site du Yediot Aharonot),
16 mars 2008
traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier
Notre excursion au Kerala, dans le Sud de
l'Inde, nous a amenés à Fort Cochin. Depuis l'antiquité, le Kerala
est le centre du commerce indien des épices ; c'est ici que les
Grecs, les Romains, les juifs, les Arabes et les Chinois venaient
s'approvisionner. D'après la légende, les premiers juifs arrivèrent
ici en 70 de l'ère chrétienne, juste après la destruction du second
Temple (juif, de Jérusalem, ndt).
Le Maharaja de Travancore et de Cochin a
permis à la communauté juive de se mettre à l'abri ici, après que les
Arabes Maures les aient attaqués, en 1524, en raison de leur monopole sur le
commerce. On leur a donné un quartier, juste en face du palais du Maharaja, qui
prit rapidement le nom de Ville Juive. C'est ici, au bout d'une rue
pavée et étroite qu'ils édifièrent la synagogue Pardesi,
en 1568.
C'est une des plus anciennes
synagogues au monde, et elle a fonctionné sans discontinuer et sans anicroche
au cours des siècles. D'après les sept juifs restant dans la Ville Juive aujourd'hui,
aucune autre société, dans le monde entier, n'a accueilli les juifs avec
une telle hospitalité, leur permettant de vivre en paix et dans le respect
mutuel, depuis très longtemps.
Les juifs de Cochin se répartissaient
entre deux groupes : le plus nombreux était celui des
« Meyuhassim », les juifs Malabares, dont les ancêtres seraient
arrivés en Inde comme marchands, à l'époque du Roi Salomon. Quant aux
juifs du deuxième groupe, minoritaire, les Pardesis, ils sont venus
initialement d'Egypte, d'Irak, de Syrie, d'Iran,
d'Espagne et d'Allemagne.
Ces deux communautés vivaient dans les
villes de Cochin, Aluva, Paravur et Ernakulum, où ils édifièrent huit belles
synagogues très actives, qui fonctionnèrent à travers les siècles jusqu'à
l'émigration massive de ces juifs vers Israël, dans les années 1950.
Les juifs de Cochin, qui parlaient un
dialecte appelé le judéo-malayalam, un mélange d'hindi, de tamoul, de
malayalam et d'hébreu, s'adaptèrent à tel point au mode de vie
indien qu'ils en vinrent même à adopter le comportement des castes, en se
divisant eux-mêmes en sous-castes. Ainsi, ces groupes étaient souvent désignés
par leurs couleurs : les juifs « Meyuhassim » étaient connus
sous l'intitulé des « juifs noirs » (une cinquantaine
d'entre eux vivent encore aujourd'hui à Ernakulum), et les juifs
« Pardesi », qui étaient plus influents, et connus sous
l'intitulé des « juifs blancs », ne sont plus que sept,
aujourd'hui, dans la Ville Juive
de Fort Cochin.
Ces deux groupes ne se mélangeaient pas
entre eux [ils se considéraient mutuellement presque aussi pires que des
goyim… ndt], et ceux qui n'appartenaient pas à la sous-caste des
« blancs » n'étaient pas autorisés à convoler au sein de la communauté. Durant
les dernières décennies, toutefois, toutes les subdivisions religieuses (sic)
ont disparu, mais c'est aussi le cas du plus gros de la communauté.
Leur émigration vers Israël, qui commença
en 1950 et connu un apex durant les années 1970, a presque décimé
cette communauté naguère extrêmement prospère. De nombreux d'entre ces
juifs indiens se sont installés dans le Moshav [ferme collective, ndt]
Nevatim, dans le Néguev, dans le Moshav Yuval, dans le Nord, dans le quartier
Katamon de Jérusalem, à Beersheba, à Dimona ainsi qu'à Yeruham, lieux où
ils ont bâti leurs propres synagogues.
Conformément à la tradition hindoue, qui
s'est si harmonieusement fondue avec la tradition juive, ici, nous avons
quitté nos chaussures [tiens, cela me rappelle quelque chose ; mais quoi,
déjà ? ndt] avant de pénétrer dans la synagogue. Parmi
les objets précieux, à l'intérieur, je citerai un plat en cuivre offert à
la communauté des commerçants juifs par le Raja Ravi Varman (962-1020). Notre
guide nous a décliné l'ancienneté et la provenance de chacun des
chandeliers en cristal, il nous a expliqué que les carreaux de faïence ornés
d'arabesques en bleu et blanc avaient été importés d'une communauté
juive de Chine au cours du XVème siècle. Jusqu'à récemment, la synagogue
organisait des services religieux réguliers (sépharades orthodoxes) utilisant
le flot peu important mais régulier des touristes (juifs) afin de constituer un
minyan [le minyan est le quorum constitué des dix juifs (mâles) nécessaires
pour qu'une prière juive collective dite à la synagogue soit recevable
5/5 par le Seigneur des zélus ! (authentique…),ndt] pour la
prière ; ce n'est désormais plus le cas, et les services religieux
ne sont organisés que durant les principales fêtes juives, et à
l'occasion, lorsqu'un minyan se trouve par hasard réuni parmi les
touristes juifs qui viennent ici. Tandis que notre guide, Anil, refermait le
portail de la synagogue avec grand soin, nous avons parcouru la rue
étroite : d'un côté et d'autre, les vitrines des échappes
avaient toutes des enseignes au nom juif, et exposaient des judaïca. Plus bas,
dans cette même rue, nous avons rencontré Anas, tirant sa charrette des quatre
saisons chargée de cartes postales représentant la synagogue, dont nous
n'avions pas été autorisés à photographier l'intérieur.
