Géopolitique et stratégie

Les attentats de Mumbaï : Le ' 11 septembre indien'


«L´homme qui pardonne à son ennemi en lui faisant du bien ressemble à l´encens qui embaume le feu qui le consume» Proverbe indien


vdida2003@yahoo.fr
Jeudi 4 Décembre 2008

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger



188 morts et 300 blessés...Le bilan des attaques, en particulier, deux hôtels de luxe de Mumbaï est terrible. Les médias locaux parlent d´un "11 septembre indien". Comment la plus grande démocratie du monde a-t-elle pu ainsi connaître cette tragédie? Son histoire plusieurs fois millénaire et sa sagesse lui ont permis de venir à bout des vicissitudes de la vie. L´Inde est le foyer de civilisations parmi les plus anciennes, et un carrefour historique important des grandes routes commerciales. Une civilisation brillante, l´une des plus anciennes connues à ce jour, se développe dans la vallée de l´Indus et atteint son apogée entre le XVIe siècle av. J.-C. et le XIXe siècle av. J.-C. Le premier millénaire voit beaucoup de royaumes indépendants se développer puissamment, certains acquérant une stature impériale. La dynastie hindoue des Gupta domine la période que les historiens considèrent comme un "âge d´or" de l´Inde et les Maurya, et en particulier l´empereur bouddhiste Ashoka, contribuent au rayonnement culturel indien. Les arts, les mathématiques, la technologie, l´astrologie, la religion et la philosophie s´épanouissent grâce au mécénat royal. À partir du VIIe siècle de notre ère, les petits royaumes se multiplient et s´affrontent, jusqu´à la conquête musulmane entamée au XIIe siècle par Muhammad Ghori et ses troupes venues d´Asie Centrale. Ainsi, durant le deuxième millénaire, la plupart des régions de l´Inde sont assujetties à un pouvoir musulman, le sultanat de Delhi puis à l´Empire moghol.(1)

Durant le règne des empereurs moghols, et plus particulièrement sous l´impulsion d´Akbar, de profondes réformes sont entreprises. C´est encore Akbar qui met en place une politique de tolérance religieuse envers les hindous, ce qui conduit entre autres au développement d´une culture spécifique dont l´ourdou, langue issue du persan et de l´hindoustani est un des résultats.


Pendant près de deux siècles, l´Inde constitua une partie importante de l´empire britannique avant d´obtenir son indépendance en 1947. Le pays s´est beaucoup développé depuis une quinzaine d´années, en particulier grâce au début de la transition démographique et aux réformes lancées en 1991. L´Inde, déjà géant démographique et puissance régionale, est sans nul doute appelée à devenir une des grandes puissances du XXIe siècle, à l´instar de la Chine et aux côtés des États-Unis. Le 22 janvier 2007, une capsule spatiale inhabitée indienne revient sur terre après une mission de 12 jours dans l´espace, ce qui marque un jalon scientifique et technique important pour le pays. L´Inde se considère comme une grande puissance encore mal reconnue. Aujourd´hui, l´Inde est reconnue comme une puissance émergente. Elle a tissé des partenariats stratégiques avec toutes les grandes puissances: les États-Unis dans le cadre du programme Next Steps in Strategic Partnership (NSSP), ce qui lui a permis de développer son programme nucléaire malgré la bombe.

Les principales religions pratiquées en Inde sont l´hindouisme (79,8%) et l´islam (13,7%). On trouve aussi des jaïns (0,5%), des sikhs (2,1%), des zoroastriens (pârsîs), des bouddhistes (0,8%), des juifs et des chrétiens (2,5%) - Les tensions interreligieuses peuvent être vives en Inde. La Constitution indienne reconnaît qu´il y a 23 langues officielles. Il existe aussi beaucoup d´autres langues régionales et un grand nombre de dialectes, soit près de 4000 langues différentes.(1)

L'Inde accuse
"L´Inde n´a pas besoin d´un chef pour gérer la paix, mais d´un chef capable de nous diriger en période de guerre" La formule martiale lancée par un chroniqueur du quotidien Times of India, dimanche 30 novembre, résume assez bien le climat qui règne en Inde quelques jours après l´assaut terroriste de Bombay. L´Inde et le Pakistan sont à nouveau au bord de la crise. Alors que les premiers éléments de l´enquête pointent, selon la presse indienne, la responsabilité de Lashkar-e-Taiba, un groupe djihadiste basé au Pakistan, les tenants d´une ligne dure à l´encontre d´Islamabad sont en train de s´imposer à New Delhi. Selon l´agence de presse indienne PTI, "certains au sein du gouvernement estiment que l´Inde devrait suspendre le processus de paix commencé en 2004 et le dialogue pour montrer que l´on ne prend pas à la légère le carnage de Bombay". Le Lashkar, groupe salafiste basé au Pakistan, a juré de mener une lutte sans merci contre la présence indienne dans la province disputée du Cachemire. À l´origine du mouvement, il y a le Markaz-ud-Dawat-wal-Irshad, un groupe radical fondé en 1986 par Hafiz Saeed, qui installe ses quartiers dans un campus en banlieue de Lahore, à Muridke. Dès le lendemain de l´assaut terroriste, le président pakistanais, Asif Ali Zardari, avait cherché à désamorcer le regain de tension qu´il pressentait inévitable. Geste sans précédent, il a offert à l´Inde la coopération de son pays dans l´enquête. Il a surtout tenté de dédouaner le pouvoir civil qu´il incarne, après les neuf années de règne militaire de l´ex-président Pervez Musharraf (1999-2008), en invoquant d´éventuelles manipulations échappant à son contrôle. "Nous vivons en des temps troublés où des acteurs non étatiques nous ont déjà menés à la guerre, qu´il s´agisse de ceux qui ont perpétré les attaques du 11-Septembre ou ont contribué à l´escalade en Irak", a-t-il déclaré au quotidien britannique Financial Times dans son édition du 30 novembre. "Nous devons rester unis face à cette menace", a-t-il ajouté.(2)

