Politique Nationale/Internationale

Les Etats-Unis d’Israël


" Aux Etats-Unis, il devient de plus en plus évident que les lobbys israéliens et néo-conservateurs acquièrent toujours plus de pouvoir. L’annulation par un théâtre de New York de la représentation de Mon nom est Rachel Corrie... a profondément choqué les Américains juifs libéraux..."


Jeudi 11 Mai 2006

Les Etats-Unis d’Israël
par Robert Fisk

Briser le dernier tabou

Stephen Walt me dépasse d’une tête alors que nous marchons sous le soleil d’Harvard plus loin que la rue Eliot, un homme grand qui, en ce moment, a besoin d’être un grand homme (il est l’un des deux auteurs d’un article universitaire sur l’influence des lobbys juifs en Amérique), mais ce ne sont ni sa renommée, ni sa notoriété qui l’intéressent. « John et moi avons délibérément évité les interviews télévisées, nous ne pouvons parler de ces questions importantes en 10 minutes. On deviendrait ’J’ et ’S’, ceux qui ont écrit sur le lobby, or nous voulons ouvrir le débat sur ce sujet, encourager les échanges les plus larges sur les forces qui influent la politique étrangère US au Moyen-Orient. »

« John », c’est John Mearsheimr, scientifique politique à l’université de Chicago. Walt, 50 ans, professeur titulaire à l’école gouvernementale JF Kennedy à Harvard. Les deux hommes ont provoqué, à propos du Moyen-Orient, l’une des tempêtes les plus extraordinaires de l’histoire récente américaine. Ils ont publié ce qui est une évidence pour beaucoup de non Américains : que les USA n’ont pas hésité à mettre de côté leur propre sécurité et celle de beaucoup de leurs alliés pour servir les intérêts d’Israël ; qu’Israël porte une responsabilité dans la « guerre contre le terrorisme » ; que le plus grand lobby israélien, AIPAC (Comité américain pour les affaires publiques d’Israël) est en réalité l’agent d’un gouvernement étranger qui a la mainmise sur le Congrès - à tel point que la politique US à l’égard d’Israël n’y est même pas discutée et que le lobby se permet de surveiller et de dénoncer les universitaires qui critiquent Israël.

« Quiconque critique les actions d’Israël, ou prétend que les groupes pro-israéliens auraient une influence importante sur la politique US au Moyen-Orient... », disent les auteurs, « ...a de fortes chances d’être qualifié d’antisémite. En effet, même quelqu’un qui prétend simplement qu’il existe un lobby israélien court le risque d’être accusé d’antisémitisme... L’antisémitisme est quelque chose dont personne ne veut être accusé. » C’est un truc très fort dans ce pays où, pour citer le défunt Edward Saïd, ce « dernier tabou » (à l’heure actuelle, on peut parler sur les noirs, les gays et les lesbiennes) étouffe toute discussion sérieuse sur les relations de l’Amérique avec Israël.

Walt avait déjà publié une analyse, écrite avec élégance, sur la résistance à la domination politique des USA dans le monde, un travail avec plus de 50 pages de références. Ceux qui ont lu son Soumission d’une puissance politique : la réponse mondiale à la suprématie US ont pu noter que le lobby israélien y prenait une raclée dans le premier volume : « l’AIPAC a, à plusieurs reprises, ciblé des membres du Congrès qu’il considérait comme insuffisamment amical envers Israël et les a conduit vers la sortie, souvent en fournissant de l’argent à leurs adversaires. »

Mais combien en Amérique « vont mettre leur propre tête au-dessus du parapet », maintenant que Mearsheimer et Walt ont lancé un missile qui, dans tout autre pays, toucherait le sol sans même éclater mais qui, ici, provoque une violente explosion ? Pas beaucoup. Pendant un moment, la presse américaine dominante et la télévision - pro-israéliennes, partiales et molles comme les qualifient les deux universitaires - ne savaient pas s’ils devaient parler de leurs conclusions ou rester docilement silencieux [au départ les conclusions avaient été écrites pour le mensuel The Atlantic dont les rédacteurs ont apparemment pris peur, elle furent par la suite éditées dans London Review of Books, légèrement écourtées]. Le New York Times, par exemple, n’a couvert le sujet en détail que plus de deux semaines après sa publication et il l’a enterré dans sa rubrique Education à la page 19. L’essai universitaire, selon le titre de l’article, avait lancé un « débat » sur l’influence du lobby.

