Diplomatie et relation internationale

Les Christophe Colomb de l'anthropologie critique: La vassalisation financière et politique de l'Europe


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Manuel de Diéguez
Mardi 7 Avril 2009

Les Christophe Colomb de l'anthropologie critique: La vassalisation financière et politique de l'Europe

1 - Pour une formation des chefs d'Etat

Il aura fallu près de deux ans pour que le chef de l'Etat découvrît les premiers rudiments de la politique internationale, c'est-à-dire les rapports de force qui régissent les relations entre les grandes puissances. Cette initiation au tragique de l'Histoire, que Platon a théorisée il y a vingt cinq siècles dans La République, conduira, le moment venu, à une révision générale des Constitutions démocratiques, parce que si la tournure d'esprit qui permet de conquérir le pouvoir en trompant la candeur d'un suffrage universel incompétent par nature se révèle incompatible avec l'art de piloter une nation parmi les récifs, il faudra imaginer un mode de sélection des candidats à la conduite des navires au milieu des tempêtes.

Ce constat ne s'applique pas seulement à la France : M. Giscard d'Estaing avoue naïvement qu'en 1974 ses fonctions de Ministre des finances n'avaient pas porté à ses oreilles la rumeur selon laquelle il existerait des Palestiniens au Moyen Orient . De même M. Obama ne découvre la planète qu'après son élection et avec les yeux d'autrui.

Je n'ai cessé de rappeler sur ce site l'évidence que l'Angleterre est une île et que si la Sicile n'est jamais devenue l'Italie, l'Irlande l'Angleterre, la Corse la France, à plus forte raison les Iles Britanniques demeureront autonomes.

Mais il se trouve que l'Angleterre et la France présentent les traits qui caractérisent les grandes civilisations, parce que toutes deux ont enfanté une littérature universelle. L'Allemagne n'a débarqué dans la culture qu'au XVIIIe siècle et sa langue se gallicanise jusqu'à perdre son identité, l'Italie post renacentiste n'a pas produit des Horace et des Virgile, l'Espagne ne s'est pas libérée du carcan de la théologie catholique. Il faut s'y résigner : il n'y aura jamais deux langues et deux civilisations rivales en Europe. Laquelle l'emporte sur l'autre ? La France n'a pas son Newton et son Shakespeare et les philosophes anglais sont demeurés de petits mécaniciens de la connaissance. Mais cette nation a repoussé César, Charles Quint, Napoléon et Hitler. Quant à Guillaume le Conquérant, elle en a fait un héros plus british que nature . Ce peuple fera toujours bande à part, parce que la géopolitique ressortit à la psychophysiologie des populations.

2 - Les vraies cartes de la France

M. Nicolas Sarkozy sait-il que le G8 a été inventé par M. Giscard d'Estaing, mais que les Etats-Unis s'en sont aussitôt emparés ? Il aurait pu l'apprendre depuis lors, puisque le G20 d'octobre 2008, qu'il avait mis sur les rails à grand bruit et à l'échelle mondiale s'est tenu à Washington, où les Etats-Unis se sont aussitôt présentés en puissance invitante et ont ravi la vedette à la France au point qu'ils se sont donné le luxe de sélectionner leurs invités - ce qui leur a permis d'exclure l'Espagne de cette rencontre internationale .

Et pourtant, voilà M. Nicolas Sarkozy tout surpris de ce que le sommet du G20 du 2 avril 2009 se soit tenu à Londres, donc sous la direction conjuguée des Etats-Unis et de l'Angleterre. Il a d'ores et déjà été convenu que le suivant se tiendrait à New-York. Du coup, la France a dû se précipiter à Berlin, à Pékin et à Moscou afin de tenter d'y recoller les morceaux de la vaisselle qu'elle y avait cassée comme un enfant joueur. Il était trop tard pour enrager, trop tard pour trépigner, trop tard pour s'écrier devant les micros : " Le G20, c'est nous qui l'avons proposé. L'Europe doit-elle accueillir comme une grâce qu'on veuille bien l'écouter ? " Mais on ne s'initie pas à la géopolitique à suivre des cours du soir, il faut avoir étudié le génie des peuples à l'école des siècles .

