FRANCE

Le voile médiatique : La parole confisquée


Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune et en guise d’introduction au prochain Jeudi d’Acrimed sur « Le voile et l’islam médiatiques », une contribution de Pierre Tévanian auteur de Le voile médiatique (paru en septembre 2005 aux éditions Raisons d’Agir). (Acrimed)
Il est fréquent, dans les médias, de « débattre » du chômage sans les chômeurs, de la précarité sans les précaires ou de « l’immigration » sans les immigrés [1]. Le débat sur « le voile à l’école » n’a pas échappé à cette règle...


Mercredi 12 Octobre 2005

Pierre Tévanian
Publié le mercredi 12 octobre 2005





Dans les pages « Débats » du Monde et de Libération

Les élèves « voilées », qui étaient pourtant les premières cibles de la loi, n’ont jamais eu la parole, mis à part quelques articles dans le quotidien Le Monde et quelques « micro-trottoirs » de dix secondes à la sortie des lycées dans les journaux télévisés. Il y a bien eu quelques femmes « voilées » invitées à prendre part aux débats, mais elles furent assez rares, et il s’agissait presque toujours de femmes trentenaires (comme Saïda Kada ou Siham Andalouci), n’ayant pas vécu d’exclusion à l’école - ou en tout cas n’en parlant pas, car elles étaient trop occupées à se défendre des accusations d’intégrisme qu’on leur adressait. Leurs condisciples, leurs professeurs, leurs surveillants, qui les côtoyaient au quotidien, n’ont pas eu davantage voix au chapitre.

Cette remarque vaut aussi bien pour les plateaux télévisés et les émissions de radio [2] que pour les grands quotidiens : si la différence est notable entre le parti-pris nettement prohibitionniste de Jean-Michel Helvig, responsable des pages « Idées-Rebonds » de Libération [3], et la gestion plus équilibrée de Michel Kajman, responsable des pages « Horizon-Débats » du Monde, il est en revanche des aspects essentiels sur lesquels les deux quotidiens ne diffèrent pas : la surreprésentation des universitaires, des écrivains et des journalistes, la très faible proportion d’enseignants, et l’absence totale des élèves en général et des élèves « voilées » en particulier

Libération a en effet publié 33 tribunes prohibitionnistes (pour l’exclusion des soeurs Lévy ou pour la loi interdisant le voile à l’école [4]), 20 tribunes anti-prohibitionnistes et 12 tribunes ne prenant pas vraiment parti. Soit 51% de tribunes prohibitionnistes, 31% de tribunes anti-prohibitionnistes et 18% de tribunes ne prenant pas vraiment parti.

Le Monde a, de son côté, publié 19 tribunes prohibitionnistes, 22 tribunes anti-prohibitionnistes et six textes ne prenant pas clairement parti. Soit 39% de tribunes prohibitionnistes, 49% de tribunes anti-prohibitionnistes et 12% de textes ne prenant pas clairement parti.

Quant au statut social des auteurs, il est le suivant. Sur les 88 auteurs de « Rebonds » publiés par Libération dans le cadre du « débat sur le voile », la répartition est la suivante (en %) : Universitaires : 38,5 - Responsables ou militants syndicaux et associatifs : 12,5 - Romanciers et essayistes : 15 - Journalistes : 15 - Membres d’organisations ou d’institutions religieuses ou « communautaires » : 1 - Responsables politiques : 6 - Professeurs du secondaire et représentants de parents d’élèves : 8 - Proviseurs : 1 - Elèves : 0 - Adolescentes ou femmes « voilées » : 0 - Autres : 3

Et sur les 63 auteurs de tribunes publiées par Le Monde dans le cadre du « débat sur le voile », la répartition est la suivante (en %) : Universitaires : 49 -Responsables ou militants syndicaux et associatifs : 13 - Romanciers et essayistes : 13 - Journalistes : 0 - Membres d’organisations ou d’institutions religieuses ou « communautaires » : 8 - Responsables politiques : 9 - Professeurs du secondaire et représentants de parents d’élèves : 4 - Proviseurs : 1,5 - Elèves : 0 - Adolescentes ou femmes « voilées » : 0 - Autres : 3.

Enfin, si l’on considère l’ensemble du corpus des deux quotidiens, soit 114 tribunes signées par 155 auteurs, on obtient 46% de tribunes clairement prohibitionnistes, 38% de tribunes clairement anti prohibitionnistes et 16% ne prenant pas clairement position.

