Palestine occupée

Les causes psychosociales de la guerre entre les factions palestiniennes


Beaucoup de questions demeurent même après la rencontre de La Mecque.
Qu'est-il advenu de nous ?
Notre peuple souffre depuis 59 ans du déplacement, du phénomène des sans-abri, de discrimination, d'appauvrissement et d'expatriation, mais il a résisté à cela en souffrant et sans jamais s'entretuer ; que nous est-il donc arrivé ?


Par Dr. Eyad El-Sarraj

Le Dr. Eyad El-Sarraj est le directeur du Programme de Santé Mentale de la Communauté de Gaza et un activiste des Droits de l'Homme


Dr. Eyad El-Sarraj
Lundi 19 Février 2007

Le défunt Arafat avait rejeté un plan pour tuer Abu Nidal, qui avait déjà tué un certain nombre de chefs palestiniens, et il avait déclaré : "Si nous commençons cette série de meurtres, nous ne nous arrêterons jamais." Donc, que s'est-il passé ?

J'ai entendu des histoires sur de nouvelles formes de meurtres impitoyables commis de sang froid, et sur de Palestiniens se dénigrant et traitant d'infidèles d'autres Palestiniens ou les accusant d'hérésie et de bigoterie comme prélude à leur banissement ou à leur assassinat.

J'ai également entendu de nombreuses histoires sur des enfants qui ont été horrifiés et traumatisés et sont devenus victimes de cauchemars, de perte d'appétit, d'insomnie et de la crainte de marcher dans les rues.

Que nous est-il arrivé ? Comment les choses ont-elles pu en arriver jusqu'à attaquer des maisons, des mosquées et des universités ?

La politique et les différends politiques ne fournissent pas à eux seuls la réponse.

Il y a plusieurs autres facteurs sociaux et psychologiques pour expliquer ce qui arrive à cette société.

Un environnement sûr et stable est un environnement qui produit des enfants normaux, alors que l'environnement dans lequel nous vivons depuis l'occupation est un environnement dans lequel la violence prolifère et fait des ravages.


I- Torture

Après l'occupation israélienne en 1967, un légitime mouvement national de résistance armée a émergé impliquant des multitudes de combattants de la liberté.

Je me souviens que lorsque je travaillais à l'hôpital Al-Shifa au début des années 70, nous recevions chaque jour plusieurs combattants de la liberté assassinés et blessés.

Réagissant à cette résistance et afin de la contenir et de la détruire, les forces israéliennes ont arrêté des dizaines de milliers de Palestiniens et les ont soumis à des formes systématiques et diverses de torture, comme l'ont documenté des équipes de recherche d'institutions palestiniennes et israéliennes agissant dans le domaine de la Défense des Droits de l'Homme.

Les effets de la torture se propagent de l'individu à sa communauté.

Une enquête a constaté qu'un pourcentage élevé de victimes de la torture devient la proie de maladies mentales qui transforment les victimes en problèmes pour eux-mêmes ainsi que pour leurs propres familles.

Le problème le plus commun résultant de la torture est la violence que la victime dirige envers les femmes et les enfants, ce qui à son tour transforme la maison en champ de bataille.

La raison d'un tel phénomène est que la torture à laquelle est soumis un jeune homme lui donne un désir de vengeance par des moyens violents et plus tard il s'identifie, de façon inconsciente, au tortionnaire israélien.

Cette conclusion est soutenue par le fait que les méthodes de torture utilisées dans les prisons palestiniennes sont identiques à celles utilisées dans les prisons israéliennes ; elles ont même été parfois plus atroces et ont entrainé le décès de plusieurs prisonniers au cours des premières années de l'arrivée au pouvoir de l'Autorité Nationale Palestinienne.

En effet, dans de nombreux cas, l'enquêteur palestinien était une ex-victime de la torture israélienne. Ce phénomène a créé un cycle de violence interne.

Nous notons ici que de nombreux membres du Hamas ont été torturés dans les prisons palestiniennes.
Des sentiments immenses de haine et un désir de vengeance ont commencé à s'accumuler et à s'intensifier aboutissant à des accusations d'infidélité contre les chefs des organes de sécurité.