Le G 20 du 2 avril et les fausses fêtes franco-américaines des 3 et 4 avril ont néanmoins clarifié la donne. M. Nicolas Sarkozy s'est vu contraint de retrouver les cartes de la France. Mais il ne suffit pas de les avoir entre les mains, encore faut-il apprendre à les battre et à les distribuer. Si elles ne sont plus artificielles, biseautées ou franchement truquées, quelles sont-elles ? M. Obama entend retirer d'Europe les dernières armes nucléaires que son pays y a entreposées au cours de la guerre froide et dont je vous ai entretenus la semaine dernière. Il ignore encore, semble-t-il, qu'il s'agit d'une arme imaginaire et que son efficacité tient exclusivement à l'aura de l'irrationnel qui la fait craindre à la manière dont l'excommunication majeure du Vatican faisait trembler les peuples à brandir la terreur des flammes éternelles dans leur esprit. M. Obama ignore donc également que si les bases américaines se privent de ce hochet théologique, elles vont perdre leur puissance magique et paraîtront désuètes jusqu'au ridicule inclus aux yeux des populations.

C'est une occasion inespérée, pour les simianthropologues français, d'achever leur entreprise de désacralisation de l'arme mythologique et de convaincre les peuples allemand et italien qu'on n'appelle pas police-secours pour arrêter des malfaiteurs afin que, le danger passé, les forces de l'étranger s'installent à jamais dans votre jardin. L'Europe ne redeviendra un interlocuteur crédible de la Russie, de la Chine, de l'Inde et de l'Amérique du Sud que le jour où elle sera redevenue un acteur réel de l'histoire ; et l'on n'est pas un personnage en chair et en os sur cette planète aussi longtemps que l'étranger campe sur votre territoire. Voilà les cartes retrouvées de M. Nicolas Sarkozy ; mais elles sont difficiles à distribuer si l'on ne s'est pas donné les coudées franches pour les jouer.

3 - Le verrouillage de notre cerveau

Le premier enseignement du G20 de Londres n'est pas le retour pataud des Etats dans la gestion de l'économie mondiale, mais le débarquement de la simianthropologie critique dans le scannage du cerveau simiohumain. Le Pygmée qui vous parle consacrera modestement trois textes à analyser le fonctionnement actuel de notre encéphale inachevé, afin d'esquisser les fondements provisoires d'une géopolitique articulée avec l'économie et la culture du IIIe millénaire. Il y faut une problématique de nos problématiques articulée avec la postérité scientifique de Darwin et de Freud.

En effet, l'encéphale de l'homme politique actuel fonctionne encore sur deux modèles périmés. Le premier imagine qu'à inonder le monde de liquidités, les produits fabriqués en masse trouveront par miracle des acheteurs sans qu'on ait modifié le mode de distribution des richesses. Le second sait qu'il faudrait règlementer le système de partage des biens entre le prolétariat et le patronat, mais une telle réforme n'est pas davantage à la portée des insruments politiques dont disposent les démocraties qu'elle n'était à la portée des goulags. L'utopie enfante la tyrannie, le pragmatisme, la jungle. Le rêve chrétien a conduit aux guerres de la foi, à l'inquisition et au naufrage des sciences exactes, le culte du profit à la révolte des affamés.

Ce double verrouillage de l'Histoire appelle une réflexion simianthropologique sur la programmation des logiciels simio-humains, c'est-à-dire des problématiques aveugles.

*

 

1- Les dernières nouvelles de la traversée de Christophe Colomb
2 - La balance à peser notre cerveau
3 - Qu'est-ce qu'un diagnostic partiel ?
4 - Une vérification de ce théorème
5 - Les faits et le sens
6 - Sommes-nous une espèce politiquement ratée ?
7 - Le cas de M. Alain Juppé
8 - Des enfants criards dans un cosmos sans écho
9 - Une logique d'orphelin

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1 - Les dernières nouvelles de la traversée de Christophe Colomb