Shah Mehmood Qureshi, ministre pakistanais des Affaires étrangères a souhaité que les deux puissances rivales du sous-continent se serrent les coudes face à l´activisme armé. C´est que pour le Pakistan, l´ennemi est intérieur. Ce n´est rien moins qu´un Etat dans l´Etat puisqu´il s´agit du très redouté ISI, le service de renseignement pakistanais, qui tirait jusqu´ici les ficelles des mouvements islamistes du Cachemire que se disputent l´Inde et le Pakistan depuis 1947. Or, le nouveau président pakistanais vient de faire un geste sans précédent en proposant aux Indiens d´avancer ensemble vers une dénucléarisation et même de constituer un marché commun. Or, cette main tendue s´est accompagnée d´une autre initiative, la dissolution de la branche politique de l´ISI. L´ambassadeur du Pakistan à Washington, Husain Haqqani, a exhorté l´Inde à éviter un discours de confrontation, faisant valoir qu´il "y a des terroristes qui s´entraînent secrètement dans tous les pays du monde. Ils n´agissent pas au nom d´un pays". "Tous les extrémistes veulent que l´Inde et le Pakistan se jettent à la gorge l´un de l´autre, pour pouvoir prospérer", a-t-il dit. Pour en revenir aux tragiques attentats, l´Inde a demandé mardi au Pakistan de lui livrer des islamistes soupçonnés d´implication dans les attaques meurtrières en indiquant avoir des " preuves sérieuses". En tête de la liste figure Hafeez Sayeed, le chef du Lashkar-e-Taiba, basé au Pakistan et actif au Cachemire. Les assaillants ont tous été entraînés par des "anciens officiers de l´armée", "au même endroit" et "pendant un an pour certains, davantage pour d´autres", a-t-il ajouté, sans toutefois affirmer qu´ils étaient Pakistanais. Par ailleurs, après les critiques sur la gestion de la crise par les autorités indiennes, des interrogations sont apparues sur leur incapacité à prévenir les attentats. Selon les chaînes de télévision américaines CNN et ABC, l´Inde a été prévenue dès octobre par les Etats-Unis de la possibilité d´une attaque "venant de la mer" contre des cibles à Bombay. Le ministre indien des Affaires étrangères Pranab Mukherjee a assuré que son pays n´envisageait pas d´action militaire contre le Pakistan, à l´issue d´une réunion du Conseil de sécurité indien, l´organe suprême en matière d´affaires militaires et diplomatiques. Une source gouvernementale indienne a déclaré à l´AFP que New Delhi "calibrerait soigneusement" sa riposte aux attentats. De son côté, Islamabad a proposé à l´Inde la création d´un "mécanisme d´enquête conjointe". La Maison-Blanche a assuré pour sa part n´avoir aucune raison de douter du gouvernement d´Islamabad ni de sa volonté de coopérer à l´enquête.

Les autres pistes
Parmi les raisons invoquées, mis à part la version "pakistanaise", d´autres invoquent les tensions intercommunautaires. "La couleur du pouvoir, en 2009, sera déterminée par le sang qui a teinté la nuit de Bombay le 26 novembre", prédit l´hebdomadaire India Today. Car la plus grande démocratie du monde s´apprête à passer aux urnes d´ici à quelques mois. De quoi mettre à mal les relations entre les deux grandes communautés du pays: les hindous, qui forment 80% de la population, et les 154 millions de musulmans (13% des Indiens). L´Inde indépendante se targue pourtant d´avoir une communauté musulmane modérée. En vingt ans, l´idéologie nationaliste hindoue a bouleversé le paysage politique. Basé sur le concept de l´hindutva (l´identité hindoue), ce courant a mis en place la structure du Sangh Parivar, une famille de formations mêlant les militants du RSS (Association des volontaires nationaux), la matrice religieuse du VHP (Conseil mondial hindou), les jeunesses du Bajrang Dal, brigades très critiquées pour leur violence, et, enfin, le front politique avec le BJP. (..)Le mouvement resurgit en puissance à l´ère de la mondialisation et des réformes économiques, et culmine de 1998 à 2004, avec un gouvernement dirigé par un ancien disciple du RSS, Atal Bihari Vajpayee. Ce courant d´extrême-droite a ciblé les musulmans et les chrétiens. L´accusation sous-jacente de l´hindutva est de soupçonner le musulman d´être déloyal face au projet nationaliste. Et il s´appuie sur une interprétation de l´histoire qui dénonce les invasions musulmanes détruisant au fil des siècles les temples hindous. À l´échelle du pays, les musulmans font pourtant profil bas. Ils se caractérisent par leur pauvreté. Pour obtenir un travail ou louer un appartement, certains se voient forcés de cacher leur religion. Leur faible représentation dans la fonction publique a même évoqué une situation proche d´un "apartheid religieux". Ce que tempère Maulana Wahiduddin Khan, grande figure musulmane en Inde: "Je crois que les musulmans jouissent de bien meilleures conditions en Inde que dans les autres pays islamiques. Dans ces pays, les musulmans ont peut-être la liberté ou la paix, mais en Inde, ils ont les deux."(3)

