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Les élites soufflent la guerre et la paix


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La récente aggravation de la situation dans la zone du conflit abkhazo-géorgien nous oblige à penser à l'avenir. L'intensité des événements, l'impatience des hommes politiques et les kilos de TNT laissent supposer qu'un dénouement est proche. De nombreux hôtes de marque, en premier lieu Javier Solana, chef de la diplomatie européenne, puis la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice le suggèrent également, semble-t-il.


Mardi 15 Juillet 2008

Les élites soufflent la guerre et la paix
Par Valentin Rakhmanov, RIA Novosti



Un dénouement proche est-il réellement possible?

Bien entendu, certaines déductions peuvent être tirées d'indices indirects et de la comparaison des forces. Mais seul un comportement prévisible de la part de ceux dont dépendent les décisions réelles peuvent nous donner quelques certitudes. Formellement, ce sont les ministères des Affaires étrangères des pays engagés dans le conflit. Il est vrai, la majorité des politologues de la CEI (Communauté des Etats indépendants) font leurs prévisions en se référant avant tout à l'état d'esprit des élites au pouvoir. Rétrospectivement, les actions des parties laissent peut-être entrevoir certaines intentions à partir desquelles on pourrait faire des suppositions sur l'avenir? Il semble que non.

Si l'on analyse le conflit abkhazo/osséto-géorgien du point de vue de la cohérence des actions des parties, la non-conformité entre les objectifs proclamés, par exemple, par la Russie et un grand nombre de ses actions saute aux yeux. Les hommes politiques russes de l'échelon supérieur se prononcent contre l'adhésion de la Géorgie à l'OTAN. Dans ce cas, de nombreuses actions de la Russie à l'égard de la Géorgie sont tout simplement difficiles à comprendre.

L'importance des considérations économiques dans la politique des Etats pauvres est une évidence. En 2006, en réponse à une nouvelle provocation de la Géorgie, la Russie avait suspendu les liaisons postale et de transport entre les deux pays. Peu après, des arrestations massives retentissantes dans les rangs de la mafia géorgienne avaient été effectuées à Moscou, comme si l'on ignorait que, dans l'espace postsoviétique, aventurier et homme d'affaires ne sont pas toujours des notions différentes. On se souvient également de l'interdiction de la vente des vins géorgiens. Tout cela ne contribue pas à l'intégration économique de la Russie et de la Géorgie. Au contraire, cela pousse la "république des roses" à recourir à des manoeuvres politiques. En ce qui concerne le blocus des transports, le gouvernement géorgien cherche depuis longtemps à réorienter tous ses flux commerciaux vers l'Occident. La suspension des liaisons transfrontalières ne fait que l'y aider.

Concernant l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, elles sont une sorte d'instrument d'influence pour la Russie. Sans elle, rien ne peut y être réglé, par conséquent, Moscou peut atteindre n'importe quel objectif en Géorgie pour peu qu'il agisse de façon énergique. S'il en est réellement ainsi, pourquoi cet instrument reste-t-il depuis tant d'années inutilisé, neutre et "gelé", si la décision est prise de ne pas laisser cette république transcaucasienne adhérer à l'OTAN? Enfin, pourquoi la Russie n'a-t-elle pas mis en cause le référendum géorgien sur l'adhésion à l'Alliance de l'Atlantique Nord? Ses résultats ne sont pas valables car l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie n'ont pas voté. De plus, ils ont très bien pu être falsifiés sur le territoire même de la Géorgie, il suffit de se souvenir de l'élection présidentielle qui a eu lieu en même temps. La réaction de la Russie face à ce référendum a été assez calme. Partageant cet étonnement, Andreï Bolchakov, chef de la chaire de politologie à l'Université de Kazan, cite l'exemple d'une situation analogue dans une autre région. "Par exemple, les événements liés à l'arrivée de Iouri Loujkov (maire de Moscou) en Crimée et ses déclarations sont absolument incompréhensibles pour moi. Il parle de la nécessité de résilier le Traité d'amitié avec l'Ukraine et de durcir la position de la Russie. Cependant, nous avons besoin de maintenir nos liens avec l'Ukraine (jadis, Petite Russie) et les traités en vigueur, sans quoi nous risquons de perdre aussi bien Sébastopol que le reste de l'Ukraine", a-t-il affirmé. "Les déclarations selon lesquelles la Russie récupèrera Sébastopol ou fera pression sur l'Ukraine ne profitent qu'aux partisans de l'adhésion de Kiev à l'OTAN", a ajouté Andreï Bolchakov. En effet, à quoi bon proférer des menaces, si la méthode contemporaine en géopolitique consiste à embrasser sans prévenir et sans relâcher son étreinte? Bref, même en analysant les actions de la Russie en Géorgie, il est impossible d'y déceler ses objectifs et ses priorités. Venons-en aux élites.

Peut-être existe-t-il des mécanismes évidents ou des règles objectives dans le milieu des timoniers russes, d'après lesquels il serait possible de prévoir la politique de la Russie à l'égard des pays de la CEI, entre autres, à l'égard de la Géorgie? Andreï Bolchakov répond à cette question de la manière suivante:

"Au sein de nos élites, il existe trois branches du pouvoir qui peuvent déterminer la politique étrangère: le président de la Fédération de Russie, le chef du gouvernement, bien que cela ne soit pas inscrit dans la Constitution, et aussi, naturellement, le MID (ministère des Affaires étrangères), sachant qu'il y a différentes branches à l'intérieur même du ministère". Les points de vue de toutes ces "branches" sur la politique à mener dans la CEI divergent beaucoup, estime le politologue. Il en va de même de la politique à l'égard de certains Etats. "Je ne crois pas que ces branches soient un jour parvenues à s'entendre une fois pour toutes sur quelque point que ce soit, par conséquent, il est peu probable qu'il existe une stratégie unique de la Russie vis-à-vis de la majorité des pays de la CEI. Quant à parler de régions concrètes, à en juger par les interactions entre les groupements au sein des élites, il n'y a aucune décision à long terme concernant la Géorgie", fait remarquer l'analyste. "Dans la situation actuelle "ni guerre ni paix", la politique sera sans doute équilibrée: la Russie continuera à reconnaître l'intégrité de la Géorgie, mais elle ne permettra pas que soit remis en question son droit d'exercer une politique indépendante à l'égard des Abkhazes et des Sud-Ossètes", ajoute Andreï Bolchakov.

Après l'oeil du chercheur, voyons l'avis d'un praticien. Vladimir Kazimirov, ayant une longue expérience de travail dans la diplomatie, aujourd'hui vice-président de l'Association des diplomates russes, expose quant à lui un point de vue différent sur ce problème. D'après lui, plus précisément d'après son intuition, les élites russes au pouvoir saluent unanimement les tendances séparatistes en Géorgie, mais ne sont pas prêtes pour autant à engager des actions décisives ou sanglantes.

Les experts sont approximativement unanimes sur la composition des élites russes: on cite, pour l'essentiel, les "siloviki" (employés des structures de force), les hauts fonctionnaires, les dirigeants des géants pétroliers et miniers et les oligarques. Cependant, on ne peut affirmer avec assurance que la Russie pourra appliquer fermement une politique déterminée à l'égard de la Géorgie. Les versions des politologues sur les différentes "catégories de poids" des groupements des élites, sur les rapports entre eux et sur leurs objectifs sont encore plus nombreuses que les suppositions sur la fin du monde. Quelle version préférer? Il reste à en juger en ayant recours à d'autres facteurs, avec toujours une certaine marge d'erreur.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Mardi 15 Juillet 2008

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