Voici les dernières nouvelles qui me sont parvenues du navigateur : Christophe Colomb serait en vue du continent qui nous enseignera à nous regarder de l'extérieur, à la manière dont nos entomologistes observent les fourmis: la preuve, il y a quelques mois, une partie de la presse a félicité la France et l'Angleterre d'avoir découvert bien avant le continent américain les remèdes miraculeux dont l'ingurgitation conjurerait une crise mondiale du capitalisme - alors réputée se trouver seulement en préparation - et de l'avoir terrassée dans l'œuf, tandis que, dans le même temps, M. Steinbrück, ministre des finances du gouvernement allemand, écrivait que les brouets financiers concoctés à l'usage de notre espèce par M. Brown et M. Sarkozy aux fins de prévenir son déclenchement étaient grotesques. Un adjectif aussi peu protocolaire pose une question un peu nouvelle à une entomologie de l'histoire et à une zoologie de la politique encore désespérément privées de la vision critique qu'appelle une simianthropologie générale; car celle-ci serait enfin en mesure de préciser non plus à quelle étape de son évolution notre encéphale a commencé de progresser, mais à quel méridien il se trouve présentement arrêté.

Car enfin, le cerveau du singe semi cérébralisé qui vous parle passait pour avoir bénéficié sinon d'un développement pleinement satisfaisant en tous lieux de notre astéroïde , du moins d'un parcours suffisamment chanceux pour qu'une sortie heureuse du port permît d'ores et déjà à notre caravelle sommitale de dresser un constat décisif: à savoir que cette crise n'était rien de plus qu'un retour de bâton gigantal et bien mérité. Car le naufrage des finances de l'Eden des marxistes dans les goulags du salut prolétarien nous met pour la première fois face à face avec la maladresse native de nos chromosomes, qui ne sauraient nous éviter les désastres industriels qui frapperont une boîte osseuse bloquée pour longtemps encore à quelques encablures seulement du rivage. Quand cet organe reprendra-t-il sa traversée? Dans quelle direction trouvera-t-il un nouvel élan? Car si, d'un côté, l'évangélisme du prophète K. Marx a paralysé les neurones du fuyards de la nuit animale et les a livrés à une quadriplégie qui semblait sans remède - les Hippocrate de la condition simiohumaine l'appelaient également la fainéantise - de l'autre, un capitalisme courant la bride sur le cou nous conduit à la férocité des élites de renards dont les médecins grecs disaient déjà que rien ne pouvait les rassasier.

Nos diagnostics nous révèlent qu'une oscillation perpétuelle du cerveau de l'espèce vocalisée la fait basculer d'un type de rédemption à l'autre, l'une paresseuse, l'autre musclée. Nous cherchons les secrets psychogénétiques de l'alliance de nos utopies politiques avec nos finalismes religieux, ce qui nous fait passer sans relâche des débarquements manqués de nos délires théologiques à nos retours réussis aux férocités de la jungle. Mais nous soupçonnons nos apothéoses édéniques d'exprimer notre paresse innée. A quelle longitude commencerons-nous d'apercevoir notre encéphale du dehors?

2 - La balance à peser notre cerveau

Les Christophe Colomb de notre encéphale nous disent qu'il nous faut fabriquer une balance à peser non seulement nos paradis et nos carnages, mais la matière grise de plus en plus différenciée qui scinde les multiples variétés de descendants d'un primate quadrumane entre leurs enfers et leurs zéphyrs. On sait que la postérité anthropologique actuelle de Darwin rassemble le genre simiohumain en une seule espèce, mais dotée d'un capital psychogénétique polymorphe. Cette synthèse pose aux sciences humaines d'aujourd'hui une question angoissante : il s'agit de tracer sur "l'océan des âges" les sillages d'une simianthropologie critique qui féconderait la descendance prometteuse, mais encore embryonnaire du génie du grand Gênois.

Certes, il serait absurde de nous figurer qu' à la suite d'un prodige de la génétique la "main invisible" de notre évolution aurait accru aussi subitement que massivement le potentiel de nos cellules mutantes. Mais si nous n'avons pas bénéficié d'une brusque bifurcation générale de notre arbre généalogique, nos boussoles marines nous disent que notre sédentarisation globale nous a conduits à des hypertrophies localisables de notre cerveau. Cette parcellisation de nos arrimages nous a frustrés d'une partie des capacités intuitives de nos ancêtres. Du coup, nous souffrons d'une atrophie relative de la vision panoramique de leur petit monde dont ils disposaient aisément. La spécialisation, assurément féconde, de nos facultés intellectuelles primitives n'a pas tellement perfectionné notre synthétiseur sommital ; mais elle a rendu performante une diversification de plus en plus aveugle de nos capacités cérébrales. M. Krugman, prix Nobel d'économie, l'a constaté à sa manière : on apporte de faux remèdes à la crise économique, dit-il, pour le motif qu'on n'a pas commencé par rédiger le diagnostic.