Si on y ajoute en plus les discriminations, nous avons les ingrédients d´une tension permanente " Pour Jean-Marcel Bouguereau -qui développe une thèse différente- depuis des années, les islamistes indiens ont multiplié les attentats pour protester contre le sort réservé aux musulmans de leur pays. En 2002, de véritables pogroms ont fait 2000 morts dans l´Etat du Gujarat et, plus généralement, la persécution d´une communauté forte de 140 millions de fidèles. Or, jusque-là, les actions menées n´ont eu qu´un faible écho. Sans doute parce que les cibles choisies parmi les hindouistes étaient médiatiquement classées parmi les troubles interethniques. D´où les nouvelles cibles de ce groupe, américaines, britanniques, étrangères, habitant dans des hôtels luxueux comme le célèbre Taj Mahal. (...) Pourtant tout indique que cette fois, il s´agit d´un problème strictement interne que le gouvernement n´a jamais su résoudre, notamment en traduisant en justice, depuis 5 ans, les auteurs du pogrom du Gujarat. Si en choisissant une multitude de cibles au même moment, ces terroristes avaient des airs de parenté avec Al Qaîda, les moudjahidin du Deccan n´ont jamais fait référence à la vision panislamiste de l´organisation de Ben Laden, insistant sur la discrimination dont font l´objet les musulmans dans un Etat censé, selon sa Constitution, traiter de manière égale toutes les religions qu´il s´agisse des hindous, des musulmans ou des autres religions. Or une commission mise en place par le gouvernement a constaté dans son rapport publié, il y a deux ans, que les musulmans connaissent un retard croissant en termes éducatifs et économiques, mais que le gouvernement n´a pris aucune mesure".(4)

Un autre version aussi plausible met en jeu la collusion de l´ISI (considéré au Pakistan comme un Etat dans l´Etat) et la CIA..Cette opération terroriste vise ici à torpiller tout espoir de paix en général avec l´Iran le Pakistan et l´Inde et en en particulier le projet de pipeline Iran-Pakistan-Inde qui est dirigé par Kissinger qui a rejoint Obama. Comme par hasard Kissinger tenait une conférence "American Foreign Policy After Elections" le jeudi -le lendemain des attentats- à Mumbaï pour promouvoir ce projet qui est très mal vu par les néoconservateurs encore en poste jusqu´au 20 janvier. Pendant que la bataille faisait rage à Mumbaï la capitale financière, les services militaires russes rapportent que les attaques horribles étaient dirigées contre l´ancien secrétaire d´Etat Henry Kissinger et l´élite dirigeante du président Obama, qui assistaient à la conférence organisée par l´Industrie Indienne CII et l´Institut Indien Aspen. Le but était de relancer le projet de pipe avec l´Iran. Le président Obama voulant ramener la paix en Asie du Sud. Ce projet était violemment rejeté par la CIA et L´ISI pakistanaise services de sécurité de l´armée). Pour Kissinger: "The pipeline will be a natural thing to do and I expect the new administration [to be headed by Obama] to begin discussions with Iran."Pour le chercheur indien Maloy Krishna dans son ouvrage Fulcrum of Evil ISI -CIA- Al Qaeda Nexus, les services de la CIA de l´ISI et leurs terroristes d´Al Qaîda et les taliban veulent plonger le monde dans une guerre totale".(5)

En définitive, les causes sont multiples tant les intérêts sont divergents, il est à espérer que les peuples indiens et pakistanais qui sont, en fait, un même peuple, puissent raison garder et faire la part des choses et ne pas succomber aux généraux des deux bords qui, comme chacun sait, meurent dans leur lit...

1.L´Inde:Wikipédia, l´encyclopédie libre.

2.Frédéric Bobin: Le processus de paix indo-pakistanais menacé: Le Monde 01.12.08

3.Vanessa Dougnac: Les tensions entre communautés s´exacerbent La Croix 30/11/2008

4.http://jeanmarcelbouguereau.blogs.nouvelobs.com/archive/2008/11/28/bombay-les-raisons-d-une-prise-d-otage- facon-al-qaida.html 2811 2008

5.http://www.cherada.com/articulos/kissingerobama-team-targeted-in-horrific-india-terror-attack

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger


Jeudi 4 Décembre 2008


Nouveau commentaire :

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires