Propagande médiatique, politique, idéologique

Les facéties d’Alexandre Adler : dévoreur de micro sur France Culture


Souvent Alexandre Adler varie et toujours surprend. Nous connaissions déjà ses évolutions idéologiques, ses variations courtisanes, mais nous sous-estimions l’acteur comique. Mais le pitre bientôt pontifie.


Jeudi 8 Juin 2006


Mathias Reymond


Comique ? Le 16 mai 2006, Alexandre Adler entame ainsi sa chronique matinale sur France Culture : « On va parler de Bush qui bouche la frontière [entre les Etats-Unis et le Mexique]. Bush bouche, bouche-à-bouche... Pour les autres jeux de mots que je n’ai pas trouvés je renvoie nos auditeurs à la prochaine édition de l’almanach Vermot. » On a bien le droit de rire sur une radio sérieuse, non ?

Mais quelques minutes plus tard, lorsque l’invité des matins de France Culture, l’historien Jean-Pierre Rioux, est confronté aux questions de toute l’équipe, on ne rigole plus du tout. Des questions ? En réalité, Jean-Pierre Rioux, remplacé au pied levé, doit subir (et, avec lui, les auditeurs) un cours magistral infligé par Alexandre Adler : un étalage d’érudition répandu sur une montagne de cuistrerie.

L’invité vient d’évoquer l’enseignement traditionnel de l’histoire. Adler enchaîne et se déchaîne tel un ouragan... qui va durer 4 minutes.

« Je suis tout à fait d’accord avec votre diagnostic. Il n’y a que le terme de saga qui m’inquiète parce que c’était un terme qui était particulièrement apprécié de mon amie Eva Joly qui, avant qu’elle reparte pour la Norvège, me disait : « Ah ! Je relis dans La Pléiade maintenant les sagas des Vikings ». Et je me demande si au fond le modèle Viking n’a pas donné lieu à la naissance d’une justice judiciaire [ ?] dont un grand flamand Renatus (Renaud ?) Van Ruymbeke a été aussi l’une des illustrations récentes. Mais trêve de sarcasmes... »

L’auditeur, sidéré, croit comprendre qu’Alexandre est inquiet du terme « saga » parce qu’Eva Joly, norvégienne, relit la saga des Vikings qui ont peut-être servi de modèle et d’origine à la « justice judiciaire » d’un flamand. Mais (ouf !) ce galimatias n’était que sarcasmes. Retenir surtout : « Mon amie Eva Joly (...) me disait. »

« ... Mais trêve de sarcasmes. Je suis tout à fait d’accord avec le diagnostic. Maintenant essayons de voir un peu les causes. L’Europe. L’Europe. Je viens d’assister à une pantalonnade extraordinaire. On nous annonce à sons de trompe que Français et Allemands se sont mis d’accord sur un même manuel. C’est l’Europe depuis 1945. Il n’y a ni le nazisme, ni la guerre de 14, ni Bismarck. Autrement dit, c’est la petite maison dans la prairie mais dans le dernier épisode : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, Jean Monnet, la prospérité, Adenauer et Charles, Helmut Kohl et Mitterrand. Tout le monde peut écrire ça. Donc, on n’a absolument pas une dimension européenne de culture. »

L’auditeur, étourdi, ne sait toujours pas sur quoi porte la grande leçon. Retenir surtout : « Je viens d’assister à une pantalonnade extraordinaire. »

« Bon. Deuxièmement. Alors, le constat, je fais le même que le vôtre. Je me considère toujours comme agrégé d’histoire, comme un membre détaché de cette communauté de 40 000 professeurs. »

Retenir surtout : « je » qui, agrégé d’histoire, tient à le faire savoir puisque il parle sur... France Culture et s’apprête à le démonter pour la même raison.