3 - Qu'est-ce qu'un diagnostic partiel ?

Mais la problématique générale dans laquelle s'inscrivent les diagnostics n'est pas cernée à son tour, faute que nous disposions d'une problématique de nos problématiques. Pour en prendre un exemple caricatural, une dévote de village niait le prodige de l'apparition de la Vierge dans son jardin pour la bonne raison, disait-elle, que c'était un vendredi saint et que, ce jour-là, la mère de Dieu était bien trop occupée à recevoir son fils sur le seuil du paradis. En fait, un économiste qui ne situe pas l'économie dans le politique et le politique dans une distanciation anthropologique de notre regard sur l'espèce simiohumaine ne prononcera que des diagnostics de sorcier. Si j'observe les événements chimiques à la lumière de l'alchimie ou les mouvements des astres à la lumière de l'astrologie, aucune de mes observations de magicien du ciel ou de la terre, si pertinentes qu'elles paraîtront aux yeux des autochtones, ne recevra l'éclairage d'une explication, au sens étymologique de désembrouiller, littéralement, de défaire un nœud.

Prenez "l'art de la communication" dont usaient les Trajan, les Marc Aurèle, les César ou les Napoléon : si vous lisez les historiens de ces grands hommes avec des yeux de problématiciens post darwiniens et post freudiens , vous apprendrez indirectement comment se communique un type de pouvoir persuasif dont le cœur s'appelle un Etat. Mais si vous vous trompez sur la problématique de la conviction qui régit la notion d'autorité politique et si vous plaquez sur la fonction d'un chef d'Etat le code de référence qui préside au type de commandement qu'un chef de rayon exerce sur ses vendeurs, vous rendrez aveugles toutes vos observations, parce que vous vous serez trompés d' échiquier de la connaissance.

4 - Une vérification de ce théorème

La crise économique présente une excellente occasion d'observer le chaos mental auquel le cerveau simiohumain actuel demeure livré : les dirigeants de la planète d'aujourd'hui ne se demandent pas un instant comment des milliards de dollars ou d'euros versés à des fabricants d'automobiles en faillite vont leur permettre de persévérer dans la folie de produire en abondance et à la chaîne une marchandise nécessairement rendue de plus en plus invendable à une clientèle raréfiée. Car la logique qui régit la problématique économique ne dispose d'aucun regard de l'extérieur sur la problématique dans laquelle elle se trouve enclose: à savoir que des automates intelligents se sont substitués à la sueur de nos ancêtres. Le simianthrope actuel lutte contre l'assèchement fatal du marché des consommateurs par le remplissage non point de leur gousset, mais de celui des fabricants de la marchandise.

Comment remédier à cette absurdité si, de son côté, M. Steinbrück souligne, certes, que les thérapies susnommées de la France et de l'Angleterre sont "grotesques" - cet adjectif évoque un terme italien appliqué à des dessins capricieux au fond d'une grotte - comment pèserons-nous l'erreur inhérente à la problématique qui régit son semi encéphale à lui s'il n'analyse pas davantage que M. Brown, Premier Ministre de sa gracieuse Majesté, l'infirmité originelle des raisonnements manchots dont la boîte osseuse du singe semi logicisé se trouve affligée? Car enfin si, d'un côté, le royaume des cieux n'entend plus ses suppliants depuis la parution de l'Origine des espèces et si, de l'autre, les empires de la terre demeurent plus livrés aux mâchoires des fauves que jamais, il faudra tenter d'approfondir quelque peu notre connaissance de la surdité de notre espèce; et pour cela, nous nous mettrons à l'école d'une anthropologie un peu moins dure d'oreille que la précédente en ce qu'elle observera la succession des poupées russes, c'est-à-dire des problématiques emboîtées les unes dans les autres qui font de ma boîte osseuse un édifice à plusieurs étages, mais que notre espèce n'a pas encore appris à regarder du dehors.

