Géopolitique et stratégie

Les USA et Israël tentent de monter une « Union arabe modérée » contre le Hamas, le Hezbollah, l'Iran et la Syrie

Une carte communautaire d'un genre nouveau



Abdelbari Atwan
Mardi 3 Octobre 2006

Les USA et Israël tentent de monter une « Union arabe modérée » contre le Hamas, le Hezbollah, l'Iran et la Syrie

Abdelbari Atwan

Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice

Mme Condoleezza Rice, ministre usaméricaine des Affaires étrangères, entame
une tournée dans la région arabe, en apparence pour relancer le processus
de paix, mais en réalité, de façon moins visible, pour poser les fondations
d'une alliance d'un genre nouveau, qui portera le nom d' « Alliance des pays
modérés », en vue de la confrontation armée prévisible avec l' « union des
pays extrémistes », à savoir l'Iran, la Syrie, le Hezbollah et les deux
mouvements palestiniens Hamas et Jihad islamique ; c'est-à-dire, avec ce que
l'Amérique nomme l' « Axe du Mal ».

Au Caire, en marge de sa visite officielle en Égypte, Mme Rice rencontrera
les ministres des Affaires étrangère de huit pays : les six pays membres du
Conseil de Coopération du Golfe, plus l'Égypte et la Jordanie. Il s'agit, on
l'aura compris, de redonner vie à l'organisation des « pays de la
proclamation de Damas », fondée au lendemain de l'invasion irakienne du
Koweït et destinée à supplanter la Ligue des États arabes et à constituer
le fer de lance de l'agression contre l'Irak, afin d'imposer à ce pays un
embargo dévastateur, d'en détruire les capacités militaire et économique,
avec une différence partielle et logique, mais fondamentale : la Syrie en
est sortie, et la Jordanie y est entrée !

La nouvelle alliance s'appuie sur l'idéologie de l'hostilité à l'Iran et à
son programme nucléaire, au motif que le danger iranien, pour les pays du
Golfe et les pays arabes modérés, serait bien plus grand que le danger
représenté par Israël. En effet, (pensent ces pays) Israël n'a pas, quant à
lui, la volonté de créer un « croissant chiite » et ce pays n'a pas non plus
à sa disposition de communautés juives représentant une cinquième colonne au
sein des pays arabes - allusion transparente aux minorités chiites dans les
Émirats du Golfe, comme le répètent à l'envi les idéologues et les
propagandistes de cette alliance arabo-israélienne du troisième type !

Dans le même contexte, on peut relever que les pays arabes n'évoquent plus
avec la même insistance le danger nucléaire israélien et la nécessité de
débarrasser le Moyen-Orient de toutes ses armes nucléaires, à chaque fois
que les USA invoquent la question du réacteur nucléaire iranien,
lequel n'est encore qu'au stade embryonnaire. Et un nouvel « air » a fait
son apparition, qui se concentre sur l'introduction [souhaitable] de la
technologie nucléaire en Égypte, au Yémen et peut-être aussi, dans un futur
plus lointain, en Arabie saoudite, sous l'inspiration de l'Amérique et avec
sa bénédiction, afin de suggérer l'idée que cette initiative serait en
quelque sorte une réplique à la technologie militaire israélienne, et une
réponse aux critiques adressées à ces pays arabes centraux de négliger leur
entrée dans l'ère de l'atome.

La nouvelle stratégie israélo-américaine vise à diviser en particulier les
Arabes, et de manière générale les musulmans, sur des bases
confessionnelles, en montant l'un contre l'autre un camp « sunnite » et un
camp « chiite », et transposer les deux précédents actuels de l'Irak et du
Liban dans l'ensemble de la région du monde islamique où sont susceptibles
déjà se trouver ceux qui nourrissent la haine et préparent le terrain à la
confrontation entre sunnites et chiites afin de détourner ces deux « camps »
de l'existence de l'entité sioniste et de ses dangers.

L'administration usaméricaine a utilisé avec beaucoup de succès le facteur
chiite pour éliminer un régime « sunnite »en Iraq [celui de Saddam Hussein,
NdT] (pour reprendre le qualificatif qu'elle lui accolait), et voici qu'
aujourd'hui, elle veut utiliser le monde sunnite arabe pour l'aider à
évincer le régime « chiite » de Téhéran, ce qui revient, en fin de compte,
dans les deux cas, à servir essentiellement les intérêts. d'Israël.


Tzipi Livni, la ministre israélienne des Affaires étrangères, a exprimé très
clairement les finalités de cette nouvelle alliance, dans une interview
accordée au quotidien israélien Yediot Aharonot, vendredi dernier, où elle a
notamment dit : «Israël doit coopérer avec l'alliance sunnite ; en effet,
Israël ne peut pas se contenter de son alliance avec Washington, s'il veut
survivre. Et les circonstances actuelles sont mûres pour une telle
coopération. »

