RELIGIONS ET CROYANCES

Les défis de la recherche et de l’enseignement des Etudes islamiques dans l’actuel climat politique


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par Tariq Ramadan


tariq Ramadan
Jeudi 22 Novembre 2007

Les défis de la recherche et de l’enseignement des Etudes islamiques dans l’actuel climat politique
L’intérêt pour les Etudes islamiques s’est considérablement accrus ces dernières années mais malheureusement pas toujours pour les bonnes raisons. On connaissait déjà les études multiples qui avaient fleuri à la fin du XIXème et au début du XXème siècle quand les Empires coloniaux (plus spécifiquement la Grande Bretagne et la France) cherchaient à comprendre les références religieuses et les motivations pratiques des peuples colonisés. La recherche répondait alors à des besoins précis : appréhender les valeurs et les pratiques des nouveaux administrés moins dans un souci de connaissance de l’autre (ce fut rare) que par la volonté de maîtriser les outils qui pouvaient soit permettre une meilleure gestion des affaires coloniales, soit accompagner « l’entreprise de civilisation », soit enfin pour rendre possible l’instrumentalisation de ces connaissances – ou de certains savants (ulamâ’) – dans le but d’asseoir un pouvoir légitimé par le religieux ou certains représentants religieux. Rares furent les études orientalistes dénuées de projections politiques : pendant des décennies, on a assisté à des études et à des recherches « intéressées » sur la question de l’islam. C’est d’ailleurs, politiquement, une tendance compréhensible et naturelle.

  

Aujourd’hui, la promotion des « Etudes Islamiques » semble tout autant « intéressée » mais avec des données à la fois plus directement palpables et qui interagissent de façon complexe et globale. Les sociétés occidentales sont traversées par trois phénomènes internes qui ont réveillé l’attention et poussé à multiplier les recherches sur l’islam : la visibilité accrue des nouvelles générations de musulmans désormais occidentaux, les flux migratoires qui ne sont pas destinés à s’estomper mais au contraire à s’accroître et enfin le terrorisme qui menace indistinctement toutes les sociétés d’Occident et d’Orient. On peut ajouter à ces phénomènes domestiques, les réalités de la scène internationale avec la centralité du conflit israélo-palestinien, les guerres en Afghanistan et en Irak, la question turque en Europe et l’omniprésence de la rhétorique binaire autour du conflit (voire de l’alliance possible) des civilisations. Dans tous ces cas de figures, les Etudes islamiques sont directement ou indirectement impliquées : on cherche à comprendre, prévenir, se protéger, maîtriser voire combattre quand il s’agit de l’islamisme violent. Ainsi les sociologues, les politologues, les experts en terrorisme produisent des quantités vertigineuses de recherches sur l’islam, les musulmans, l’identité, l’immigration, l’islamisme, la radicalisation, la violence, le terrorisme, etc. parfois commandées par des cabinets gouvernementaux parfois par des grandes entreprises : ce sont ces sujets qui « intéressent », ce sont ces sujets qui aujourd’hui reçoivent des subventions de plusieurs millions de dollars. Aujourd’hui, comme hier, la recherche est naturellement « intéressée ».

  

La première difficulté qui émerge au cœur de cet engouement très orienté vis-à-vis des Etudes islamiques, et qui apparaît comme un défi central, est en fait la réduction de plusieurs siècles d’héritage légal (fiqh), d’études sur le divin (‘aqîda), de développements philosophiques (kalâm), de pensée mystique (sûfî) et d’élaboration sociale et politique (siyâsa shar’iyya) à de simples études contemporaines sur des idéologies politiques, les migrations ou les mouvements sociaux. Les « nouveaux spécialistes de l’islam » depuis trente ans sont les sociologues et les politologues auxquels il faut rajouter, depuis six ans, les experts en terrorisme. L’étude de la pensée religieuse proprement dite – de la théologie – de ses fondements, de ses spécialisations, de ses évolutions est secondaire, voire totalement absente. Au-delà de l’intérêt nourri par le conflit irakien, on s’intéresse peu à la richesse des traditions sunnite et shiite, à leurs relations millénaires et à leur univers théologique et juridique respectif. Les Etudes islamiques semblent étonnamment avoir déserté les chaires académiques qui devaient leurs être d’abord naturellement attribuées autour de la théologie, de la philosophie et de l’Histoire de la pensée. Il est de bon ton aujourd’hui de citer le philosophe rationaliste Averroès pour montrer combien l’on reconnaît à l’islam « quelque chose » ou « quelqu’un » qui s’approche de la philosophie occidentale : l’omniprésence d‘Averroès dans les discours académiques politiquement corrects n’est en fait que la révélation, en négatif, de l’absence de connaissance des grandeurs théologiennes et penseurs musulmans à travers l’Histoire. Il est impératif que les universités d’Occident se réconcilient avec une connaissance des civilisations et des cultures, et notamment de l’islam (mais on pourrait en dire de même concernant l’Inde et la Chine) qui ne soient pas uniquement motivées par des agendas idéologiques ou des peurs collectives. Il s’agit ici d’une décision politique majeure et c’est un défi qu’il convient de ne pas minimiser.