5- Les faits et le sens

Comment réaliser un exploit de cette taille , sinon en nous mettant en apprentissage des diagnostics que rendra une science médicale inconnue - celle dont les yeux se seront ouverts sur une maladie observable de Sirius, tellement tout dépistage nosologique sérieux exigera du médecin qu'il rattache les symptômes d'une pathologie déterminée à une représentation délocalisée de la véritable nature du mal, ce qui exigera une problématique plus globalisante? Or, un cadrage cérébral de ce type tissera son réseau à partir de coordonnées déjà situées sur un chemin préfigurateur d'une thérapeutique pré-équipée et pour le moins, d'une esquisse du savoir à venir qui seul maîtrisera l'intrication entière des symptômes recensés.

De même , si j'observe la crise financière internationale à la bougie des critères de la science actuelle du genre simiohumain que me fournissent une politologie au berceau, une économie dans les limbes, une psychologie balbutiante et un savoir historique d'enfant de chœur, ces pâles flambeaux d'un faisceau de disciplines vagissantes me précipiteront dans les ténèbres. On ne sort pas de la nuit avec, à la main, une lanterne de Diogène appelée à illuminer un autre paysage que celui de Diogène.

Quel est le téléguidage simianthropologique qui commande l'ensemble des problématiques dont use le singe spécularisé par son langage? Si vous observez seulement les codes du savoir qui servent de boîtes à outils locales aux encéphales dûment datés de cette espèce, donc propres seulement à leur époque, vous remarquerez que leur armure cérébrale leur paraît un trésor très précieux, mais seulement parce que les logiciels de leur temps leur paraissent nécessairement les plus sécurisants. C'est pourquoi il vous faudra les réfuter dix fois, cent fois, mille fois pour seulement les ébranler quelque peu : l'astronomie ptolémaïque a résisté quinze siècles durant aux mathématiciens qui réussissaient à les rapiécer, le créationnisme n'a rendu l'âme qu'après un combat d'arrière-garde qui dure encore, la phlogistique n'a passé à la guillotine qu'à l'heure de Lavoisier, parce que le singe grammairien s'agrippe à ses problématiques comme à des bouées de sauvetage satellisées dans le vide du cosmos. Il a fallu découvrir l'Amérique pour apprendre que l'Europe pourrait se regarder depuis un autre continent ; puis Magellan pour apprendre que nous nous regardons à partir d'une circonférence; puis Copernic, qui nous a placés sur une ellipse ; puis Einstein, qui a tenté de nous apercevoir dans un espace étranger à nos paramètres océaniques. Et maintenant, nos navigateurs cherchent la constellation cérébrale qui nous fournirait un nouveau télescope.

On voit qu'une véritable distanciation anthropologique à l'égard de notre espèce sera nécessairement post-pascalienne en ce sens que ses kaléidoscopes épistémologiques nous enseigneront que les faits n'éclairent jamais que notre raison semi animale et que nos signifiants demeurés simiohumains attendent un regard transstellaire sur eux. Comment nos grilles de lecture naïves sont-elles pré-construites à telle époque et à tels endroits, afin de rendre signifiants tels ou tels faits à nos yeux? Qu'est-ce que le sens qui rendra localement parlant le terme de vérité dans l'ordre politique, économique, historique? Il nous faut tenter d'interpréter la postérité anthropologique commune à Christophe Colomb et à Darwin. Par bonheur, nous savons que les herméneutes de demain les rendront heuristiques précisément à force de malmener nos problématiques ptolémaïques ou phlogistiques. Mais le genre simiohumain ne se laisse pas aisément bousculer. Le regard d'une anthropologie transcendantale nous fera comprendre la nature semi animale de ce refus.

6 - Sommes-nous une espèce politiquement ratée ?

Tentons de radiographier les composantes psychogénétiques de la notion encore mal élaborée de cohérence mentale. Il s'agit d'apprendre à porter un regard de l'extérieur sur la logique interne qui commande à telle ou telle cuisine du savoir. Pour cela il faut nous demander si les apories d'origine stomachale qui paralysent le développement cérébral du simianthrope dans telle discipline scientifique ou telle autre ne résulteraient pas de glaciations localisées de l'entendement de cette espèce - donc de réfrigérations parcellaires, mais liées à une panique d'entrailles d'origine cosmo-politique.

Prenez le cas de M. Olivier Todd. Ce médecin de l'économie diagnostique la maladie qui frappe présentement l'entendement des chefs d'Etat de l'Europe: tous se réchauffent, dit-il, au feu de leur incompétence collective. Mais, dans le même temps cet anthropologue s'indigne du caractère sacrilège à ses yeux d'une contestation éventuelle de l'infaillibilité du suffrage universel. Et pourtant, les faux oracles de cette pythie ravagent les arpents et les lopins de la terre depuis Périclès. Chacun sait qu'ils ne sont validés, si je puis dire, que par les verdicts, pires encore, des oligarchies rapaces ou des tyrannies coupeuses de têtes. L'orthodoxie démocratique, proteste notre Hippocrate, n'est encore ni pleinement reconnue en tous lieux, ni doctrinalement légitimée par tous nos docteurs de Sorbonne. Il en voit la preuve dans le refus actuel de l'Europe d'entériner un verdict récent du peuple irlandais, qui a refusé d'adopter le traité de Lisbonne.

Quelle est la cohérence mentale, donc la problématique qui nous permettrait de peser avec pertinence la solidité de la boîte osseuse de ce peuple, alors que les congénères de Swift et de Beckett ignorent quels arguments géopolitiques ils auraient dû faire valoir pour se prononcer avec cohérence dans un sens ou dans l'autre ? Mais, il se trouve que les chefs de gouvernement du Vieux Monde se révèlent encore plus sourds et aveugles qu'une nation insulaire dont la sagesse est tenue, dans des proportions non élucidées, à la fois pour innée et pour inspirée par le ciel de la démocratie mondiale. Encore une fois, quel est le temple de Delphes des modernes qui rend inattaquables les verdicts du plus grand nombre, alors qu'il aurait fallu commencer par démontrer posément et à l'école d'une anthropologie digne de ce nom que les majorités seraient nécessairement plus sages et plus instruites que les minorités ou que les vices des minorités seraient plus mortifères que ceux des masses. Or, la France a bu jusqu'à la lie la coupe de l'ignorance et de la sottise des notables; un demi siècle plus tard, elle boit la ciguë du vote des Athéniens qui ont cloué la philosophie sur la croix du plus grand nombre.

7 - Le cas de M. Alain Juppé

Certes, l'incohérence mentale des élites et des peuples est une armure chargée d'assurer la survie politique des élus du suffrage universel. Ils se trouvent donc tous en état de légitime défense face au tribunal du peuple. M. Alain Juppé , par exemple, déclare tout uniment: "Si l'on me demande quelle est ma religion, je réponds le catholicisme, parce que je suis né dedans. Mais je constate que le pape Benoît XVI pose un problème."

Vous remarquerez que la formation rationnelle d'un ancien élève de l'école normale supérieure glisse sur l'homme politique de type démocratique comme l'eau sur la plume d'un canard, parce que si M. Juppé ne se reconnaît catholique que par un verdict souverain de la géographie, il réhabilite le dogme des Capétiens, qui disait "cujus regio, eius religio" "tel peuple telle religion" - ce qui n'est pas compatible avec la notion de laïcité, qui est née raisonneuse et qui est censée le demeurer. Mais si, de son côté, le dogme catholique n'autorise pas un élu de la nation à contester l'autorité des verdicts obligatoirement tenus pour infaillibles du Saint Esprit, lesquels sont censés élire leurs souverains pontifes sans jamais se leurrer ou se trouver trompés par Lucifer et si ledit élu se proclame catholique en vertu de la sainteté inaltérable de la doctrine de l'Eglise, comment serait-il libre de croire tels dogmes ou de rejeter tels autres ? Le cerveau laïc et le cerveau religieux de cet homme politique se révèlent aussi chaotiques l'un que l'autre. Mais ce n'est pas le débat: il est évident M. Alain Juppé tient le discours biphasé que le peuple schizoïde de Bordeaux attend de son maire. Il ne lui pardonnerait ni de nier la naissance virginale ni d'approuver un pape qui refuse la protection des préservatifs comme ses ancêtres refusaient les premières vaccinations au XVIIIe siècle. Le cerveau de l'homme politique de type démocratique est donc schizoïde par définition.