Les circonstances favorables évoquées ici par la ministre israélienne des
Affaires étrangères, c'est essentiellement l'ouverture actuelle, sans
précédent, des régimes arabes, sous la pression usaméricaine, en direction de l
'Etat hébreu. En effet, les rencontres israélo-saoudiennes, péché mortel il
y a encore peu de temps, sont devenues une réalité après la convergence des
intérêts, qui a atteint des sommets en pleine agression israélienne contre
le Liban. La ministre israélienne a révélé ses rencontres avec les ministres
des Affaires étrangères de dix pays arabes et musulmans, en marge de sa
participation à l'Assemblée générale de l'ONU, dont ceux du Qatar, du
Sultanat d'Oman, de l'Égypte, de la Jordanie et du Bahreïn, de même qu'elle
a révélé la tenue d'une rencontre secrète des chefs des services de
renseignement d'Egypte, de Jordanie, d'Israël et de deux pays du Golfe n'
entretenant pas de relations diplomatiques ni commerciales avec ce dernier
pays, en plus de Monsieur Mahmoud Abbas, président de l'Autorité nationale
palestinienne, afin de poser les fondations d'une coopération totale, en
matière de renseignement, face aux pays arabes [sic] de l' « Axe du Mal » et
aux organisations alliées avec eux, à savoir le Hamas et le Hezbollah.


Israël sera donc le neuvième pays membre de l' « Union des pays arabes
modérés » ; ce sera un allié sur lequel compter lors de la guerre annoncée
avec l'Iran au cas où les négociations autour de son programme nucléaire se
heurteraient à un mur - ce qui est hautement probable. Afin de faciliter
cette adhésion israélienne, on s'attend à ce que Mme Condoleezza « arrache »
quelques concessions de pure forme à l'État hébreu au cours de sa présente
tournée dans la région, comme par exemple l'allègement du blocus qu'il
impose aux territoires palestiniens, l'ouverture des points de passage
frontaliers, la libération de quelques prisonniers, la facilitation de l'
arrivée d'un gros pacson de biffetons sur le bureau du président Abbas et la
reprise - fût-elle partielle - des négociations après la tenue d'une
conférence au sommet entre ce dernier et le Premier ministre israélien Ehud
Olmert.

En contrepartie, on resserrera la garrot sur le cou des pays membres de l'
« Axe du Mal », autrement appelé « Alliance des Extrémistes », et ceci
explique qu'Ehud Olmert ait annoncé sa détermination à conserver le plateau
du Golan ad vitam aeternam, l'opposition de la ministre des Affaires
étrangères Tzipi Livni à toute négociation avec la Syrie, les menaces
proférées par le chef d'État-major de l'armée israélienne Dan Halutz de
lancer une nouvelle guerre d'agression contre le Liban afin de liquider le
Hezbollah et de rendre son prestige à l'institution militaire israélienne,
ainsi que le transfert d'armes à la garde prétorienne que Monsieur Abbas est
en train de mettre sur pied afin de faire face au mouvement Hamas et de
contrôler les points de passage frontaliers après une probable invasion par
Israël de la bande de Gaza dans les jours ou les semaines à venir, dont les
complices espèrent qu'elle permettra de faire chuter le gouvernement Hamas
et de mettre totalement fin à la présence armée de ce mouvement, ainsi que d
'obtenir la libération du soldat israélien fait prisonnier [Gilad Shavit,
NdT].

L'administration usaméricaine comprend désormais, après la dernière guerre au
Liban, que les chances de survie de l'État hébreu font l'objet de beaucoup
de points d'interrogation ; c'est la raison pour laquelle elle s'efforce de
donner de ce pays un nouveau visage, en le présentant à la région du
Moyen-Orient sous un jour entièrement inédit : il s'agirait d'un pays «
sage, modéré et doux » [mignon, quoi], allié à son ambitus géographique «
arabe sunnite » et menant - à sa place, gratis et pour ses beaux yeux - ses
guerres contre leur ennemi commun : l'Iran ! Il semble bien qu'un « marché »
dont on ignore encore toute la portée, a été topé, à ce sujet.


Ce n'est sans doute en rien l'effet du hasard, si de nombreux pays arabes
ont accueilli extrêmement favorablement les déclarations de la plus haute
personnalité [marja'] du chiisme irakien, Hussein al-Mu'ayyed, qui a
notamment déclaré que l'Iran était en train d'adopter un projet nationaliste
fondé sur le mépris pour les Arabes et l'hégémonie régionale, et que ce pays
était devenu, pour les Arabes, plus dangereux que l'Amérique ou qu'Israël. C
'est ce qui explique l'hystérie à laquelle nous assistons actuellement, dans
la remise au goût du jour du nationalisme arabe de la part de pays et de
gouvernements qui combattaient pourtant impitoyablement l'orientation
nationaliste arabe depuis trente ans, au service de l' « Islam américain
modéré » [sic].

La visite de Mme Rice inaugure donc le tournant américain vers l'utilisation
des Arabes sunnites en vue de la confrontation avec l'Iran, au profit du
projet américano-israélien, exactement de la même manière dont l'
impérialisme britannique avait utilisé ces mêmes Arabes sunnites afin de
saper l'Empire ottoman islamique - bien qu'il fût lui aussi sunnite -, ce
qui aboutit comme on sait à la création de l'État hébreu et à l'éclatement
de la région arabe entre un archipel de petits pays ridiculement faibles.

Il est paradoxal que le plan visant à en finir avec l'Empire ottoman ait été
entrepris voici exactement cent ans ; l'Histoire semble se répéter, mais la
compromission et la bêtise arabes sont la seule constante. Tous les autres
acteurs ont changé.

Mais c'est la même pièce que l'on rejoue. Et, surtout, l'objectif est resté
le même.







Traduit de l'arabe par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs.



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Mardi 3 Octobre 2006

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