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Les fausses théories qui mènent à la violence: Nécessité de connaître les processus psychologiques pour la prévention


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«Notre société a reçu la facture de la violence, qui représente une somme importante.» L’auteur de ces mots n’est ni un psychologue ni un homme politique qui lance un appel au secours en faveur de la directrice d’une école berlinoise confrontée en 2006 à une violence extrême. Cette citation émane du psychologue américain Buss et date de 1972! L’article qui suit montre que les mesures de lutte contre la violence des dernières décennies en Allemagne étaient souvent basées sur des paradigmes erronés et qu’il est absolument nécessaire de tenir compte, dans les mesures éducatives, des processus psychologiques du déclenchement de la violence.


Uwe Füllgrabe
Mardi 20 Février 2007

par Uwe Füllgrabe, Allemagne*


En Allemagne, la violence a atteint un niveau relativement élevé que l’opinion ne remarque qu’à l’occasion de cas spectaculaires comme ceux de folie meurtrière (cf. Füllgrabe, Report Psychologie No. 1112), les actes de violences de hooligans ou lorsque des enseignants, en dernier recours, rendent publics certains faits. Le caractère explosif de ce problème, par exemple dans le cadre de l’école, a été minimisé pendant des années à l’aide de l’argument selon lequel il y a toujours eu des bagarres dans les cours d’école. Cette argument est inapproprié tout d’abord parce qu’il faut faire une différence entre chamailleries et bagarres. Ensuite, d’après les témoignages de divers observateurs, il existe une autre différence importante: autrefois, la lutte prenait fin quand l’adversaire était à terre. Aujourd’hui, on le roue encore de coups de pieds brutaux, même à la tête. C’est ce que montre l’exemple de ce policier français qui, lors de la Coupe du monde de football de 1998, a été gravement estropié à la suite d’un tabassage par des hooligans allemands.

Vision psychologique ou sociologique des problèmes sociaux?

Dans les débats, la violence est souvent envisagée sous sa «forme classique». Mais dans la pratique, de nouvelles formes de violence ne cessent d’émerger, plus subtiles et plus inhumaines, comme le stalking [harcèlement, persécution], le cyberstalking [harcèlement, persécution par l’Internet] ou (aux Etats-Unis) le fait pour des bandes de filles d’inciter des garçons à violer d’autres filles.

Voici ce qu’écrit Spiegel Online (13/6/2006) sur ce qui se passe en Allemagne: «Les coups ne suffisent plus. Les adolescents filment la violence avec leurs portables, de plus en plus souvent aussi la violence sexuelle. Les jeunes filles victimes n’ont souvent plus d’autre issue que de disparaître si elles veulent sauver ce qui leur reste d’honneur».

Dans la pratique, l’autoprotection contre la violence n’est pas seulement devenue importante pour les policiers, mais même là où l’on s’attendrait le moins à la violence, par exemple pour les employés de bibliothèque (Eichhorn 2006) ou pour les auteurs d’expertises psychologiques ou médicales. D’après des collègues à moi, quand il s’agit de savoir si un adolescent peut ou non récupérer son permis de conduire, il n’est pas rare que ce soient eux qui prononcent une sanction sévère en première instance. Et les adolescents qui, jusque-là, n’avaient connu que des juges indulgents, ressentent les décisions négatives des experts comme arbitraires et menaçantes pour leur ego.

Quand la violence n’est pas combattue de façon adéquate, cela tient au fait qu’on ne prend pas en considération ses causes directes: attitudes, opinions, fantasmes agressifs, style de vie impulsif, manque de compétences sociales, etc. C’est ce que soulignent toutes les études criminologiques (par exemple Lösel & Bliesener, 2003; West & Farrington, 1978). En revanche, l’opinion publique et les médias mentionnent des facteurs sociaux: chômage des jeunes, manque de perspectives, systèmes scolaires, etc. Comme mesure préventive, on recommande la création d’emplois, de meilleures conditions de logement, etc. et l’on conseille de ne pas «exclure» les adolescents violents.

Cela reflète certes une conception du monde ressentie comme «humaine» mais pas la réalité de la violence et de la criminalité. Le Rapport Sherman (1997), par exemple, qui analyse plus de 500 mesures de prévention selon des critères scientifiques exacts, a montré que la création d’emplois était la mesure la moins adéquate pour empêcher la criminalité. La raison en est simple: occuper un emploi demande certaines capacités, certains comportements et le respect de certaines règles. Le tempérament impulsif caractéristique de beaucoup de jeunes en danger est évidemment contreproductif.

En 1965 déjà, Sanford avait montré à l’aide de plusieurs exemples que des projets sociaux bien intentionnés échouaient s’ils ne prenaient pas en considération la réalité psychologique et la manière de penser des individus. Dans ces cas-là, il aurait été plus adéquat de fonder les mesures sociales sur la connaissance de la sous-culture particulière ainsi que sur des connaissances psychologiques générales. En effet, «si des actions sociales de grande ampleur sont fondées sur des hypothèses erronées, elles peuvent nuire à un grand nombre de personnes.» (Sanford, 1965, p. 1383). C’est pourquoi il doutait qu’on puisse encore aujourd’hui, en occident, essayer de manière «doctrinaire» de fonder des mesures sociales sur des idéologies (Sanford, 1965). On a prétendu qu’il se trompait. En rapport avec le mouvement appelé euphémiquement «Révolution de 68», on a de nouveau mis en avant des théories sociologiques (c’est-à-dire des théories des instincts, reposant sur des paradigmes psychanalytiques) pour expliquer des phénomènes sociaux et d’autres théories et paradigmes psychologiques ont été écartés. (J’utilise la notion de paradigme parce qu’il n’y avait pas seulement une confrontation entre différentes théories, mais également entre diverses conceptions de l’homme dont on déduisait des mesures différentes.) C’est la façon de concevoir les problèmes sociaux de la classe moyenne qui a resurgi, conception que Sanford croyait dépassée. Cette vision des choses se retrouve dans l’opinion selon laquelle les individus issus de couches sociales «défavorisées» sont pareils à ceux de la classe moyenne, mais simplement plus pauvres. Paradoxalement, ce sont justement des recherches sociologiques qui ont montré que les personnes appartenant à certaines sous-cultures ont des manières de penser et de se comporter tout à fait différentes de celles de la classe moyenne (par exemple Anderson, 1994; Miller, 1958) et que la pauvreté matérielle ne peut pas être assimilée à une «culture de la pauvreté» (Lewis, 1996). Lösel et Bliesener (2003) ont montré que ce sont les processus cognitifs (pensées, opinions, attitudes) qui occupent la première place parmi les causes de la violence.