 
 

L’étude des différents domaines scientifiques relatif à l’enseignement de la pensée islamique, de son héritage comme de son expression contemporaine, requiert une approche holistique qui établisse, en amont, les champs prioritaires du savoir. L’obsession de la lutte contre « la radicalisation et le terrorisme » donne aux Etudes islamiques contemporaines une image de territoires académiques assiégés par des considérations politiques et économiques dangereusement utilitaristes. Or si l’on est sérieux quant au respect de la diversité des civilisations, à leur dialogue impératif et à la promotion des valeurs communes, il est urgent de repenser le contenu des enseignements. L’intégration du fait religieux, de la théologie et de ses savants (ulamâ’), un enseignement du fiqh (droit et jurisprudence) et des fuqahâ’ (juristes) en même qu’une approche historique et critique de l’histoire de la pensée islamique avec ses philosophes et ses courants sont des disciplines qui font cruellement défauts aujourd’hui. On doit aussi se poser la question des professeurs et des enseignants proprement dits : alors que l’on a admis que des enseignants juifs, chrétiens, hindous ou bouddhistes (même quand elles/ils sont pratiquants) pouvaient avoir une approche objective de leur objet d’étude, tout se passe comme si cela n’était pas vraiment possible dans le cas des enseignants musulmans qui sont soit sujets à caution quant à leur objectivité soit dont on attend qu’elles/ils ne pratiquent pas (voire qu’elles/ils soient des « ex-musulmans ») ou défendent des thèses perçues par l’Occident comme « pro-occidentales ». Une étude statistique - même informelle - du profil des professeurs des Etudes islamiques à travers les sociétés occidentales confirmerait cette tendance quant à l’engagement des enseignants. Sous prétexte d’objectivité (qui est bien sûr une exigence première dans le champ académique et vis-à-vis de laquelle il ne faut accepter aucun compromis), on en est venu à déterminer un enseignement essentiellement « exogène », de l’extérieur,  et cela est forcément problématique si l’on cherche à comprendre l’univers de référence islamique à la fois « objectivement » et « de l’intérieur ».

 
 

Le troisième défi consiste à réussir à opérer une distance entre les pressions de l’actualité et l’étude objective de la pensée islamique contemporaine. La violence, le terrorisme et l’attente répétée de la dénonciation du terrorisme par les « autorités islamiques » nous empêchent souvent de considérer que nous sommes en face d’un univers en effervescence intellectuelle et qui produit du Maroc à l’Indonésie, des Etats-Unis à l’Australie en passant par l’Europe et la Turquie, des réflexions critiques neuves, intéressantes, audacieuses et non pas seulement par les penseurs, femmes ou hommes, connus ou reconnus par l’Occident. Au-delà des déclarations médiatiques de certaines et certains figures publiques sur la modernité, la rationalité, les femmes, la sharî’a et la violence, il existe des courants de fond, des évolutions profondes et lentes, qui opèrent – de l’intérieur – dans toutes les sociétés et les communautés islamiques du monde. Loin de la précipitation, loin des discours populistes et idéologiques, l’univers académique a le devoir de prendre au sérieux ces évolutions, de les étudier et d’en présenter objectivement les contours et les enjeux. L’étude sérieuse de la production intellectuelle (et donc une connaissance minimale de la langue : arabe, urdu ou autres), des profils des actrices et des acteurs, des évolutions et des tensions entre les générations par la mise en perspective historique des données ; tout cela doit constituer une partie du contenu des Etudes islamiques contemporaines. C’est armé de ce savoir que des approches en théologie ou sociologie comparées prennent sens et permettent d’établir des correspondances autrement plus sérieuse que celles dangereuses et simplistes, fondées sur le fait que l’islam, vivant encore son Moyen-âge puisqu’il est en 1428, doit évoluer, vivre son aggiornamento et rejoindre l’Occident dans la modernité. Avec un tel dispositif intellectuel a priori, l’étude d’une religion ou d’une civilisation n’est ni académique ni objective mais sert à nourrir des idéologies, entretenir des dominations ou à conforter des arrogances.