La pesée des relations que le cerveau simiohumain entretient avec le sacré est demeurée au cœur de l'histoire moderne : il s'agit de rien de moins que de découvrir pourquoi un encéphale aussi exceptionnellement lucide dans son ordre que celui de M. Olivier Todd renonce instantanément à toute cohérence mentale face au mythe vaticanesque de l'omniscience du vote populaire. Quelle est la dictature de l'irrationnel qui interdit à l'embryon de logique dont dispose le simianthropus europeensis actuel d'immoler purement et simplement l'oracle des démocraties selon lequel un Jupiter de la Raison siégerait dans le cosmos, c'est-à-dire une intelligence désincarnée, mais plus crédible que celle de chacun de nous, afin que nous disposions, par un relais aussi providentiel, d'une autorité en mesure de défier à coup sûr le vide et le silence de l'immensité? Notre espèce se plie donc à une puissance cérébrale réputée se localiser à la fois dans le cosmos et dans ses propres entrailles - et le suffrage universel lui sert de domicile, d'intermédiaire et de fil conducteur - mais il est interdit de tirer ce glaive de sa gaine pour en observer le métal mis à nu.

8 - Des enfants criards dans un cosmos sans écho

Il nous faut donc devenir suffisamment intelligents pour découvrir non seulement les sources semi animales de notre inintelligence politique, mais les raisons psychogénétiques pour lesquelles cette inintelligence-là se révèle native. D'aucuns soutiennent qu'elle résulterait de notre épouvante originelle d'accéder un jour au rang de logiciens impavides à l'égard de notre cécité et que cet effroi de nous connaître ferait de nous les otages de notre terreur d'apprendre un jour à raisonner de manière cohérente.

Puisqu'il est établi que notre désarroi mental est tel que nous cherchons désespérément un cerveau plus solide que le nôtre dans l'infini et puisque les descendants de qui vous savez vont jusqu'à se raccrocher aux pseudo révélations que dégorgent leurs propres masses, nous devons tirer de notre aveuglement invétéré une sagesse supérieure à l'ignorance et à la sottise de chacun de nos spécimens pris isolément. Car il se trouve que nos songes successifs - le marxiste, le chrétien, le musulman, le capitaliste - nous précipitent dans des catastrophes politiques sans remède. Si nous parvenions donc à trancher le vrai nœud gordien, celui que notre infirmité cérébrale a serré de siècle en siècle, la crise économique actuelle pourrait bien se changer en banc d'essai ou en salle d'accouchement d'une science d'autant plus profitable à nos véritables intérêts collectifs qu'elle nous apprendrait pourquoi nous sommes nés ingouvernables et pourquoi nous le demeurons contre vents et marées. Par bonheur, nous nous trouvons le dos au mur : ni nos rêves, ni nos appétits ne nous servent plus de boussole dans le vide.

Notre premier édit nous fera reconnaître que la problématique relativement fructueuse qui nous mettrait en mesure d'accoucher d'un diagnostic provisoire de la pathologie générale dont souffre notre espèce se cache nécessairement dans les arcanes de notre évolution cérébrale, laquelle est demeurée en souffrance, puisqu'il se trouve, comme il est dit plus haut, que notre politologie, notre science historique et nos sciences de l'inconscient n'ont même pas essayé d'élaborer une anthropologie qui leur fournirait un code d'interprétation fiable de la maladie la plus originelle qui nous ronge - celle qui nous interdit de découvrir notre identité sur l'échelle de Richter de nos tempêtes privées d'interlocuteurs dans l'immensité. Résignons-nous donc à défier notre terreur d'enfants criards et apeurés dans un cosmos que nous ne voulons pas laisser désespérément désert.

9 - Une logique d'orphelin

Demandons-nous maintenant ce que signifierait raisonner à partir d'une problématique de l'histoire que nous aurions avertie des apories qui régissent une condition simiohumaine orpheline de père.