Il est donc absolument nécessaire, dans l’étude des problèmes sociaux, et plus spécifiquement de la violence et de la criminalité, de mettre au premier plan des points de vue psychologiques. C’est pourquoi cet article est consacré, sans prétendre à l’exhaustivité, aux processus importants de la genèse de la criminalité, aux conséquences des paradigmes erronés et aux principes établis de la prévention de la violence et de la criminalité.

Le renforcement systématique de la violence

Considérons ce qu’on savait au début des années 1970. Des recherches scientifiques et des observations pratiques avaient montré qu’il faut réagir tout de suite à la violence. Sinon elle est renforcée: Le «succès» rend le délinquant de plus en plus violent. Même le fait qu’un enseignant ne réagisse pas face à des enfants violents a un effet de renforcement (Tausch & Tausch, 1970). Ces enfants apprennent que la violence n’a pas de conséquences pour eux. C’est pourquoi Tausch et Tausch (1970) estiment que l’enfant doit subir les conséquences naturelles de son comportement lorsqu’il se conduit mal.

Dans les années 1970, en rapport avec la «Révolution de 68», un paradigme tout à fait nouveau, une nouvelle façon de penser a fait son apparition: C’est «la société» qui est responsable de beaucoup de dysfonctionnements, et en particulier de la criminalité. Aussi ne faut-il en aucun cas «stigmatiser» et «exclure» le délinquant par des sanctions, etc. (Théorie de la désignation: par exemple Schumann 1980).

Laquelle de ces deux façons de penser est la bonne? Pour le savoir, il suffit d’examiner si ces théories concordent avec la réalité ou pas. Le phénomène de la criminalité des rockers constituait, à l’époque déjà, un bon test.

Wolf et Wolter (1976, pp. 54 sqq.) décrivent de manière très vivante le comportement des rockers: «Il y a des jours, même des semaines, où il n’arrive rien. Pendant ce temps, l’autorité des meneurs passe au second plan. Mais pour confirmer leur leadership, également contre les concurrents, ils déclenchent une action. On décide de provoquer la bagarre. Le plus souvent on cherche un prétexte et on le trouve: quelqu’un a été importuné quelque part par quelqu’un. Personne ne se préoccupe de savoir si c’est vrai ou non. On part tous ensemble en direction de l’endroit supposé, mais cet objectif est déjà oublié au prochain coin de rue. Cela commence d’une manière relativement anodine. On s’en prend à des passants, on les bouscule. On renverse un présentoir à journaux. Bientôt l’intensité monte. On retient un gosse de 10 ans, le meneur le tape, lui cogne avec délectation le nez jusqu’à ce qu’il saigne. On arrête plusieurs passants et on leur vide les poches. Les rockers encerclent une jeune femme qui a essayé de changer de trottoir pour les éviter et la traitent de tous les noms, dont «pute» est le plus anodin. Ensuite ils lui donnent des coups de poing au visage, des coups de pied dans le bas-ventre. A la rue transversale suivantes, quelque 50 rockers, auxquels se sont joints 10 à 20 autres jeunes gens, forment une chaîne d’un côté de la rue à l’autre et «balaient» ainsi la rue. En tout, 10 personnes sont tabassées. Les autres vont se réfugier dans les maisons. Deux petites filles de 8-10 ans qui jouaient par là reçoivent des coups de matraque. On pousse un vieil homme handicapé devant une voiture que le conducteur, par sa présence d’esprit, réussit cependant à éviter. Des canettes de bière vides volent dans les vitres; des cyclistes qui ne se doutent de rien sont renversés à terre et reçoivent des coups dans le ventre et au visage, on tord les rayons de leur bicyclette.»

Comment peut-on en arriver à une telle brutalité? Est-elle due à un fort instinct agressif, comme le postulaient à l’époque certains psychanalystes (par exemple Ziese, 1976) ou certains éthologistes (Lorenz 1963)?

Les explications de Ziese (1976) sont caractéristiques de la façon dont la psychanalyse voyait la violence à l’époque. «A part la théorie de la frustration, la présence de l’instinct d’agression n’est pas contestée dans la littérature analytique.» (Ziese, 1976, p. 347). Autrement dit, la psychanalyse nie l’existence de processus d’apprentissage de la violence.

On trouvera une critique détaillée de l’explication de la violence par l’existence d’un instinct autonome d’agression notamment dans Füllgrabe (sous presse). Mais l’exemple de la bande des rockers nous permet très bien de tester les différentes conceptions.

S’il existait vraiment un «instinct d’agression», les actes de violence, d’après cette théorie, auraient dû être très intenses au début et s’affaiblir au fur et à mesure (comme la faim qui diminue quand on mange).

