Géopolitique et stratégie

Les Etats-Unis ne sont pas seuls à avoir besoin d’une stratégie de sortie


Lors d’une interview accordée au journal «Freitag», Willy Wimmer, député CDU au Bundestag et spécialiste des questions de sécurité, évoque les ajustements stratégiques qui s’imposent après les récentes élections au Congrès américain et un retrait allemand de l’OTAN.

«Freitag»: Cette semaine, le Secrétaire général de l’OTAN a demandé au gouvernement allemand d’engager la Bundeswehr également dans le sud de l’Afghanistan afin de soutenir les troupes de la FIAS soumises à d’énormes pressions. Qu’en pensez-vous?


Willy Wimmer
Lundi 18 Décembre 2006

Les Etats-Unis ne sont pas seuls  à avoir besoin d’une stratégie de sortie
par Willy Wimmer, député CDU au Bundestag, Berlin

Willy Wimmer: Jaap de Hoop Scheffer ne comprend évidemment pas la situation actuelle. 50 ans après Budapest, il n’appartient pas à l’Alliance atlantique de réprimer une insurrection populaire dans le sud de l’Afghanistan. En plus, il semble que le Secrétaire général de l’OTAN ne voie pas qu’après les élections au Congrès américain, il faudrait plutôt procéder à une modification de stratégie dans toutes les régions en crise où les Etats-Unis sont engagés. Et il se trompe sur les faits parce que les activités des troupes, qui sont pour la plupart anglaises – dans le sud de l’Afghanistan – ne sont actuellement possibles que parce que la Bundeswehr stabilise en même temps le Nord. Si ces unités étaient transférées dans le sud, la situation dans le pays tout entier pourrait échapper à tout contrôle. Les contingents allemands de la FIAS se trouvent dans le Nord où la population se compose surtout de Tadjiks et d’Ouzbeks avec une forte proportion de Pachtounes. Si nous voulions commencer à combattre les Pachtounes dans le Sud, nous nous retrouverions tout de suite dans le Nord en terrain miné, les dangers dépassant probablement notre imagination. Il est impossible que de Hoop Scheffer puisse souhaiter cela.

Vous avez laissé entendre qu’il pourrait y avoir un changement de stratégie américaine en Irak. Quelle pourrait-elle être?

Quand on analyse la situation à Washington, deux réflexions s’imposent. La première est que nous nous trouvons maintenant déjà dans un débat fondamental qui marquera les élections présidentielles dans deux ans. La deuxième est que les Etats-Unis ont, depuis le début des années 1990, misé presque uniquement sur leurs capacités militaires. Les stratégies politiques, qui faisaient autrefois leur force et celle de l’Alliance atlantique, ont été écartées. Cette politique a manifestement échoué. Cela ne se remarque pas seulement dans les annonces concernant la future stratégie en Irak. C’est également valable pour l’Afghanistan. Il nous faut espérer que les corrections porteront leurs fruits à temps et que l’échec total des Américains pourra être évité. Et je pense que cet ajustement stratégique devrait constituer un avertissement non seulement pour le Secrétaire général de l’OTAN mais aussi pour le Président fédéral allemand.

Parce que Horst Köhler a demandé que les Européens soutiennent mieux les Etats-Unis en Irak?

Oui. Nous devrions nous poser des questions sur le bien-fondé d’un engagement militaire avant de céder à des contraintes immédiates.

«Il n’est pas admissible que les Etats-Unis utilisent l’Alliance atlantique comme une sorte de légion étrangère au service de leur mauvaise politique.»


Une stratégie de retrait en Irak ne signifierait-elle pas que les Etats-Unis reconnaissent leur échec?