D'abord, nous nous trouverions contraints de prendre conscience du tragique de la délégitimation de notre dernier rêve - je rappelle que nous nous étions mis en tête d'abolir le capitalisme par l'assassinat pur et simple de tous les capitalistes de la planète. Mais il s'est révélé plus difficile que nous ne le pensions de fonder notre empire des anges sur un égorgement général des possédants. Et pourtant, notre séraphisme politique nous conduisait à une réfutation morale du capitalisme que nous retrouvons de nos jours, puisque tous les Etats tentent maintenant de remédier à la logique d'un profit tellement rapace qu'il se retourne contre eux et les rend suicidaires. Karl Marx avait dénoncé cette auto-engloutissement avec la rigueur que Pythagore avait mise à la démonstration de son théorème. Mais si, par malheur, il devenait à nouveau répréhensible de nous vendre le plus cher et le plus massivement possible des produits fabriqués au prix le plus bas qu'autorisera la triste, mais profitable nécessité de nous donner du moins à manger et à boire en retour, comment ne découvririons-nous pas que nous appartenons à une espèce que la nature a ratée ? Une science de l'inévitable débarquera donc dans l'arène de notre histoire et de notre politique ; car jamais nous ne parviendrons à contraindre notre minuscule grain de raison à conclure un pacte entre nos "masses laborieuses" et à nous y tenir, et leurs commanditaires.

Mais il se trouve de surcroît que la chute du mur de Berlin est survenue dans une jungle dont la nature différait fort de celle qui régnait encore parmi les grands fauves en 1929 : d'un côté nos banques ont suivi la pente naturelle qui en a fait des carnassières cotées en bourse. C'est ainsi que leur férocité innée s'est spécialisée dans les spéculations les plus délirantes. Puis leur sauvagerie les a conduites au déchiquetage et au dépeçage de leurs clients. L'outillage capitaliste ambitionnait maintenant de rentabiliser la main-d'œuvre mondiale la plus famélique possible . Il y faut un principe de la production industrielle spécialement conçu pour culminer dans la suppression pure et simple de nos "masses salariales". Notre intelligence automatisée est devenue un loup dont les mâchoires se sont substituées à toute notre main-d'œuvre obstinément respirante et dévoreuse de son pain quotidien. Toute vraie philosophie se trouve donc interdite dans les démocraties, puisqu'il faudrait les fonder sur la raison la plus antidémocratique qui se puisse imaginer, celle, disait Socrate, qui enseignerait qu'un seul cerveau qui pensera droit aura raison contre des milliers d'infirmes de la logique.

Mais pour la première fois et non moins logiquement, une crise du capitalisme mondial va mettre à genoux un empire d'une étendue planétaire , pour la première fois, et non moins logiquement, le naufrage d'une monnaie internationale va engloutir la flotte de guerre et l'armée de terre d'un souverain du globe terrestre tout entier, pour la première fois, et plus logiquement que jamais, un naufrage intercontinental de la bourse va nous faire assister au spectacle de l'agonie de l'empire romain des modernes, pour la première fois et par un comble de logique, nos trans-anthropologues observeront les ultimes soubresauts des vassaux et les nouveaux orgueils des peuples libérés, pour la première fois, les historiens des problématiques bâtardes de nos ancêtres filmeront en direct l'effondrement programmé d'un César de théâtre dont la naissance, l'apogée et le trépas auront duré moins d'un siècle sur les planches de Clio, pour la première fois, nos anthropologues transcendantaux devront conquérir un autre recul de notre raison de nourrissons. Que verra alors notre intelligence ? L'idiot dont Shakespeare disait qu'il nous racontait "une histoire pleine de bruit et de fureur".

Observons les premiers pas d'une raison à peine sortie des limbes et qui se retournera sur son berceau. Raisonner de manière cohérente dans le tapage et la rage de la horde, se dirait-elle, ce sera tenter de résoudre une équation aussi simple qu'insoluble: comment vendre à la pelle des produits de consommation courante à des clients privés des moyens de les acheter en raison de la substitution radicale de l'acier et des machines aux anciens engrenages de bras et de jambes de l'humanité en sueur d'autrefois . Peser l'encéphale fœtal de notre espèce embrumée, ce sera tenter d'observer les obstacles insurmontables et pourtant qualifiés de "naturels" que nos viscères opposent à toute réflexion réellement logicienne.

La suite à lundi prochain

Le 6 avril 2009

http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/tstmagic/1024/tstmagic/philosopher/colomb.htm



Mardi 7 Avril 2009


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