Economie

Les guerres monétaires et les contradictions du capitalisme



Nick Beams
Mercredi 29 Septembre 2010

Les guerres monétaires et les contradictions du capitalisme

Les conflits monétaires qui ont éclaté la semaine dernière entre les États-Unis, la Chine et le Japon sont une indication des profondes contradictions au coeur de l'économie capitaliste mondiale.

Les désaccords entre les États-Unis et la Chine quant au taux de change entre le dollar et le yuan alimentent les tensions monétaires internationales depuis un certain temps. Mais mercredi dernier, le conflit s'est complexifié lorsque le gouvernement japonais est intervenu sur les marchés monétaires. Investissant plus de 23 milliards de dollars, les autorités monétaires japonaises ont fait baisser la valeur du yen d'environ trois pour cent par rapport au dollar américain.

L'importance de l'intervention ne réside pas seulement dans l'ampleur de la somme, mais surtout dans le fait que le gouvernement japonais a agi unilatéralement. Ce geste a suscité les critiques des autorités européennes selon lesquelles « les actions unilatérales ne sont pas la solution aux déséquilibres mondiaux » et a été condamné par le président de la Commission bancaire du sénat américain, Chris Dodd, qui a affirmé que l'intervention « violait les accords internationaux ». Toutefois, et c'est significatif, l'administration Obama, qui voit le Japon comme un allié dans son conflit avec la Chine, n'a pas fait de commentaire.

Les tensions entre les États-Unis et la Chine ont de nouveau été exposées la semaine dernière quand le secrétaire au Trésor américain, Timothy Geithner, a témoigné devant le Congrès, exigeant que la Chine laisse sa monnaie s'apprécier plus rapidement par rapport au dollar américain. L'administration des États-Unis, a-t-il dit, « examinait la question importante des outils, ceux à la disposition des États-Unis et les approches multilatérales, qui pourraient aider les autorités chinoises à agir plus rapidement ». Comme l'a fait remarquer l'ancien secrétaire au Travail sous Clinton, Robert Reich, cette déclaration, lorsque « traduite », signifiait : « Nous sommes sur le point de les menacer de sanctions commerciales. » D'autres commentateurs ont aussi noté que le conflit monétaire indiquait que le monde s'était rapproché du type de guerres commerciales qui avaient marqué les années 1930.

La source immédiate des antagonismes se trouve dans les efforts des grandes puissances capitalistes pour contrer les effets de stagnation dans l'économie mondiale en développant leurs exportations. L'administration Obama veut un dollar américain plus faible afin de rendre l'industrie américaine plus concurrentielle, mais les autorités chinoises craignent qu'une hausse trop rapide de la valeur du yuan ne vienne frapper les sociétés manufacturières opérant sur de faibles marges de profit, ce qui pourrait entraîner du chômage et attiser les tensions sociales. Les exportateurs japonais soutiennent qu'ils ne peuvent fonctionner à profit tant que le dollar s'échangera pour 80 et quelques yens, et insistent pour que la valeur de la monnaie japonaise descende à 95 pour 1 dollar américain. Les puissances européennes, et particulièrement l'Allemagne, dont les exportations comptent pour environ 40 pour cent du PIB, veulent maintenir la valeur de l'euro autour de 1,30 $, plus que le 1,50 $ atteint l'an dernier.

Bien que ces conflits soient alimentés par la situation économique mondiale immédiate, ils ont en fait une signification historique plus profonde. Ils représentent une des formes de la contradiction irrémédiable du système capitaliste : celle entre l’économie mondialisée et la division du monde en États-nations.

Chaque nation capitaliste a sa propre devise, qui est soutenue par le pouvoir d’État à l’intérieur de ses frontières. Mais aucune monnaie ne forme en soi une monnaie mondiale. Cependant, pour que le système capitaliste fonctionne, il doit y avoir un moyen de paiement reconnu internationalement.

Initialement, ce rôle était joué par l’or et d’autres métaux précieux. Toutefois, avec l’expansion de l’économie capitaliste, spécialement depuis la dernière moitié du 19e siècle, baser le système monétaire sur un métal (l’or, l’argent, par exemple) est devenu de plus en plus contraignant et il a fallu trouver une autre avenue. La montée de la Grande-Bretagne en tant que puissance économique dominante a fourni les moyens par lesquels cela a été accompli.

Alors que l’or demeurait la base officielle du système monétaire mondial, en pratique l’économie mondiale fonctionnait de plus en plus sur la livre en tant que monnaie universelle. Reflétant la puissance de l’économie et du système financier britanniques, due en grande partie aux importantes ressources provenant de l’Inde et d’autres endroits de l’Empire britannique, la livre sterling fonctionnait comme monnaie mondiale.

Toutefois, la situation a radicalement changé après la Première Guerre mondiale. La Grande-Bretagne a émergé de la guerre comme vainqueur, mais elle avait connu un déclin économique important par rapport à ses rivaux. Afin de payer pour la guerre, elle avait abandonné l'étalon-or, ce qui signifiait que la livre sterling n'était plus aussi bonne que l'or.

La tentative par le gouvernement britannique de rétablir l’étalon-or par en 1925 s’est effondré en 1931 lorsqu’au beau milieu d’une crise bancaire européenne, le sterling a été dévalué. Durant le reste de la décennie, l’économie mondiale est demeurée embourbée dans la Grande Dépression et le marché mondial s’est fracturé en blocs économiques rivaux, menant à l’éruption de la guerre en 1939.

Les accords de Bretton Woods de 1944, sous lesquels le dollar américain était adossé à l’or à une valeur de 35 $ l’once, étaient destinés à établir un système monétaire mondial viable sans lequel l’économie mondiale serait rapidement retourné aux conditions des années 1930.

L’accord, dans lequel le dollar américain, en vertu de l’immense supériorité économique du capitalisme américain, a effectivement fonctionné comme une monnaie mondiale, a joué un rôle décisif dans la restauration du commerce mondial et des flux de capitaux. Cependant, le système de Bretton Woods reposait sur une contradiction. Le maintien de la liquidité internationale demandait un exode de dollars des Etats-Unis vers le reste du monde. Mais, cet exode affaiblissait la relation entre le dollar et l’or, vu que les dollars circulant dans l’économie mondiale ont augmenté beaucoup plus que l’or détenu par le Trésor américain.

L’écart entre le dollar et l’or a augmenté régulièrement dans les années 1960 jusqu’à ce que le président américain Nixon déclare, le 15 août 1971, que le dollar ne pourrait plus désormais être racheté pour de l’or. Avec la fin du système de Bretton Woods, la possibilité pour le dollar américain de continuer à fonctionner comme la monnaie mondiale reposait sur la force de l’économie américaine et de ses marchés financiers. Mais, cette force était constamment affaiblie.

Vers la fin des années 80, les Etats-Unis n’étaient plus le principal pays créancier du monde, mais étaient devenus son principal débiteur, dépendant des entrées de capitaux provenant du reste du monde. Cette entrée masque, jusqu’à un certain point le pourrissement intérieur et la détérioration du système financier américain. Mais, cela a périodiquement apparu à la surface dans une série de crises, commençant avec le crash financier de 1987 et continuant à travers les années 1990 : la crise des obligations de 1994, la fonte des fonds spéculatifs du Long Term Capital Managament en 1998 et l’éclatement de la bulle technologique dans les années 2000-2001, culminant dans la crise enclenchée par l’effondrement de Lehman Brothers le 15 septembre 2008.

La crise financière mondiale qui en est suivi et les conflits sur la monnaie sont indicateurs d’une intensification de la contradiction entre l’économie mondiale et le système des Etats-nations. L’économie capitaliste mondiale demande une monnaie de réserve stable — une monnaie mondiale — si elle veut pouvoir fonctionner. Mais le dollar américain est de plus en plus incapable de jouer ce rôle. Et il n’y a pas d’autre monnaie, que ce soit l’euro, le yen ou le renminbi, qui peut le remplacer.

La perte grandissante de confiance dans les monnaies papier trouve son écho dans l’augmentation du prix de l’or, qui dépasse régulièrement son taux record. Mais un retour à l’étalon-or n’est pas une solution viable non plus, car elle entraînerait une contraction importante du crédit, ce qui plongerait l’économie mondiale dans une dépression comparable ou dépassant celle des années 1930.

Devant ces perturbations de plus en plus grandes, on avance parfois la possibilité que les grandes puissances pourraient arriver à un certain accord, dans la lignée de l’accord du Plaza de 1985 en vertu duquel une diminution de la valeur du dollar américain avait été organisée avec un accord international. Mais il suffit de considérer les différences entre la situation en 1985 et celle d’aujourd'hui pour voir qu’un tel projet ne pourra pas se réaliser. Il y a vingt-cinq ans, les Etats-Unis avaient toujours l’hégémonie économique et les économies des pays de l’Atlantique étaient le centre de la croissance mondiale. Ce n’est plus le cas désormais : les Etats-Unis sont en déclin économique et le centre de gravité de l’économie va rapidement vers l’Est.

Sans aucun doute, la crise de la monnaie se développera de façon tortueuse dans la période qui vient. Mais la logique générale de son développement est claire. L’économie mondiale va de plus en plus se fracturer selon les lignes des rivalités régionales et des blocs de monnaie, ce qui laisse entrevoir encore une fois le spectre de conflits militaires.

L’unique façon d’empêcher ce désastre est de lutter pour le programme de l’internationalisme socialiste — le renversement du système du profit et du système des États-nations sur lequel il est basé et l’établissement d’une économie mondiale rationnellement planifiée.

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Mercredi 29 Septembre 2010


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