Ce n’est donc pas un «instinct» qui s’est manifesté. La violence a été engendrée par le plaisir qu’elle procurait. En effet, on a observé que malgré les hurlements et le vacarme, les rockers semaient la terreur de manière consciente et ciblée. «Le fait de pouvoir se permettre cette violence sans rencontrer de résistance, même plus tard, a encouragé les rockers à se montrer de plus en plus violents. En aucun cas, on ne peut parler d’instinct agressif car le début de l’action avait plutôt commencé de manière «molle» et c’est seulement au bout d’un certain temps que l’activité a redoublé.» (Wolf & Wolter, 1976, p. 56)

L’évolution du gang des rockers prouve l’action de principes mis en lumière par la psychologie de l’apprentissage, car elle s’est accomplie en quatre phases de plus en plus courtes qui ont amené à une violence de plus en plus forte: tout d’abord, il s’agissait de nuisances sonores, de tapages, puis vint la phase des blessures corporelles graves, des extorsions sous la menace et même des vols en plein jour dont les victimes n’osaient plus aller à la police parce qu’elles craignaient la vengeance des rockers.

Deux choses se sont avérées:

a) Avec le temps, les délits des rockers ont augmenté aussi bien en fréquence et en extension qu’en gravité.

b) La première phase fut la plus longue. C’est à ce moment-là qu’on aurait eu le plus de chances d’arrêter le processus.

De nombreuses interviews de rockers ont confirmé cette thèse de la théorie de l’apprentissage. D’abord, les adolescents étaient plutôt craintifs et manquaient d’assurance. Ils craignaient manifestement des mesures énergiques. Lorsqu’ils constatèrent leur absence, leur mentalité a changé. Dans la première phase et encore au début de la phase intermédiaire, il aurait été possible, avec de simples mesures policières et éducatives, d’arrêter l’évolution mais les autorités chargées de la jeunesse et de la sécurité ont voulu se montrer «progressistes» (Wolf & Wolter, 1976). Aussi les rockers ont-ils rapidement développé une plus grande confiance en eux et une image d’eux-mêmes toujours plus violente.

Absence de réaction de la société

Du point de vue scientifique, les rockers fournissent un exemple parlant de l’apprentissage de la violence par renforcement. Comme elle n’a pas été sanctionnée et que son exercice leur a procuré une satisfaction immédiate, leur comportement a été renforcé. Tausch et Tausch (1970) ont mis en garde contre cet apprentissage du comportement agressif par renforcement. La violence ne doit pas être payante. Ils ont surtout mis en garde contre le fait que la violence se renforce si l’éducateur, l’enseignant, la police, etc. restent passifs. Cette attitude est interprétée comme une approbation du comportement agressif.

Les rockers ont considéré leurs brutalités comme des actes méritoires et s’en sont réjouis. Ils étaient incapables de se rendre compte que, vu leur grand nombre, leurs actions ne pouvaient être de vrais exploits. Une approche véritablement pédagogique aurait consisté à leur apprendre la non-violence et la compassion pour les victimes.

Mais quelle fut la réaction de la société? «A l’apogée de la terreur semée par les rockers, des pasteurs et des enseignants en appelèrent à l’opinion publique. Contre quoi? Non pas contre la violence des rockers, mais contre la condamnation globale de ces nouveaux mal-aimés de la société.» (Wolf & Wolter 1974, p. 10). Au lieu d’être amenés à montrer de la compassion vis-à-vis des victimes ou à apprendre la non-violence, les rockers ont bénéficié de réactions positives. Et cela les a encouragés à être de plus en plus violents.

Quand, de nos jours, l’opinion publique est horrifiée par la violence à l’école ou contre les étrangers, les crises de folie meurtrière, etc., il faut se souvenir que déjà à l’époque le terrain psychologique avait été préparé par une très grande tolérance de la violence. Un exemple extrême illustre parfaitement ce qui vient d’être dit. Un pasteur passionné de motos est nommé «rocker d’honneur» par une bande. Lorsque, ayant appris que les rockers se préparaient à s’attaquer à un café, il ne leur a pas expliqué la nécessité de la non-violence mais leur a donné le conseil suivant: «Limitez-vous aux dommages matériels et ne faites pas d’estropiés.» La bande a démoli le mobilier, renversé les tables devant des clients paralysés de peur et ont couvert leur retraite en tirant des coups de pistolets à gaz. (Füllgrabe, sous presse)

On peut donc résumer de la manière suivante les conséquences de l’esprit de l’époque qui apparaît notamment dans beaucoup d’articles de revues spécialisées:

1. La violence n’est pas du tout considérée comme quelque chose à éviter à tout prix.

2. Les conséquences matérielles et psychologiques pour les victimes ne sont que peu ou pas du tout prises en considération.

3. Les délinquants sont considérés comme les victimes de circonstances sociales notamment. La nécessité d’une prise en charge personnelle est niée.

4. La réalité n’est pas prise en considération, ce qui apparaît par exemple dans l’information suivante:

En 1977 déjà, un sondage de l’agence allemande dpa avait montré que la violence et la folie destructrice se répandaient dans les cours d’école, que les grands élèves faisaient chanter les plus jeunes, etc. «Les blessures les plus graves étaient des ruptures hépatiques et des blessures du larynx. Des parents de Hesse reprochèrent aux enseignants de se comporter comme les trois fameux singes: ils ne voulaient rien voir, rien entendre ni rien dire à propos de ces violences (Hessisch-Niedersächsische Allgemeine», 4/5/1977).