« Qu’est-ce qui se passe ? C’est que évidemment Lavisse avec les défauts qui étaient les siens mais aussi ses grandes qualités, et qui fait au fond un Michelet pédagogisé, nous a donné un récit. Et évidemment, on ne construit de bonnes maisons en histoire que par le toit. Ce n’est pas à la base dans la pédagogie en ânonnant des choses simplistes que l’on redressera les choses. C’est en ayant des œuvres de synthèse puissantes qui donnent une vision du passé médiéval, moderne et contemporain. Et cela, nous ne l’avons pas. Tout simplement. Donc, personnellement, dans le climat populiste d’aujourd’hui, j’accuserai, je pointerai du doigt nos élites. Les véritables retombées du constat que vous faites maintenant, c’est l’Ecole des annales, et parmi eux des grands esprits qui ont concassé, dissout, remis en cause le récit historique. Il suffit de franchir les frontières pour voir que ni en Italie - malgré l’influence du braudélisme - ni en Angleterre nous en sommes arrivés là. En Angleterre, c’est au fond le parti communiste britannique qui n’avait pas grand chose à faire sur le plan politique, qui avec une génération, les Hobsbawm, Christopher Hill [orth ?] et autres a fait ce récit. Et donc tous les écoliers anglais apprennent Cromwell par Christopher Hill, la révolution industrielle par Hobsbawm. Où avons-nous ça ? Nous avons eu de grands esprits comme Marc Bloch qui ont dissout l’histoire médiévale, nous avons de grands esprits comme Georges Duby, un Marc Bloch catholique intégriste, qui a éliminé les templiers, qui a éliminé les universités, qui a éliminé absolument toute la dissidence du Moyen Age pour le présenter dans une image fixiste et Levi straussienne. Et le résultat est là : on ne comprend rien. Et pourquoi ne comprend-on rien ? Parce que les grandes œuvres d’élaboration, et sur ce plan vous avez un point fort, c’est que l’histoire contemporaine à laquelle vous [Jean-Pierre Rioux] avez contribué de façon remarquable, à mon avis, je ne suis pas là pour... mais je le pense très sincèrement. Acceptez cet hommage sincère. L’histoire contemporaine se différencie... elle n’a jamais renoncé à l’histoire politique. Je termine juste. On commande à Braudel un ouvrage sur la France. Il ne sait pas l’écrire parce que justement, pour lui, la France n’est plus un objet. Alors il commence par Lyon. Il dit il faudrait commencer par Lyon vieux ressentiment antiparisien contre l’état central. D’ailleurs Lyon, ça aurait pu être Milan. On aurait dit que Lyon était Milan et que le Rhône avait un rôle d’artère... Non ! Lyon n’est pas Milan et la France c’est Paris. Ce sont les Capétiens. Et voilà ce que maintenant plus personne, je ne parle pas des gosses, je parle des étudiants en histoire, aujourd’hui, ne saura. »

Merci Alexandre...Une tirade indigeste, multipliant les allusions destinées à un public forcément très cultivé (ou affectant de se croire tel), 17 noms de personnes citées, quelques trouvailles pittoresques (« justice judiciaire », « un Marc Bloch catholique intégriste », « une image fixiste et Levi straussienne »...) : en 4 minutes de temps d’antenne, il est difficile de faire mieux. A ces 4 minutes, il faut ajouter les 6 minutes de chronique matinale et les autres interventions (nombreuses) dans la dernière partie de l’émission...

Quand il est en forme, Alexandre Adler cumule une bonne douzaine de minutes d’antenne simplement pour étaler un savoir contestable et souvent contesté, oubliant même couramment de poser une question, ne serait-ce que par respect pour l’invité... Pour de telles prouesses, Alexandre Adler, de son propre aveu, en 2004 percevait - « excusez-moi, je parle en francs » - 25000 francs [1]. Question : combien perçoivent les producteurs de France Culture qui, sans compter leur énergie et leur temps, essaient encore de construire de véritables émissions ?

On dit que l’équipe des matins de France Culture est lasse de ces longues prises de parole. D’ailleurs dans cette même matinale, alors que Jean-Pierre Rioux et Nicolas Demorand conversent, Alexandre Adler essaye d’intervenir et se voit brusquement coupé par l’animateur : « Non, le micro n’est pas ouvert Alexandre, malheureusement. »

Une intervention de l’animateur que nous souhaiterions plus fréquente...

Mathias Reymond
(Grâce à la saisie soigneuse de Patrick)


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[1] « Conseiller éditorial à 60 000 francs mensuels au Figaro (« excusez-moi, je parle en francs »), chroniqueur matinal à France Culture pour 25 000 francs, essayiste à succès et conférencier worldwide, il confesse à l’américaine un impressionnant total brut mensuel de 120 000 francs (18 300 euros) », Libération, 19 juin 2004.



acrimed


Jeudi 8 Juin 2006

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