Politique Nationale/Internationale

Les images du socialisme


La polémique née dans le feu de la récente proposition du président Hugo Chavez de créer un parti unique de ses partisans au Venezuela et qui va de pair avec son initiative de construire le « socialisme du XXIe siècle », semble être une bonne opportunité pour nourrir un débat toujours vivace et nécessairement inachevé sur l’autre monde auquel nous sommes nombreux à aspirer. Comme l’a souligné le sociologue vénézuélien Edgardo Lander, il est impossible d’avancer dans le débat sans faire une évaluation du socialisme réel. Pour ceux qui comme nous se sont formés dans la pensée de Marx, l’expérience passée et présente du « mouvement historique qui s’opère sous nos yeux » (Manifeste communiste) est la référence inéluctable dans ce débat.

par Raúl Zibechi


Raúl Zibechi
Lundi 19 Février 2007

Les trajectoires de beaucoup de mouvements sociaux latino-américains ont une relation étroite avec les métaphores auxquelles Marx a eu recours pour dessiner ses visions de la révolution et du monde nouveau. Il ne s’est pas efforcé de formuler une « théorie de la révolution » comme une bonne partie de ses disciples s’y est attachée, mais il s’est borné à penser à partir d’images - ou de paraboles si on préfère - nées de l’expérience concrète. Ses constructions théoriques prétendaient impulser le mouvement réel, pas lui indiquer un chemin unique, atemporel, ahistorique, valable pour tous les temps et sous toutes les latitudes.

En évoquant la Commune de Paris (dans La guerre civile en France), il a rappelé que la classe ouvrière « n’a pas d’utopies toutes faites à introduire par décret du peuple ... Elle n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre ». En d’autres occasions, il a eu recours à l’image de la révolution comme accoucheuse : ce n’est pas la révolution qui crée le monde nouveau mais, « simplement », elle l’aide à naître. Il n’a jamais misé sur l’Etat comme clef de voûte de la construction du socialisme, il a toujours considéré cette institution comme un obstacle sur le chemin de l’émancipation.

Devant nos yeux apparaissent aujourd’hui une multiplicité de pratiques de changement social qui grandissent au coeur des mouvements, de la forêt lacandona [Chiapas, Mexique] à la Patagonie. Ce sont des créations originales de portions de ces autres sociétés (indiens, sans-terre, sans emploi, pauvres des périphéries urbaines) qui prennent forme en marge du marché et à contre-courant de l’accumulation du capital. En général, ils ne répondent pas à des projets établis d’avance par tel ou tel courant politique - «  ils ne reposent nullement sur des idées et des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde  », comme le dit le Manifeste -, mais ils boivent aux sources inépuisables des cultures et des traditions de ceux d’en bas. Comme elles sont toutes différentes, leurs créations sont également diverses et dissemblables.

Dans les territoires des mouvements qui, souvent, représentent des autres sociétés en mouvement, naissent des pratiques éducatives, de santé, de production, fondées sur des relations sociales non capitalistes. Des ouvriers d’usines récupérées produisent sans contremaîtres et réinventent des formes de division du travail qui n’engendrent pas de hiérarchie ; des paysans créent des asentamientos [occupation de terre légalisée, ndlr] qui supposent une véritable révolution culturelle dans la vie rurale ; des indiens récupèrent leurs savoir médicinaux ancestraux ; des sans-emploi inventent des marchandises qu’ils échangent avec d’autres sans-emploi. Dans ces espaces, l’éducation se transforme souvent en auto-éducation et, par là même, acquiert des traits émancipateurs, en dissolvant la relation classique sujet-objet qui domine dans les auditoires.

Si quelqu’un prétend délimiter l’aspect que prendra le socialisme, il n’a rien d’autre à faire qu’à observer ces autres mondes pour saisir les traits qui se dessinent en petit, à travers une multitude de pratiques qui sont des embryons du monde nouveau. Mais le plus important est à venir. Nous ne savons pas encore comment sera le socialisme parce que, fondamentalement, il va prendre forme à travers les différentes expériences des opprimés lorsqu’ils se mettent à déployer leurs potentialités créatives. Tout le contraire de cette image tellement appréciée par certains révolutionnaires selon laquelle « le chemin est tracé », il ne reste qu’à le parcourir. Le socialisme entendu comme la propriété étatique des moyens de production et de développement des forces productives a échoué avec fracas. Le monde nouveau grandit de l’intérieur vers l’extérieur et s’étend horizontalement en-dehors et à l’encontre des institutions. Pour l’enfantement de cette société nouvelle, il paraît nécessaire de disposer d’un outillage de caractère étatique : la force, la violence organisée, ces forceps qui aident à « briser la coquille » pour en revenir aux images de Marx. Ensuite, les forceps doivent être écartés pour qu’ils ne deviennent pas une fin en soi qui finisse par défigurer le monde nouveau.

Au Venezuela, le socialisme a le choix entre deux voies. Ou bien il se base sur les milliers d’initiatives de ceux d’en-bas, dans les plus de six mille comités de terre urbaine ou dans les deux mille « tables » techniques d’eau, pour ne citer que deux exemples par lesquels des millions de personnes prennent leur vie en main ; ou bien il se base sur l’appareil d’Etat. Dans ce cas, l’Etat prend en charge la production, la santé et l’éducation et, avec le temps, tous les aspects de la vie. Ce sera un Etat de plus en plus fort, plus puissant, plus centralisé, qui formera une société à son image (...) : homogène, identique à elle-même, sans espaces pour la différence et la dissidence. C’est un chemin connu. Il conduit, en toute sécurité au meilleur standard de vie pour la population, mais il n’a rien à voir avec le socialisme ni avec l’émancipation. La relation « commandement-obéissance », un des axes du système capitaliste et de l’Etat, continuera à occuper une place centrale.

Ce modèle a en sa faveur d’être prévisible. On sait où il conduit, qui tient le gouvernail et qui exécute les ordres. Par contre, les chemins qui conduisent à un autre monde, disons « au socialisme », sont incertains, imprévisibles, toujours à réinventer. Il n’y a pas de modèles. De mon point de vue, l’expérience d’autogouvernement de ceux d’en-bas la plus avancée qui existe aujourd’hui, ce sont les Conseils de bonne gouvernance du Chiapas où tous et toutes apprennent à se gouverner, dissolvant ainsi l’Etat. Loin d’être un modèle, ils sont à peine un point de référence, la preuve palpable qu’il est possible d’aller au-delà de ce qui existe, au-delà des sentiers battus dont l’histoire de plus d’un siècle a montré qu’ils reproduisent des formes d’oppression intolérable.

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RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (http://www.alainet.org/index.phtml.es) ; La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), janvier 2007.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).



Lundi 19 Février 2007

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