Un changement dramatique de paradigme avait donc eu lieu. On négligeait par exemple le fait que Toch (1969) a énuméré 10 structures de motivation différentes chez les auteurs d’actes de violence (notamment le plaisir procuré par la violence).

Les quatre paradigmes

Pour comprendre comment réagir de manière adéquate à la violence ainsi qu’aux dépendances et à d’autres problèmes psychologiques, il importe de connaître les quatre modèles ou paradigmes possibles dans le cadre thérapeutique (parce qu’ils relèvent de conceptions de l’homme tout à fait différentes) (Coates, Renzaglia & Ebree, 1983):

1. Modèle moral: Celui qui reçoit de l’aide est considéré comme responsable aussi bien de l’origine de son problème que de sa solution.

2. Modèle compensatoire: Celui qui reçoit de l’aide n’est pas rendu responsable de ses problèmes mais il est considéré comme responsable de leur solution.

3. Modèle médical: Celui qui reçoit de l’aide n’est responsable ni des problèmes ni de leur solution. Il est considéré comme la victime d’une maladie ou de forces qu’il ne contrôle pas. Il est incapable de se tirer d’affaire tout seul et a besoin d’une aide importante de la part de spécialistes qui ont des capacités qu’il n’a pas.

4. Modèle de l’«enlightenment»: Celui qui reçoit de l’aide est responsable de ses problèmes mais pas de leur solution. On n’attend pas de lui qu’il résolve ses problèmes.

Ces quatre modèles n’ont pas du tout la même valeur car leurs conséquences sont différentes. Ils sont en effet liés à la conviction qu’a l’individu de pouvoir contrôler son comportement: ceux à qui on a expliqué qu’ils pouvaient se contrôler se sentent plus aptes à surmonter des problèmes semblables à l’avenir.

A l’inverse, plus les élèves, par exemple, croient au modèle médical (Je ne peux pas me contrôler), plus ils décrochent à l’école et moins ils espèrent obtenir de meilleures notes (Coates, Renzaglia & Ebree, 1983).

Coates, Renzaglia et Ebree (1983) ont souligné que des aides bien intentionnées pouvaient parfois causer plus de mal que de bien. En effet, un mauvais modèle minimise la responsabilité individuelle et la confiance dans ses propres compétences. Au XVIIIe siècle déjà, l’écrivain anglais Edmund Burke avait attiré l’attention là-dessus. «La seule chose qui soit nécessaire au triomphe du mal est que les hommes bons ne fassent rien.»

On peut donc dire que dans les années 1970, la violence et la criminalité ont été vues plutôt selon le modèle médical, qui minimise la responsabilité du délinquant. Zimbando s’était élevé là contre (1970): L’homme a le choix entre la raison et l’ordre d’une part, et l’impulsivité et le désordre d’autre part.

A l’époque déjà, il avait signalé avec inquiétude les conséquences d’une évolution - largement encouragée et en quelque sorte légitimée par la société - vers des thérapies fondées non sur le cognitif mais sur l’expression spontanée et libre des émotions. Ainsi, comme Zimbardo l’a relevé, on a vu se répandre une attitude hédoniste. «Agis envers les autres comme bon te semble.» C’est une attitude typique des meurtriers en série, des pédophiles, des «éventreurs de chevaux», etc. (Füllgrabe, sous presse). Fischer et Pabst (2001) ont montré que cette attitude hédoniste, qui se manifeste dans le plaisir trouvé dans la violence, dans la recherche du «grand frisson», relève du hooliganisme et non pas du chômage ou d’autre chose. Les hooligans font état de la sensation d’ivresse éprouvée dans leurs bagarres et leur dépendance à l’égard de ces actes.

Zimbardo montre donc que le contraire de l’oppression ne peut absolument pas être une liberté sans limites. A propos de la liberté, il écrit (1970, p. 290): «En utilisant des contrôles cognitifs, l’homme peut se libérer des restrictions qui lui sont imposés par son histoire, sa physiologie et son entourage.»

La liberté sans limite ne conduit pas automatiquement à la créativité artistique, scientifique ou autre, elle peut aboutir au désordre, comme le montrent des exemples actuels. Mais les recherches sur les styles d’éducation nous l’ont appris depuis longtemps.

Etant donné la tendance très répandue à coller l’étiquette «autoritaire» sur chaque intervention pédagogique, il convient de rappeler les recherches classiques de White et Lippitt. (1969)

Le style d’éducation démocratique se caractérise par des propositions directives, utiles et constructives quand un problème se présente (White & Lippitt, 1969, p. 461). Leur absence, en revanche, mène souvent au désordre, à des échecs et à des revers décourageants et qui provoquent l’amertume.

«Bien des cas d’agression ouverte et de perte d’intérêt sont liés directement à de tels échecs.» […]

Le style permissif risque facilement de conduire au désordre et à la violence. Une recherche classique montre ce qui arrive lorsqu’on pense qu’on n’a pas besoin de structures d’ordre. White et Lippitt (1969, p. 464) signalent en passant que des garçons de 10 ans éduqués selon un style permissif avaient constitué une «patrouille d’ordre public» ayant une structure hiérarchique (capitaine, lieutenant, etc.). On peut donc constater, dans ce cas comme dans la réalité, que le «libre jeu des forces» ne donne pas toujours un résultat positif. Au contraire, s’il n’y a pas de structure d’ordre, le pouvoir est dans la rue, il suffit de le prendre. Et celui qui le fait n’est pas forcément prêt à coopérer. C’est peut-être un dictateur. C’est pourquoi une réaction rapide et ferme à la violence et à la criminalité, conforme au style d’éducation «social intégratif» (Tausch & Tausch 1970) est importante pour l’Etat de droit démocratique.