Tous ces facteurs ont mené à un état de polarisation et de division qui a été aggravé par l'arrivée au pouvoir du Hamas.

Maintenant, il a semblé que certains étaient disposés à exercer des représailles et à se venger de ceux qui les avaient torturés, un désir qui a été intensifié par le fait que le gouvernement du Hamas a été assiégé et cela a répandu un sentiment qu'il était visé, qu'il existait une conspiration à son égard et que certains chefs du Fatah étaient complices dans cette conspiration.



II- Le Premier Intifada

En dépit de la glorification que nous attribuons aux "enfants des pierres" que nous tenons comme des exemples d'héroisme, nous ne pouvons pas ignorer le fait qu'ils étaient faits de chair et de sang et qu'ils ont été victimes de diverses formes de violence.

Dans notre travail au Programme de Santé Mentale de la Communauté de Gaza, nous avons effectué une enquête sur trois mille enfants de Gaza.

L'étude a constaté que ces enfants ont été soumis à plusieurs expériences traumatisantes et violentes comprenant des coups, des fractures, des blessures, du gaz lacrymogène et des actes de meurtres et de blessures, toutes ces expériences ont laissé des traces indélébiles sur leur état mental.

Cependant, pour beaucoup, l'expérience la plus atroce a été de voir leurs pères frappés par les soldats israéliens sans aucune résistance. Une telle expérience transformera finalement une génération entière en quelque chose de différent, comme l'a montré le deuxième Intifada ; les enfants du premier Intifada sont eux-mêmes les hommes du deuxième Intifada.

Ces jeunes hommes qui insistent sur la vengeance et le meurtre et cherchent parfois même leur propre mort sont les mêmes enfants qui chérissaient tant de rêves de vie meilleure mais qu'ils ont vu disparaitre et tomber en morceaux quand ils ont vu leurs pères devenir les victimes impuissantes et sans défense de la force arrogante incarnée par le soldat israélien.

Alors, il ne faut pas s'étonner si l'enfant palestinien voit son modèle dans ce soldat israélien et si son langage est le langage de la force et si ses jouets et ses jeux sont des jouets et des jeux de mort.



III- Les Effets de la violence incessante

Israel a systématiquement agressé les Palestiniens dans tous les aspects de leurs vies et il a même intensifié ses agressions pendant le deuxième Intifada en recourant à la politique de démolition de maisons ; de destruction de l'infrastructure, des terres agricoles et des équipements ; des meurtres extra-judiciaires et des détentions massives des activistes et de la torture systématique.

La recherche psychologique dans le monde entier a prouvé que les conflits armés incessants aboutissaient à ce qui est connu comme une intoxication sociale chronique qui rend les gens et les enfants moins sensibles et plus impitoyables, moins raisonnables et plus impulsifs, moins familiers et plus violents.

De manière plus significative, de nouveaux groupes se sont constitués d'individus qui sont étrangers au système familial et au tissu social et qui sont assez puissants et assez violents pour être capables de meurtres honteux.

Finalement, ces individus sont considérés comme des maîtres intouchables et des exemples à suivre par les personnes défavorisées et vulnérables. Le résultat est que cette force brutale, et non la moralité, devient l'exemple à suivre.

Un autre effet d'une telle intoxication sociale est le phénomène de la désintégration et de la division sociales qui est manifeste dans le déclin de l'autorité du père avec toutes valeurs morales qu'il incarne ; et par la tendance des jeunes hommes à rechercher une nouvelle identité par laquelle ils cherchent à être autoritaires et différents de leurs parents vulnérables et piétinés.

Là a émergé la nouvelle forme d'identité fournie par les organisations Islamiques et les milices armées qui ont, dans de nombreux cas, supplanté l'appartenance nationale et filiale et ont détaché de nombreuses personnes de leur communauté.



IV- La Performance de l'Autorité Nationale Palestinienne

La Performance de l'Autorité Nationale Palestinienne a eu un impact psychologique énorme sur les Palestiniens.