Quant au profil social des auteurs, le voici (en %) : Universitaires : 43 - Responsables ou militants syndicaux et associatifs : 12,5 - Romanciers et essayistes : 14 - Journalistes : 8,5 - Membres d’organisations ou d’institutions religieuses ou « communautaires » : 4 - Responsables politiques 7 - Professeurs du secondaire et représentants de parents d’élèves : 7 - Proviseurs : 1 - Elèves : 0 - Adolescentes ou femmes « voilées » : 0 - Autres : 3

Conséquence logique d’une telle sélection des locuteurs autorisés à prendre part au « débat » : on n’a pratiquement pas entendu un mot sur le devenir des filles exclues. On n’a quasiment rien entendu sur les questions suivantes : comment elles ressentent l’exclusion, quelles sont leurs difficultés à suivre des cours par correspondance, leur isolement par rapport à leur entourage qui va à l’école, les séquelles psychologiques que provoque leur mise à l’écart, et leur destin scolaire et professionnel. Et on n’a pas davantage entendu le point de vue de leurs condisciples, celles et ceux qu’on a prétendu protéger des pressions sexistes et « communautaristes » en stigmatisant les élèves « voilées », et qui, lorsqu’on les consulte, font valoir assez clairement qu’ils n’ont rien demandé...

Dans les émissions de « débat » télévisées

L’analyse de la composition des plateaux (voir ci-dessous, en « complément » le descriptif des émissions) montre que la distribution de la parole a été encore plus sélective à la télévision que dans la presse, avec des effets encore plus dramatiques...

Première remarque : le déséquilibre est encore plus marqué que dans les pages « Débats » du Monde et de Libération : 55% d’invités prohibitionnistes, 37% d’anti-prohibitionnistes, 8% d’invités sans position claire - soit un différentiel de 18% en faveur de la position prohibitionniste.

Mais l’essentiel n’est pas là : c’est qu’à de rares exceptions près, ni les enseignants, ni les parents d’élèves, ni les élèves, ni les militants laïques ou féministes anti-prohibitionnistes n’ont pu prendre part à la discussion. Ils représentent, tous ensemble, tout juste 10% des invités anti-prohibitionnistes. Pour porter la position anti-prohibitionniste, une très nette préférence a été accordée aux « religieux » : si l’on compte l’universitaire Tariq Ramadan, les femmes et adolescentes voilées et les responsables religieux, on obtient un total représentant 66% des invités anti-prohibitionnistes (cf. ci-dessous).

Statut social des invités prohibitionnistes dans les débats télévisés sur « le voile » (en %) : Responsables d’organisations religieuses ou « communautaires » : 3,5 - Responsables politiques : 31 - Ecrivains : 20 - Journalistes : 16,5 - Universitaires : 15 - Responsables d’associations laïques : 8 - Femmes adultes portant le foulard : 0 - Elèves portant le foulard : 0 - Autres élèves, enseignants et parents d’élèves : 1,5 - Proviseurs : 1,5 - Autres : 3.

Statut social des invités anti-prohibitionnistes dans les débats télévisés sur « le voile » (en %) : Responsables d’organisations religieuses ou « communautaires » : 38 - Responsables politiques : 5 - Ecrivains : 5 - Journalistes : 5 - Universitaires : 21 - Responsables - d’associations laïques : 5 - Femmes adultes portant le foulard : 14 - Elèves portant le foulard : 5 - Autres élèves, enseignants et parents d’élèves : 0 - Proviseurs : 0 - Autres : 2

Il faut également souligner le rôle de premier plan joué par la classe politique et l’aristocratie journalistique et littéraire dans le combat prohibitionniste : politiques, écrivains et journalistes représentent ensemble 74% des invités prohibitionnistes [5], tandis qu’ils ne représentent que 15% des invités anti-prohibitionnistes.

Et lorsqu’on s’intéresse au genre, à « l’origine ethnique » et au positionnement religieux des invités des deux « camps », les enseignements sont tout aussi édifiants (Cf. ci-dessous.

Identité sexuelle et rapport à l’Islam des invités prohibitionnistes dans les débats télévisés sur « le voile » (en %) : Hommes affichant une identité musulmane : 1,5 - Hommes originaires du Maghreb ou du Moyen-0rient n’affichant pas une identité musulmane : 13 - Autres hommes : 49 - Femmes musulmanes portant le foulard : 0 - Femmes originaires du Maghreb ou du Moyen-Orient ne portant pas le foulard : 21,5 - Autres femmes : 15

Identité sexuelle et rapport à l’Islam des invités anti-prohibitionnistes dans les débats télévisés sur « le voile » (en %) : Hommes affichant une identité musulmane : 36 - Hommes originaires du Maghreb ou du Moyen-0rient n’affichant pas une identité musulmane : 7 - Autres hommes : 29 - Femmes musulmanes portant le foulard : 19 - Femmes originaires du Maghreb ou du Moyen-Orient ne portant pas le foulard : 4,5 - Autres femmes : 4,5

Ce qui apparaît, c’est une nette préférence accordée aux hommes musulmans (36%) pour représenter le point de vue anti-prohibitionniste - ainsi qu’une quasi-absence des femmes ne portant pas le foulard (9% seulement des invités anti-prohibitionnistes).

En fait, si l’on considère, dans ce second inventaire, les catégories d’hommes et de femmes les plus représentées dans chaque camp, on obtient deux couples-types : un couple anti-prohibitionniste, formé par l’homme musulman revendiqué (qui correspond à plus de 50% des invités anti-prohibitionnistes de sexe masculin) et la femme voilée (68% des invitées anti-prohibitionnistes de sexe féminin) ; et un couple prohibitionniste, formé par la femme d’origine arabe ou orientale mais sans référence musulmane visible (58% des invitées prohibitionnistes de sexe féminin) et l’homme français sans origine arabe ou orientale (83% des invités prohibitionnistes de sexe masculin). La coïncidence est frappante entre ces deux couples-types issus du choix des animateurs de débats et les stéréotypes coloniaux ou orientalistes les plus répandus concernant les « arabo-musulmans » (forcément « obscurantistes »), la « beurette émancipée »(héroïne et martyre), et l’homme « blanc » (dans le rôle du « prince charmant » émancipateur) [6]

Une thèse implicite ressort de tels plateaux télévisés : seules des femmes voilées ou des musulmans pratiquants de sexe masculin peuvent être hostiles à l’interdiction du voile à l’école ; dès lors qu’on est athée, non-pratiquant ou adepte d’une autre religion, et a fortiori si l’on est une femme, on ne peut qu’être favorable à la prohibition.

Et se retrouvent donc totalement occultée toute la sensibilité laïque et anti-prohibitionniste, qui s’est fédérée à partir de décembre 2003 autour du Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion, et qui regroupe des organisations et des individus issus de toutes les autres « familles » et « sensibilités » de la gauche : « gauche plurielle » (communistes et surtout écologistes), extrême gauche (essentiellement les JCR et des membres de la LCR), gauche syndicale (CGT et SUD essentiellement) et associative (CEDETIM, Fédération Léo Lagrange, MRAP), mouvement associatif issu de l’immigration (Association des Travailleurs Maghrébins de France, Fédération des Tunisiens Citoyens des deux Rives, Mouvement de l’Immigration et des Banlieues), militantes féministes (Femmes publiques, Femmes plurielles, Les sciences potiches se rebellent, Les Blédardes, Collectif des féministes pour l’égalité). Enfin, une dernière composante du Collectif Une école pour tou-te-s a provoqué de nombreuses controverses : deux associations musulmanes réputées proches de Tariq Ramadan : le Collectif des Musulmans de France et Participation et Spiritualité Musulmane. Également absentes de l’écran médiatique : les associations comme la Ligue des droits de l’Homme, la Fédérations internationale des droits de l’homme, Défense des enfants international, la Ligue de l’enseignement, la Fédération des conseils de parents d’élèves, toutes opposées à l’interdiction du voile.

Enfin, toujours dans le second inventaire, si l’on se cantonne à une seule figure dominante dans chaque camp, on perçoit bien à quel point le débat est demeuré « une affaire d’hommes », en dépit de son objet (des fillettes et des adolescentes) et de son principal ressort argumentatif (le refus du voile, « symbole d’oppression des femmes ») : la discussion a majoritairement opposé des hommes « européens » (53% des prohibitionnistes invités) à des hommes affichant une référence musulmane (36% des anti-prohibitionnistes invités). Et si l’on considère la totalité du panel, les hommes représentent très exactement les deux tiers des invités... [7]

Emblématique de ce « féminisme paradoxal » : l’émission « 100 minutes pour convaincre » consacrée à Nicolas Sarkozy le 14 octobre 2003. On a pu y voir un homme, ministre de l’Intérieur, apostropher virilement un autre homme, Tariq Ramadan, en lui ordonnant ce qu’il devait lui même ordonner à des jeunes femmes concernant leur tenue vestimentaire : « Non, non, non, non ! Pas le dialogue ! Il faut enlever le voile ! Est-ce que c’est ce que vous dites ? »

Ce soir là, nous étions assurément loin du féminisme tel qu’il s’était formulé dans les années 1970, lorsque des femmes avaient déclaré : « mon corps m’appartient ».