Il y a longtemps qu’ils ont politiquement échoué, avec ou sans cette stratégie. Maintenant, il ne s’agit plus que d’organiser un retrait qui leur permette de sauver la face le mieux possible et qui prenne en considération la situation globale entre Kaboul et Beyrouth. J’ai l’impression qu’actuellement, étant donné le conflit israélo-palestinien, les Américains sont en train de reconsidérer leur politique étrangère. Cela fait partie de l’ajustement stratégique dont j’ai parlé et j’espère que c’est le signe d’un retour de la politique. Le revers de cet ajustement pourrait être le souhait des Etats-Unis que l’OTAN s’engage davantage dans tous ces conflits. Il n’est pas admissible que les Etats-Unis utilisent l’Alliance atlantique comme une sorte de légion étrangère au service de leur mauvaise politique. Ce serait poursuivre la funeste politique initiée lors du sommet de l’OTAN de Lisbonne en 1998. A Lisbonne, le Pacte de l’Atlantique Nord a cessé d’être une alliance défensive pour se vouer à des missions d’intervention dans le monde entier. A mon avis, ce n’est compatible ni avec les statuts de l’OTAN ni avec la Charte de l’ONU.

«Les décisions prises à Riga auraient pour conséquence que l’OTAN abandonnerait totalement son caractère d’organisation de sécurité régionale.»

Mais le sommet de l’OTAN qui aura lieu à la fin novembre à Riga doit avant tout se pencher sur le souhait des Etats-Unis de lier davantage le système de sécurité américain dans le Pacifique aux structures de sécurité de l’OTAN.

Cela marquerait la fin d’une évolution au cours de laquelle l’OTAN s’éloignerait de plus en plus de sa mission originelle et de l’esprit du Traité. Ce qui serait particulièrement tragique, c’est qu’un changement si important, qui a commencé en 1998, se réaliserait sans la participation et encore moins l’accord des parlements des Etats membres. La conséquence des décisions qui devraient être prises à Riga serait que l’OTAN abandonne totalement son caractère d’organisation de sécurité régionale dans le cadre des traités des Nations unies. Je ne peux dire qu’une chose: Dans ces circonstances, il ne nous reste plus qu’à nous retirer de l’Alliance si nous ne voulons pas perdre complètement de vue les critères d’une politique de sécurité rationnelle conforme aux intérêts de l’Allemagne.


Cela va loin.

Oui.

Cela veut dire que l’Allemagne devrait s’opposer aux souhaits des Américains à Riga.

Exactement. Surtout parce que les futurs partenaires asiatiques – la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande – ont des idées précises sur l’élargissement de l’OTAN dans le Pacifique, dont on entend parler maintenant à Séoul et à Tokyo. On y souhaite l’engagement de la Bundeswehr également en Asie en cas de conflit. Il suffit de se souvenir de la situation tendue dans la péninsule coréenne ou à Taiwan pour se rendre compte de l’ampleur des conflits dans lesquels nous serions entraînés.

Quelles sont les réactions à vos positions au sein du groupe parlementaire CDU au Bundestag?

Il faut quand même tenir compte de l’efficacité de l’argumentation et de sa justification. Il n’est pas possible que des traités aussi importants que celui de l’Atlantique Nord soient modifiés sans la participation des parlements. Si nous ne nous y opposons pas, nous quittons définitivement le terrain du droit international. Et je pense que nous connaissons suffisamment les événements qui ont eu lieu avant et pendant la Seconde Guerre mondiale: le droit international est notre dernière chance d’éviter une grande guerre. Si personne ne la souhaite, il faut le dire clairement.

Si je vous comprends bien, vous mettez tous vos espoirs dans une intervention parlementaire?

Oui, parce que c’est au sein des parlements que les développements que je viens d’évoquer devraient être examinés et non pas dans quelque arrière-salle où l’on définit les intérêts américains de l’OTAN. A cet égard, je m’oppose à toute violation de la souveraineté populaire. Si nous la méprisons, nous ne devrons pas nous étonner des résultats.



Source: Freitag du 17/11/06. Interview réalisée par Lutz Herden.





(Horizons et débats, numéro 42, décembre 2006)



Lundi 18 Décembre 2006

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