Le laisser-faire se manifeste également dans le manque d’efforts en matière de prévention de la violence et de la criminalité. On part en quelque sorte du principe que la violence et la criminalité sont constantes, que si on les empêche dans un domaine, elles réapparaissent ailleurs. Cette thèse du «déplacement de la criminalité» peut être considérée comme réfutée empiriquement.

Souvent c’est exactement le contraire qui se produit, c’est-à-dire qu’on observe une généralisation des conséquences positives des mesures de prévention. Cette «propagation du positif» signifie que des mesures de prévention peuvent aussi endiguer la criminalité dans des endroits ou des situations où aucune mesure de prévention n’a été prise. Lorsque, par exemple, dans une bibliothèque universitaire, on a muni les livres de pistes magnétiques, non seulement le vol de livres a diminué, mais aussi celui de cassettes, qui n’en avaient pas. De toute évidence, les voleurs potentiels ne savaient pas quels objets avaient été sécurisés. La lutte contre la criminalité dans une gare routière fait aussi diminuer la violence dans les environs non surveillés (Sherman, 1997).

Il faut différencier les personnalités criminelles

Les réactions inadéquates à des comportements violents et criminels s’expliquent surtout par le fait qu’on attribue la violence et la criminalité exclusivement à des causes sociales et qu’on ne voit pas quelque chose d’essentiel: c’est individu qui commet un délit et non une communauté anonyme. Mais on a voulu être «moderne» et (si possible) renoncer à la punition pour ne pas stigmatiser le délinquant. Cette façon de penser repose cependant sur une approche non différenciée de la criminalité. On peut en effet distinguer trois types d’adolescents criminels qui renvoient à des conceptions psychologiques différentes, comme le montrent beaucoup d’études sur la délinquance juvénile (par exemple Füllgrabe, 1975a; Robins, John, Caspi, Moffit & Stouthammer-Loeber, 1996):

1. Le délinquant socialisé, qui ne fait que suivre les autres dans un groupe, qui participe par exemple à des épreuves de courage, mais qui abandonne son comportement criminel lorsqu’il va dans une autre région.

2. Le délinquant non socialisé qui représente le noyau dur et violent du groupe. L’éventail psychologique va du jeune impulsif qui se crée des difficultés par son imprudence jusqu’au psychopathe froid.

3. Le délinquant plus ou moins psychiquement dérangé qui commet, le plus souvent en solitaire, des délits sexuels (Füllgrabe, sous presse), des «vols symboliques» sans intention de s’enrichir (Füllgrabe, 1975b). Celui-ci a plutôt besoin d’une psychothérapie axée sur son problème qui lui fasse comprendre qu’il est responsable de ses actes et qui ne lui attribue pas un rôle de victime (par exemple logothérapie, thérapie provocative) et éventuellement d’acquérir des compétences sociales (Füllgrabe, sous presse).

Pour le délinquant socialisé, une punition trop dure serait contreproductive. Mais si on ne réagit pas de façon claire et ferme envers un criminel impulsif et non socialisé, voire psychopathe, on lui procure une expérience valorisante («Pour moi la criminalité est payante.») et ses actes criminels augmentent en nombre et en gravité (Füllgrabe, sous presse). Le Rapport Sherman (Sherman 1997), qui examine scientifiquement le succès de 500 programmes de prévention, a constaté que les programmes amenant le jeune à surmonter sa colère sont très importants pour apprendre à vivre sans violence.

C’est pourquoi non seulement l’entraînement intensif à caractère militaire mais aussi la pédagogie «d’aventures», les voyages autour du monde, etc. ont à long terme peu de succès. (Sherman, 1997). Ces formes de thérapie «soft» présentent le même défaut: elles n’apprennent pas à se contrôler et ne fonctionnent que tant que l’autorité est présente. C’est le même phénomène qui explique le fait (Sherman 1997) que les mesures de prévention consistant à offrir un emploi au délinquant sont les moins efficaces. Un travailleur social qui a œuvré dans le milieu des toxicomanes l’a très bien dit: «Quand on procure un emploi à un hooligan, on a tout simplement un hooligan qui a un emploi.»

En principe, la conception criminologiste pèche par le fait qu’elle ne différencie pas les criminels en fonction de leur personnalité. Müller, par exemple, a trouvé les structures suivantes chez des extrémistes de droite violents: a) l’extrémiste de droite convaincu, b) le suiviste aux idées politiques diffuses et dominé par la colère, l’envie, la peur et la déception, c) celui qui est fixé sur la clique et pour qui les actes criminels représentent une partie des activités du groupe, d) l’agressif qui aime la violence, e) le déviant qui n’a pas nécessairement des idées d’extrême droite et dont les actes violents s’accompagnent de beaucoup d’autres types d’actes criminels.

Grâce à son point de départ empirique, Müller réfute des opinions courantes mais non prouvées (1997, p. 48) en affirmant que «ni les idées d’extrême droite ni la violence motivée par l’extrémisme de droite peuvent être combattues par la création d’emplois» ou que «l’attirance pour les idées d’extrême droite ne s’explique pas du tout en premier lieu par des expériences de privation et des problèmes d’image de soi»: 23 sujets interrogés sur 41 avaient une image de soi positive et 12 une tendance à se surestimer.

Müller voit les causes de cette attirance pour l’extrême droite dans des «expériences de désintégration émotionnelle». Dans le cadre familial, ce sont le manque d’attention, de reconnaissance et de chaleur affective; dans le cadre de la société, ce sont la recherche extrême du rendement et la «divergence entre les paroles et les actes, ce qu’on constate de plus en plus».