Pierre Tévanian< /br> Août 2005

Ces données, ainsi que d’autres, font l’objet d’un commentaire approfondi dans Le voile médiatique, paru en septembre 2005 aux éditions Raisons d’Agir (Chapitre II : « La parole confisquée »).

Complément -. Les quinze émissions retenues l’ont été sur les critères suivants : Émissions de débat contradictoire, diffusées entre avril 2003 (commencement du battage médiatique) et septembre 2004 (première rentrée scolaire après le vote de la loi interdisant le voile à l’école) sur l’une des six chaînes hertziennes, contenant dans leurs intitulés les mots « voile », « Islam », « islamisme » ou « laïcité », et au cours desquelles c’est bel et bien « le voile » qui a été le cœur du débat. Les émissions et leurs invités sont les suivants :

Dans l’émission « Mots croisés » du 14 avril 2003, qu’Arlette Chabot a subtilement intitulée « L’islam est-il compatible avec la laïcité française ? », Saïda Kada et Farid Abdelkrim, tous deux responsables associatifs musulmans affiliés à l’UOIF, sont les seuls opposants à la logique prohibitionniste ; ils font face à quatre invités prohibitionnistes : Fadela Amara (présidente de Ni putes ni soumises), Rachid Kaci (membre de la tendance la plus droitière de l’UMP), Renaud Donnedieu de Vabres (également membre de l’UMP) et l’écrivain-éditorialiste Max Gallo (qui navigue, politiquement, entre Jean-Pierre Chevènement, Pasqua et De Villiers).

Dans l’émission « C dans l’air » du 30 avril 2003, intitulée « Islam : au nom du voile », c’est à nouveau Farid Amdelkrim (de l’UOIF) et une femme voilée, Mehrezia Maiza-Labidi, qui représentent le point de vue anti-prohibitionniste ; face à eux, la position prohibitionniste est défendue par Mohamed Abdi, secrétaire général de Ni putes ni soumises, et par Hanifa Cherifi, chargée de mission à l’éducation nationale qui a rejoint l’UMP.

Dans l’émission « Ripostes » du 1er mai 2003, intitulée « Être musulman en France », les anti-prohibitionnistes sont, fait unique, majoritaires : seul l’écrivain Jean-Claude Barreau est violemment prohibitionniste. Parmi les autres invités de Serge Moati, quatre anti-prohibitionnistes convaincus : Saïda Kada, l’universitaire Vincent Geisser, l’éducatrice et universitaire Dounia bouzar (également membre du Conseil français du culte musulman), et à nouveau un responsable de l’UOIF : Charafeddine Mouslim. Deux invitées n’expriment pas de position tranchée : une organisatrice d’expositions, Michket Krifa, ne prend pas position ; Djida Tazdaït, militante associative de gauche, qui prendra position contre une loi, ne l’exprime pas, et tient même un discours très virulent contre les femmes voilées.

Dans l’émission « Ripostes » du 19 octobre 2003, deux invités seulement sont hostiles à l’interdiction du voile : Siham Andalouci (femme musulmane portant le foulard, membre du Collectif des Musulmans de France) et Alain Gresh (rédacteur en chef du Monde diplomatique) ; ils font face à trois invités favorables à l’interdiction : l’éditorialiste Jean-François Kahn, le député UMP Yves Jégo, et Loubna Méliane (vice-présidente de SOS Racisme, membre de Ni Putes Ni Soumises et du PS). Quant au dernier invité, le député PS Henri Emmanuelli, il est sceptique sur l’opportunité d’une loi, mais pas hostile par principe à l’interdiction du voile.

Trois jours plus tard, dans l’émission « Culture et dépendances » du 22 octobre 2003, que Franz-Olivier Giesbert a spirituellement intitulée « France, ta laïcité fout le camp ? », cinq invités sont favorables à l’interdiction du voile : le ministre UDF Jean-Louis Borloo, le député socialiste Jack Lang, l’écrivaine iranienne Chahdortt Djavann, l’entrepreneur en sécurité publique Alain Bauer (également Maître du Grand-Orient de France), l’essayiste Pierre-François Paoli et le romancier Jack-Alain Léger. Ils font face à quatre invités hostiles à l’interdiction (la porte-parole des Verts Aurélie Filippetti, le journaliste Xavier Ternisien, le Secrétaire général de l’UOIF Fouad Alaoui, et à nouveau Siham Andalouci, reléguée derrière la table centrale, aux côtés des chroniqueurs de l’émission. Un dernier invité, le politiste Marcel Gauchet, ne s’exprime qu’en fin d’émission, et il ne prend pas partie. On peut enfin noter qu’une des deux chroniqueuses de l’émission, Elisabeth Lévy, est farouchement favorable à l’interdiction du voile, et le fait savoir.