Nous eûmes un premier contact visuel avec
Sarah Cohen (quatre-vingt ans) à travers les grilles en fer forgé peint de
couleurs vives de sa fenêtre, qui arborait fièrement des étoiles de David de
couleur bleue. Revêtue d'une robe de chambre à fleurs, des tongs aux
pieds et un voile couvrant ses boucles grisonnantes, elle était assise,
sereine, à sa fenêtre, et lisait sa Bible ; rien ne semblait pouvoir
déranger son calme absolu.
Notre guide avait déjà rencontré Sarah à
plusieurs reprises, et il entra chez elle pour un bavardage courtois en langue
malayalam. C'était un peu étrange, de voir cette femme qui ressemblait à
la « grand-mère juive européenne typique » parler le dialecte local
avec un tel naturel [c'était sa langue maternelle !... ndt]. Il
s'avéra que Sarah n'avait pas eu d'enfant, et qu'elle
avait perdu son mari depuis peu de temps.
Elle ne fut même pas perturbée par
l'arrivée de notre groupe de huit femmes, qui suivirent Anil, entrant à
sa suite ; elle avait l'habitude d'être interviewée, et elle
avait été photographiée pour la presse à plusieurs occasions. Elle regrettait
le fait que la communauté ait tellement diminué qu'il n'y avait
même plus assez d'hommes pour constituer un minyan à la synagogue. Sarah
dit que ce n'était qu'une question de temps avant que les juifs de
Cochin disparaissent totalement, ainsi, avec eux, que ce cocktail unique en son
genre de culture indienne et de culture juive.
« Cela deviendra un musée ; ça
ne sera plus une synagogue active », dit-elle, attristée. Quand cela se
produira, nous dit-elle, l'histoire pourra enregistrer que
l'émigration de notre communauté juive n'a pas été motivée par
l'intolérance ou par la discrimination de l'Inde ; nous avons
toujours été bien accueillis, ici. Nous lui avons demandé pourquoi elle avait
décidé de rester ici, alors que la majorité de sa communauté avait fait
« son alia » pour Israël :
« Comment aurions-nous pu
partir ? Nous sommes Indiens, aussi. Pourquoi devrions-nous abandonner
l'endroit que nous avons toujours considéré comme chez
nous ? », dit-elle, en hochant la tête rythmiquement, d'une
manière typiquement indienne.
Pour s'occuper, et pour gagner un
peu d'argent, Sarah Cohen brode des kippas, qu'elle vend aux
touristes juifs qui viennent souvent visiter cette « communauté en voie de
disparition ».
Tandis que nous poursuivions notre
promenade dans cette même rue, nous avons rencontré un résident de toujours de
Cochin, Yossef Halegua, âgé de quatre-vingt-cinq ans, dont la famille est venue
ici en 1592, (chassée) d'Espagne. Son épouse, Juliette, et lui étaient en
train de passer leur shabbat assis dans la véranda de leur maison construite en
1761, donnant sur la rue grouillante d'animation. Racontant ses anecdotes
sur la vie à Cochin à ses auditeurs impatients d'en savoir plus, Yossef
dit qu'il n'y avait jamais eu d'antisémitisme indien à
Cochin [incroyable, non ? ndt]. Juliette, l'épouse de Yossef,
une femme très belle, au teint clair et aux yeux bleus, nous dit que leur fille
avait néanmoins émigré en Israël, et qu'elle vit à Givat Ada.
Nous avons demandé à Yossef et à son
épouse les difficultés qu'ils rencontraient pour maintenir leur foyer
cachère, et il nous a répondu qu'ils observaient effectivement la
cacheroute, mais qu'ils sont aussi Indiens, ajoutant qu'ils ont
l'habitude de manger du pain plat indien [les chapatis, ndt], de
préférence au pain tressé, spécialement consommé lors du shabbat, le challah.
Yossef nous dit aussi que la communauté juive, ici, ne consomme pas de viande
bovine, par respect pour l'interdit alimentaire hindouiste.
A la grande époque, il y avait deux
synagogues à Fort Cochin, mais la seule qui fonctionne encore aujourd'hui
est la synagogue
Pardesi, qui est un site patrimonial protégé par
l'Etat. Les objets rituels de cette deuxième synagogues ont été
intégralement emmenés en Israël durant les années 1950, et ils sont aujourd'hui
exposés au Musée d'Israël, à Jérusalem, l'Arche sainte étant
préservée, pour les générations à venir, dans le kibbutz religieux
[tiens, moi qui croyais qu'il n'y avait que des kibbutz
trotsko ? ndt] de Nehalim.
L'âge moyen des membres de la communauté
de la Ville Juive
(de Cochin) approche 90 ans et, pour reprendre les propos de Sarah
Cohen : « La synagogue Pardesi deviendra inévitablement un
musée, sous peu ». Ce sera un musée qui permettra d'exposer un rare
cas de coexistence juive [l'exception confirmant la règle ? ndt]