Pendant toute sa période d'activité, le régime de l'Autorité Nationale Palestinienne a été caractérisé par l'absence de loi et de justice, la violation des droits humains et individuels, la violation des terres publiques, le manque de respect envers la raison, le mépris de la responsabilité et des pénalités allant jusqu'à récompenser les contrevenants, la propagation du favoritisme et du népotisme qui a intensifié les sentiments d'amertume, d'exaspération et de haine parmi les défavorisés et les démunis.

Tous ces facteurs ont incité le citoyen palestinien à estimer que la force sous ses différentes formes était le seul recours.

L'Autorité Nationale Palestinienne a ajouté l'insulte aux blessures quand ses organes de sécurité se sont infiltrés dans les familles.

Cela a réciproquement permis à des familles d'infiltrer les organes de sécurité qui sont devenus contrôlés par des chefs du Fatah ainsi que par les chefs d'une grande famille de Gaza.

Cela a eu comme conséquence d'énormes violations de la sécurité et un désordre social, et a abouti à de nombreux exemples d'infractions à la loi et des agressions contre les droits individuels et publics et contre des biens.

Dans toutes les circonstances, les agresseurs ont été soutenus soit par leur faction, par leur famille ou par un organe de sécurité et parfois par tous, ce qui a concentré le pouvoir entre les mains d'individus influents dans l'appareil de l'autorité.

Cela a eu ensuite comme conséquence plus de désunion et de division parmi ces mêmes familles, et de nouveaux groupes armés et rivaux ont émergé en raison du soutien de l'autorité officielle ; pour se retourner un jour contre cette autorité et attaquer de façon déterminée certains de ses principaux symboles.

À cet égard, il est à remarquer que la performance des Palestiniens pendant le premier Intifada a été caractérisée par un sentiment énorme de solidarité, de résilience et d'engagement aux valeurs morales, qui ont semblé être inexistants pendant le deuxième Intifada, qui a été dominé par le chaos, la désintégration et la division.

Certains observateurs attribuent un tel changement à la présence de l'Autorité Nationale Palestinienne et à son incapacité d'assumer son rôle principal, ainsi qu'à agir en tant que barrière entre la résistance et l'occupation.
Sa corruption et sa faiblesse ont permis aux autres partis de le battre facilement.



V- Absence d'un ennemi commun et armes non contrôlées

La non-présence réelle d'un ennemi commun dans Gaza a détourné les sentiments furieux et exaspérés de vengeance de leur chemin normal et les a réorientés vers la communauté palestinienne parmi les individus, les familles et les factions opposés au pouvoir et leurs milices.

Dans des conditions sociales, économiques, politiques et psychologiques qui se détériorent, c'est seulement normal, car nous avions déjà averti que la violence régnerait dans la société palestinienne et parmi ses individus et ses groupes.

Cette situation a empiré avec la prolifération d'armes et l'abondance d'argent entre les mains des partis de l'opposition et des milices.

Cependant, ces facteurs seuls ne peuvent pas expliquer ces actes bizarres de vengeance, de torture et de meurtres commis lors des récentes confrontations entre le Fatah et le Hamas et qui reflètent une rancune et une haine invétérées. Par conséquent, il y a besoin de considérer les autres raisons.



Conclusion

La répression et la torture systématisées auxquelles ont été soumis les Palestiniens sous l'occupation israélienne, la pauvre performance de l'Autorité Nationale Palestinienne comme l'ont incarné l'absence de loi et de justice et la mauvaise gestion ont mené les jeunes à chercher et à s'accrocher à une nouvelle identité qui est différente de celle de leurs parents sans défense et qui soutient que la force pure et simple est le seul moyen de se venger de la répression à laquelle ils ont été longtemps soumis.

La formation de ces identités politiques, partisanes et religieuses et l'opinion que la force ultime est le modèle de l'héroisme sont la cause principale du statu quo du conflit armé Palestinien qui est alimenté par de nombreuses causes telles que la division, la haine, et le caractère vindicatif d'une génération qui se rebelle contre le système familial en déclin et la chaotique Autorité Nationale Palestinienne

Source
Traduction : MG pour ISM


Lundi 19 Février 2007

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