Ils peuvent le dire. Dore Gold, ancien ambassadeur aux Nations unies, qui maintenant dirige un lobby israélien, a donné le coup d’envoi tout en montrant involontairement que la thèse de Mearsheimer et Walt sur l’usage abusif de l’ « antisémitisme » était fondée. « Je crois, dit-il, que l’antisémitisme peut être en partie caractérisé lorsqu’on a affirmé qu’il y avait conspiration juive bien que des non Juifs auraient pu se livrer aux mêmes actes. » Un membre du Congrès, Eliot Engel, de New York, dit que l’essai lui-même est « antisémite » et mérite le mépris de l’opinion américaine.

Walt réfute cet argument. « Nous ne disons pas qu’il y a conspiration, ou cabale. Le lobby israélien a le droit de poursuivre son activité - tous les Américains aiment les lobbys. Ce que nous disons, c’est que ce lobby a une influence négative sur les intérêts nationaux des Etats-Unis et que nous devons en discuter. Il y a des questions qui tracassent à propos du Moyen-Orient et nous devons être capables d’en parler ouvertement. Le gouvernement Hamas, par exemple : comment devons-nous traiter avec lui ? Il n’y a pas de solution parfaite mais nous devons essayer et avoir une libre information. »

Walt ne convient pas d’avoir été choqué par certaines réactions à son travail - en raison de son désir de maintenir le « dialogue » dans l’arène universitaire je présume, bien que ce ne soit probablement pas le cas. Mais pourrait-il ne pas être irrité par son collègue de Harvard, Alan Dershowitz, qui prétend que les deux universitaires avaient relancé des accusations « pour qu’elles servent à des sectaires à promouvoir leurs projets antisémites. » Tous les deux préparent une réplique à l’attaque de 45 pages de Dershowitz, mais Mearsheimer et Walt se seraient bien passés d’une éloge de la suprématie blanche et de David Duke (ex-chef du Ku Klux Klan), une adulation qui a poussé des journaux à faire l’amalgame entre le nom de Duke et le leur. « D’Israël, Havard et David Duke », titrait de façon regrettable le Washington Post.

Le journal Wall Street, l’ami éternel d’Israël de la presse américaine, a écrit de façon encore plus étrange. « Comme les anciens lobbyistes pro-israéliens dans leur procès, l’article crée des doutes sur la politique au Moyen-Orient » titrait le journal à ses lecteurs étonnés. Ni Mearsheimer ni Walt n’ont fait mention du procès de ces deux lobbyistes d’AIPAC - qui commence le mois prochain - accusés d’espionnage pour avoir reçu et diffusé des informations confidentielles d’un ancien analyste du Moyen-Orient au Pentagone. Les défenseurs de Steven Rosen et Keith Weissman ont indiqué qu’ils pourraient appeler la secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, et le conseiller national de la Sécurité, Stephen Hadley, à la barre.

Presque un tiers de l’article du journal traite du procès Rosen-Weissman. D’après l’article, l’acte d’accusation montre comment les deux hommes « ont cherché selon eux à promouvoir une politique US belliciste envers l’Iran, en échangeant des services avec des hauts fonctionnaires américains. Lawrence Franklin, un ancien fonctionnaire du Pentagone, a plaidé coupable, déclarant avoir fait un mauvais usage d’une information confidentielle. Mr Franklin était accusé d’avoir donné, oralement, aux deux lobbyistes, une information sur une note du Conseil national de Sécurité sur l’Iran... ainsi que d’autres informations confidentielles. Mr Franklin a été condamné en décembre à près de 13 ans de prison... »

L’article de Wall Street poursuit : « Pour les avocats comme pour ‘beaucoup de dirigeants juifs’ - non nommés - les agissements des anciens employés de l’AIPAC ne divergent pas de la façon dont travaillent des milliers de lobbyistes à Washington ; c’est la première fois dans l’histoire US qu’un acte d’accusation charge des citoyens américains pour avoir reçu et diffusé des secrets d’Etat au cours de conversations. » Et l’article indique plus loin : « plusieurs membres du Congrès auraient exprimé des inquiétudes sur l’affaire qui fut cassée en 2004, craignant que le Département de la Justice ne s’en prenne aux lobbys pro-israéliens, tel l’AIPAC. Ces hauts fonctionnaires (sic) se disent désireux de voir la procédure juridique suivre son cours, mais aussi inquiets à propos du manque de transparence de l’affaire. »


Jeudi 11 Mai 2006

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