Ce n’est pas la pauvreté

Quand, dans les discussions sur la propension à la violence et à la criminalité, on cite des causes comme la pauvreté, le chômage des jeunes, les problèmes de logement, etc. on en tire, en renversant le rapport de cause à effet, la conclusion qu’il faudrait simplement construire de nouveaux logements, faire disparaître la pauvreté, etc. pour endiguer la violence et la criminalité. Ce genre d’argumentation recèle plusieurs erreurs de raisonnement et dissimule des facteurs importants de la genèse de la criminalité et de sa prévention. C’est en effet le style de vie impulsif qui conduit à la délinquance, comme l’ont constaté Lösel et Bliesener (2003) et non pas, par exemple, le manque initial de ressources financières. Le mot «initial» est important parce que les adolescents délinquants peuvent, à cause de leur style de vie impulsif et malgré une assez bonne situation financière initiale, souffrir d’un manque d’argent. Comme West et Farrington l’ont constaté, les adolescents délinquants vivent au-dessus de leurs moyens, dépensent plus d’argent qu’ils n’en gagnent dans leur profession, n’ont pas d’économies et ont même des dettes.

La recherche de facteurs extérieurs comme causes de la criminalité détourne l’attention des facteurs qui jouent un rôle important dans la genèse de la criminalité, facteurs qu’on oublie facilement parce que soit ils agissent très subtilement soit ils ne correspondent pas à l’air du temps. Qu’un facteur comme le fait de ne pas trouver de sens à la vie joue un rôle dans le développement de la criminalité peut surprendre à première vue. Mais Frankl, le «père» de la logothérapie, a sans cesse montré dans ses écrits, par exemple dans Das Leiden am sinnlosen Leben (1995) que beaucoup de phénomènes négatifs, comme le fait de ne pas être satisfait de sa vie, la dépression, le suicide, la criminalité, sont liés à la question du sens de la vie. Celui pour qui la vie n’a pas de sens recherche le «grand frisson». Cette quête conduit facilement à la violence, comme Miller (1958) l’a prouvé dans ses recherches empiriques sur la violence dans les groupes de jeunes. Lips (1994) a aussi montré que la question du sens de la vie, à côté d’autres facteurs, joue un rôle plus ou moins direct dans la genèse de la criminalité.

Recherche du «grand frisson»

Lips (1994) a étudié la structure de personnalité des hooligans qui avaient agressé sans raison des passants, même des enfants. Le fait que pendant la semaine, ils travaillaient sans se faire remarquer montre qu’on peut attribuer la propension à la violence à la recherche du «grand frisson» et non pas à la pauvreté et à d’autres facteurs sociaux.

«Toute la semaine, je dois me conduire comme il faut au travail mais le week-end, je peux me lâcher. Plus tard, je voudrais devenir un citoyen tout à fait normal, mais maintenant il faut que je m’éclate comme une bête.» (Lips, 1994, p. 426)

«Agir violemment, savoir encaisser donne aux adolescents le sentiment d’exister vraiment. Ils sont prêts à prendre le risque d’infliger des blessures graves, éventuellement mortelles. Dans ce cas, ils n’auront simplement pas eu de chance. Ils ne pensent pas aux conséquences négatives possibles, parce que sinon, ils ne pourraient pas cogner.» (Lips, 1994, p. 426)

Que la question du sens de la vie ait quelque chose à voir avec la violence ou son absence, comme le suppose notamment la logo-thérapie de Frankl (1995) résulte aussi des recherches de Lips (1994). «8 hooligans sur 10 s’ennuyaient. Vivre le suspense, le risque et le danger leur fait oublier l’ennui. En revanche, aucun adolescent du groupe témoin ne trouvait la vie ennuyeuse.» (Lips, 1994, p. 426)

Lips (1994) évoque également les conditions éducatives qui mènent à la genèse d’une personnalité encline à la violence. L’éducation des hooligans était marquée par le manque d’interaction entre les parents et l’enfant et elle était inconséquente. Une fois, ils étaient traités avec indulgence et une autre fois, sans raison apparente, sévèrement punis, la plupart du temps par le père. Ils ne pouvaient jamais être sûrs qu’un comportement adéquat avait toujours des conséquences positives et un comportement inadéquat des conséquences négatives.

Bien que la relation des adolescents du groupe témoin avec leur père n’était pas dépourvue de tensions, ils se sentaient acceptés et pris au sérieux et les pères s’intéressaient à leur fils. L’éducation était cohérente et les adolescents se sentaient «bien éduqués, pas trop sévèrement, même si parfois ils recevaient une gifle». (Lips, 1994, p. 427)

Avec une telle éducation, on fait comprendre à l’enfant ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. «Ainsi l’enfant apprend qu’il n’est pas livré impuissant à lui-même, mais que son comportement détermine la façon dont son entourage se comporte avec lui.» (Lips, 1994, p. 427)

La criminalité fait partie d’un ensemble de problèmes

Lips (1994) a montré que les adolescents violents se distinguaient des adolescents non-violents par différentes caractéristiques. Ces caractéristiques ne sont pas dues au hasard mais dépendent notamment de l’éducation et elles sont liées entre elles, elles constituent un réseau complexe. C’est ce que montre l’étude longitudinale de Rönkä et Pulkinnen (1995).

Ces deux auteurs ont suivi la carrière de jeunes pendant dix ans. Ils ont constaté que les facteurs «agressivité manifestée dans l’enfance», «problèmes familiaux», «adaptation scolaire» contribuaient à créer des problèmes sociaux. Ces facteurs de risque n’étaient pas indépendants mais interagissaient et augmentaient le risque d’apparition de la violence et de la criminalité.