 

Dans les discours communs comme à l’intérieur de la sphère académique, on a distingué l’islam et les musulmans de l’islam politique, de l’islamisme et des islamistes. Cette première distinction est fondamentale pour tout développement sérieux des Etudes islamiques contemporaines. Ici encore, cependant, nous avons besoin d’une sérieuse reconsidération critique des enseignements offerts dans beaucoup de nos universités. La profondeur historique (conséquence directe de la rupture avec l’héritage classique dont nous parlions plus haut) est négligée et tout se passe comme si l’ « islam politique » avait vu le jour durant la seconde moitié du XXème siècle. Au mieux cherchera-t-on dans l’héritage classique des penseurs que certains islamistes contemporains citent, sans même prendre le temps d’étudier ce que ces penseurs ont vraiment dit et non ce que leurs ont fait dire leurs interprètes contemporains. On octroie ainsi, à certains groupes violents, une autorité interprétative a posteriori, qui n’est fondée que sur une négligence (ou une ignorance) a priori, et que d’ailleurs les sociétés musulmanes ne leur ont jamais reconnues. La figure emblématique de ce traitement est bien sûr Ibn Taymiyya qui serait le penseur de tous les extrémismes : une telle réduction est non seulement coupable mais elle est révélatrice d’un transfert d’autorité et de perspective. Les discours et les actions des islamistes violents contemporains sont les fenêtres à travers lesquelles l’héritage islamique et les savants islamiques sont relus et évalués : cette démarche n’est ni sérieuse ni académique pourtant elle est récurrente dans les travaux de recherches.

 

On doit aussi insister sur les mises en perspective historique, les différentes tendances de l’islam politique (de mouvements proches de la théologie de la libération à des mouvements littéralistes ou violents en passant pas des mouvements légalistes et partisans de la démocratie : de façon similaire aux tendance politiques chrétiennes ou juives d’ailleurs) ; de même que l’évolution interne de ces mouvements (en Egypte, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Turquie, en Indonésie, etc.). Les Etudes islamiques contemporaines font face à ce défi majeur d’avoir à réconcilier les étudiants qui s’y intéressent avec un univers de complexité stratifié et multidimensionnel. La connaissance de la langue, des cultures, des mémoires et des histoires, des dynamiques et des évolutions sont autant de paramètres quand on étudie l’autre pour ce qu’il est et non seulement parce qu’il représente une menace objective, démographique, culturel ou politique. C’est de cela dont les citoyens responsables ont besoin et c’est ce à quoi les universités doivent s’intéresser en priorité pour leur donner les outils du savoir et la compétence dans l’action sociale, économique, médiatique ou politique.

 

 