Ils ont constaté (1995, p. 385) différentes relations entre les plus importants de ces facteurs (cf. figure 1). Ils ont également montré les rapports entre une mauvaise éducation et les problèmes manifestés par les garçons (cf. figure 2).

On voit donc que ce n’est pas du tout le facteur pauvreté qui engendre la criminalité mais un ensemble très complexe de facteurs qu’on peut qualifier de «style de vie impulsif» (Füllgrabe, sous presse) ou «mode de vie délinquant» (West & Farrington, 1977). Comment en arrive-t-on à un acte criminel? A côté de la recherche du «grand frisson», le manque de compétences sociales et de contrôle de la colère jouent notamment un rôle décisif. Lempp (1977) a constaté que les jeunes meurtriers qu’il a étudiés ne se distinguaient pas d’autres adolescents impulsifs, si ce n’est qu’ils s’étaient trouvés dans une situation qu’ils ne contrôlaient plus.

Après une querelle familiale, un adolescent sort. Puis il revient, sonne, mais personne n’ouvre. Il voit, à cause de la lumière aux fenêtres, que sa famille est à la maison. Il se sent «rejeté» et, frustré, va en ville où il tue un clochard pour lui prendre 20 marks. (Plus tard, il s’est avéré qu’on ne lui avait pas ouvert parce que la sonnette ne fonctionnait pas.) (Lempp, 1977)

Pour éviter la violence et la criminalité, ce qui est nécessaire, c’est notamment ce que le rapport Sherman (1977) a établi à partir de l’étude des programmes de prévention efficaces, c’est-à-dire l’entraînement au contrôle de la colère et du stress chez les adolescents impulsifs. Mais en aucun cas il ne faut tolérer la violence.

«Culture de la pauvreté», «culture des milieux défavorisés», «loi de la rue»

Un malentendu fondamental doit être évité: l’idée que les personnes vivant dans des «quartiers sensibles», des ghettos, etc. se distinguent des autres seulement parce qu’elles sont pauvres, socialement défavorisées. Un autre malentendu résulte de l’idée que ces personnes sont enclines à la violence et à la criminalité pour la seule raison qu’elles sont pauvres. Lewis (1966, p. 21) a créé le concept de «culture de la pauvreté» pour décrire un modèle composé de pauvreté, de distance vis-à-vis des institutions, de méfiance, d’apathie et de développement d’institutions et de comportements alternatifs dans les «communautés des bidonvilles». Il a également établi une nette distinction (1966, p. 23) entre la pauvreté et la «culture de la pauvreté». Il cite plusieurs exemples provenant de différents pays pour montrer que les pauvres ne font pas obligatoirement partie de cette culture de la pauvreté. Il évoque notamment un bidonville dans lequel, malgré la pauvreté qui était restée la même, la situation psychologique des habitants avait complètement changé au bout de quelques décennies et des sentiments de puissance et d’importance s’étaient développés. Dans sa Loi de la rue, Anderson (1994) a décrit deux cultures différentes dans les ghettos américains également pauvres. D’un côté, les personnes «convenables» (decent people), comme elles s’appellent elles-mêmes, qui respectent les normes de la classe moyenne et de l’autre côté les personnes «orientés vers la rue» (street people), qui vivent plutôt de façon impulsive et violente et relèvent de ce que Miller appelle la «culture de la classe défavorisée».

Lewis (1966) a montré, comme Miller (1958), que les membres des diverses couches de population ne se distinguent pas uniquement par leurs ressources matérielles mais aussi par leur manière de penser et de se comporter. Cependant, de nos jours, on trouve plus souvent qu’autrefois, également chez les membres des classes moyennes, spécialement chez les adolescents, notamment la recherche du «grand frisson» et le désir de paraître «cool». Ce sont des schémas de pensée et de comportement tout à fait semblables à ceux décrits en 1958 déjà par Miller comme caractérisant la «culture de la classe défavorisée». C’est pourquoi il est faux de considérer les ressources matérielles comme la cause principale des conduites humaines.

Miller 1958 a défini un système culturel spécifique, un style de vie d’une partie de la classe défavorisée qui correspond à peu près à celui du groupe des personnes «orientées vers la rue» d’Anderson (1994). Ce style de vie est caractérisé par un modèle constitué de six problèmes essentiels qui préoccupent constamment les gens et impliquent un haut degré de participation émotionnelle.

1. Eviter les difficultés: On veut éviter les difficultés avec les autorités et avec autrui.

2. Dureté: Accentuation de l’audace physique, de la «virilité», ne pas faire de sentiment, indifférence pour l’art et la littérature. Les femmes sont des «objets à conquérir».

3. «Intelligence»: Les gens sont divisés en deux groupes:

a) Les imbéciles, qui se laissent facilement duper, qui travaillent pour gagner leur vie et que l’on peut «légitimement» exploiter.

b) Ceux qui ont «de la cervelle», qui vivent de leur intelligence et obtiennent par leur roublardise tout ce qu’ils veulent des imbéciles.

C’est pourquoi, d’après cette mentalité, il faut apprendre à rouler les autres, à tricher pour ne pas être roulé à son tour.

4. Recherche du «grand frisson».

5. Destin: Si ça va bien, on a eu de la chance; si ça ne va pas, c’était de la malchance.

6. Autonomie: Forte aversion contre tout contrôle extérieur, contre l’autorité. Mais également fort désir de dépendance. Cela se manifeste par des plaintes si les institutions n’apportent pas d’assistance. Cependant, on ne montre guère de gratitude ou de satisfaction quand on en bénéficie.