Les défis sont nombreux. On perçoit ici et là des signes de changement et des évolutions grâce à deux phénomènes concomitants : de plus en plus d’Occidentaux musulmans s’engagent dans des Etudes islamiques et y apportent leurs connaissances et leurs sensibilités – de l’intérieur – et, dans le même temps, des professeurs et des enseignants cherchent de plus en plus à questionner les anciens paradigmes, à multiplier les angles d’étude pour procéder à un travail d’objectivation du sujet « islam » plus cohérent, plus complet et, somme toute, plus académique. Mais nous sommes encore loin du compte et les défis sont multiples et complexes. Nous l’avons dit, il s’agit d’une question hautement politique et politisée : l’investissement de fonds publics ou privés dans la recherche et l’enseignement répond à des agendas qui ne sont pas toujours très « académiques » et cela explique les approches idéologiques et très utilitaristes de notre époque. Au demeurant, le plus grand défi – en amont – est peut-être de faire comprendre aux politiques comme aux donateurs que l’investissement à long terme dans des Etudes islamiques sérieuses, au cursus complet – de la théologie à la philosophie en passant par les sciences sociales et politiques – et en prise avec les dynamiques contemporaines internes est, en fait, impératif pour préserver les intérêts des démocraties dans le futur. Les calculs politiciens à court terme sont dangereux au sein de l’université (comme ailleurs) : seuls des investissements dans la recherche fondamentale et le respect des principes scientifiques et d’objectivation quant à l’objet d’étude permettront aux étudiants de relever les défis de la mondialisation et des sociétés plurielles de demain. Les Etudes islamiques, exactement pour les raisons que nous connaissons et le climat politique actuel, ont un besoin impératif d’être considérées avec sérieux et compétences et c’est aux politiques autant qu’aux responsables d’Université, aux professeurs et aux étudiants d’avoir le courage de le dire et de s’engager pleinement à reconsidérer de façon critique et constructive ce que nos institutions proposent aujourd’hui.

 

 

 

 

 

Publié en anglais dans la revue Academic Matters (Canada)

http://www.tariqramadan.com/article.php3?id_article=1274 http://www.tariqramadan.com/article.php3?id_article=1274



Jeudi 22 Novembre 2007


Commentaires

1.Posté par gs le 22/11/2007 20:58 | Alerter
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Dites à cet agent de Dieu sait quelle officine qi'il arrête d'endormir les gens avec des discours ou personne comprends rien!!!

2.Posté par RH le 23/11/2007 07:34 | Alerter
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en effey, GS Ramadan est soulant avec ces discours et puis il est lui même prof qu'il commence par se remettre en question au lieu de donner des leçon aux autres.

3.Posté par waheb le 23/11/2007 11:35 | Alerter
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gs et rh c'es vrai que la haute culture intelectuel de ramadan peu vous depassée telment c'es peu etre trop haut pour votre culture intelectuel, cet agent de dieu comme tu ecrit avec une pointe d'arogence gs ,est un grand serviteur d'allah (soubhanou) comme reve d'etre tous vrai soumis a allah (soubhanou) ,et je prend avec plaisirs ses lecons elle valents largement baucoups mieus que les lecons doné par les intélo sionistes!!!

4.Posté par mehdi le 29/11/2007 23:48 | Alerter
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Cher Waheb, tu fais sans doute partie des millions de jeunes musulmans bernés par le discours pompeux de ce présomptueux apprenti cheikh... mais je t'assure que si tu analyse avec plus de soin et de précision un certain nombre de ses positions plus ou moins déclarées, tu verras que nombre d'entre elles sont contraire au Coran et à la Sunna, c'est un dangereux manipulateur, qui égare les musulmans de leur religion authentique. D'ailleurs les Occidentaux ne s'y sont pas trompé, après l'avoir accusé d'islamisme pour mieux le vendre aux musulmans sincères (tactique qui consiste à faire croire que quelqu'un est un ennemi pour mieux le crédibiliser dans le camp adverse), ils lui font maintenant des courbettes, et la Grande-Bretagne l'a même embauché pour l'aider à endormir les jeunes musulmans anglais... Ca devrait te mettre sur la piste...

5.Posté par nùcfeuer le 12/03/2008 22:18 | Alerter
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bonjour à tous ,
c'est bien gentils que les uns et les autres se rejettent les fautes , les massacres, les injustices d'hier et d'aujourd'hui , cela pourra continuer ainsi jusqu'à l'extinction du soleil, si chacun d'entre vous considére devoir posséder La vérité unique. Tout au plus de telle croyance meme sincère ne fera que nous préparer la troisième guerre mondiale. la loi semble t il c'est que chaque ego ou mentalité semble profondément détester la contradiction qui vient remettre en cause nos croyances. donc une réformation des mentalités s'imposent à mon avis... la vérité absolue si elle existe se doit d'etre recherchée en permanence, et arreter de se questionner quelque soit le chemin emprunté c'est encore prendre le risque de se perdre et d'aboutir au chaos et aux enfers guerriers que tous connaissent.

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