Miller (1958) parle du système de pensée d’une «culture séculaire» que l’on retrouve dans toutes les civilisations et à toutes les époques. Anderson montre dans sa «Loi de la rue» (1994) que l’origine de ce modèle de pensée n’est pas la pauvreté. On voit clairement ce qui se passe quand un membre de la classe moyenne ne connaît pas le système de pensée de son interlocuteur, qu’il n’est donc pas «streetwise», «streetsmart» (Füllgrabe, sous presse). Il se trouve face à quelqu’un qui a appris la roublardise, qui sait profiter de la faiblesse d’autrui mais ne sait pas discuter d’égal à égal.

Et voilà que d’un côté, on a quelqu’un qui envoie un grand délinquant faire le tour du monde (selon la devise: «Les voyages forment la jeunesse.»), qui se considère comme moderne, chaleureux, sensible, et de l’autre côté un jeune délinquant qui le perçoit comme quelqu’un qui ne connaît pas la réalité, qu’on peut duper et de la gentillesse de qui on peut profiter. Un jeune délinquant a exprimé cela de la manière suivante: «On est récompensé pour les conneries qu’on a faites.»

Conclusion: Le fait que des facteurs culturels et sociaux influent sur l’ampleur de la criminalité dans un pays (Füllgrabe, sous presse) ne doit pas nous empêcher de voir qu’ils concernent tout au plus la conception du monde, la pensée et les sentiments du délinquant mais que lui seul est responsable de ces actes. En ce qui concerne la violence envers les femmes, Jacobson et Gottman (1998, p. 196) ont écrit ceci: «C’est à celui qui frappe, et à lui seul, qu’il revient de mettre un terme à la violence.»

Toutes les mesures sociales et organisatrices (par exemple des changements de système scolaire, la création d’emplois) ne contribueront pas à éviter la violence et la criminalité si la structure cognitive des individus violents ne change pas.

La mesure de prévention la plus efficace

Alors, que faire? Lösel et Bliesener (2003) ont constaté que beaucoup d’adolescents ont grandi dans des conditions défavorables sans avoir de problèmes de comportement. Les adolescents qui, malgré de hauts facteurs de risques, n’entrent pas en conflit avec la loi, qui manifestent des compétences sociales se distinguent avant tout par les caractéristiques suivantes: ils sont nettement moins impulsifs et inattentifs, ont moins tendance à réagir de manière agressive et consomment moins de substances rares que les adolescents agressifs exposés aux mêmes facteurs de risques. Ce sont donc surtout des processus d’autocontrôle qui ont compensé les conditions négatives du milieu d’origine.

Pour éviter la violence et la criminalité, il faut notamment entraîner le contrôle de la colère et du stress chez les adolescents impulsifs et leur faire acquérir des compétences sociales (Sherman, 1997).

La mesure de prévention la plus efficace à long terme et également la moins coûteuse consiste à exercer une influence sur l’éducation des enfants (Sherman, 1997). Sherman a attiré l’attention sur la grande importance de l’intervention des travailleurs sociaux dans les familles à problèmes pour l’éducation et la prévention de la criminalité. De la même manière, Healy (1990) a mis en garde, dans son livre Endangered Minds, contre différentes conséquences négatives du manque d’interactions entre parents et enfants pour le développement intellectuel et social de ces derniers. Vu que beaucoup de parents sont désemparés en matière d’éducation, Healy (1990) montre que les choses sont très faciles quand on est aimable, qu’on fait des propositions directives et constructives (White & Lippitt, 1969, p. 461) mais qu’il faut fixer des limites aux enfants.

En conséquence, Healy a une conception toute différente en ce qui concerne les «défavorisés». Les enfants sont défavorisés dans la mesure où ils ne reçoivent pas de sollicitude physique, sociale, affective et intellectuelle appropriée. Une carence pendant de longues années dans un de ces domaines représente un risque pour les enfants. Si les facteurs s’additionnent, leur apprentissage, leur vie et la société sont en danger. (Healy, 1990, p. 237)

Résumé

La genèse de la violence et de la criminalité est souvent attribuée de façon unilatérale à des causes sociales en fonction d’un paradigme qui minimise la responsabilité individuelle. On ne tient pas compte des différentes structures de personnalité des délinquants et du fait que la délinquance juvénile soit déclenchée la plupart du temps par la recherche du «grand frisson» ou le manque de compétences sociales.

La cause n’en est pas la pauvreté mais un style de vie impulsif: une mauvaise éducation conduit à une «accumulation de problèmes». Pour empêcher la criminalité, il faut intervenir à temps par des mesures éducatives. Si en revanche on insiste trop sur les facteurs sociaux, on en arrive facilement à tolérer la violence et à l’augmenter chez les délinquants juvéniles. •

Source: reportpsychologie 32, 1/2007.

Editeur: Berufsverband Deutscher Psychologinnen und Psychologen e.V. (Traduction Horizons et débats)

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* Uwe Füllgrabe est né en 1941. Après des études de psychologie à Sarrebruck et à Francfort et quelques semestres de chimie, de physique et de mathématiques, il a collaboré à un projet de la Deutsche Forschungsgemeinschaft consistant à élaborer un test de mesure de l’agressivité. Ensuite, après avoir fait des études de marché et travaillé dans l’industrie, il a été nommé, en 1970, professeur de psychologie, de pédagogie et de sociologie à l’Ecole de police de Basse-Saxe à Hannoversch-Münden.

Il a publié divers ouvrages (Persönlichkeitspsychologie, Menschenkenntnis, Polizeipsychologie, Kriminalpsychologie, Der psychisch auffällige Mitbürger, Psychologie der Eigensicherung) et de nombreux articles de revues et a collaboré à la rédaction de manuels.



Horizons et débats, 14 février 2007, 7e année, N°6


Mardi 20 Février 2007

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