Dans l’émission « Mots croisés » du 3 novembre 2003, intitulée « Islam et laïcité », un seul invité est hostile à l’interdiction du voile, il est de sexe masculin et membre de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) : Youcef Mammeri. Face à lui, cinq partisans de l’interdiction du voile : deux élus UMP (François Baroin et Rachid Kaci), la Maire-adjointe PS de Paris (Anne Hidalgo), la responsable associative Gaye Petek et l’avocate tunisienne Hamida Labidi-Mrabet.

L’émission « Campus » du 4 décembre 2003, Guillaume Durand atteint la perfection dans l’art de la fabrication de plateaux-débats tendancieux : deux invités de sexe masculin, d’origine arabe et de confession musulmane sont censés représenter la totalité du camp anti-prohibitionniste : Dalil Boubakeur (Recteur de la Moquée de Paris) et l’écrivain suisse Tariq Ramadan. Face à eux, le camp prohibitionniste regroupe pas moins de sept invités : un ministre de droite et son prédécesseur de gauche (Christian Darcos et Claude Allègre), un essayiste médiatique (Pascal Bruckner) et un romancier cabotin qui s’autoproclame islamophobe (Jack-Alain Léger), une journaliste se réclamant du féminisme (Caroline Fourest), et enfin les deux chroniqueurs de l’émission : un journaliste politique (Laurent Neumann) et une journaliste littéraire (Josyane Savigneau, responsable du Monde des livres, qui ne manque pas de signaler à l’attention du public deux grands livres injustement « méconnus » : Bas-les voiles ! de Chahdortt Djavann, et Ni putes ni soumises de Fadela Amara...

Dans l’émission « France Europe Express » du 7 décembre 2003, intitulée « Laïcité : faut-il une loi ? », Christine Ockrent accorde quatre invités à chaque « camp » : le camp prohibitionniste est représenté par les incontournables Chahdortt Djavann et Fadela Amara, le tout aussi virulent François Baroin (Maire UMP de Troyes) et un enseignant militant de l’Union des familles laïques : Jean-Claude Santana. Le camp antiprohibitionniste est quant à lui représenté par des invités beaucoup moins radicaux : le Père Dubost (Évêque catholique), l’ex-candidate des Verts Dominique Voynet, et l’universitaire Jean Baubérot. Un peu plus pugnace : le Docteur Thomas Milcent, dit Docteur Abdallah, militant associatif musulman proche de l’UOIF,

Dans l’émission « C dans l’air » du 18 décembre 2003, intitulée « Chirac se dévoile », l’unique invité opposé à l’interdiction est une fois de plus de sexe masculin et membre de l’UOIF ; c’est à nouveau Farid Abdelkrim ; Yves Calvi a en revanche invité trois partisans de l’interdiction : Christophe Barbier (directeur-adjoint de L’Express), le philosophe Henri Pena-Ruiz (membre de la Commission Stasi), et la sociologue Nadia Amiri.

Le plateau de l’émission « 100 minutes pour comprendre » du 19 janvier 2004 n’est guère différent : huit invités s’expriment en faveur de la loi d’interdiction (Bernard Stasi, le Rabbin Michel Serfaty, la sociologue Leila Babès, l’infirmière et sociologue Nadia Amiri, l’essayiste Elisabeth Badinter, la proviseure Ghislaine Hudson, le ministre de la Ville Jean-Louis Borloo et l’ancien ministre socialiste de l’Éducation nationale, Jack Lang) ; cinq invités seulement s’y opposent (le sociologue Jean Baubérot, l’évèque Monseigneur Defoix, le responsable de l’UOIF Fouad Alaoui, la militante associative Saïda Kada, musulmane voilée, et le chef d’entreprise Yazid Sabeg. Le point de vue dominant est en outre appuyé par la journaliste d’investigation présente sur le plateau (Frédérique Lantiéri), qui décrète que la loi d’interdiction « s’imposait à la Commission Stasi ».

La seule émission qui a proposé - bien tardivement, à quelques jours du vote de la loi - un plateau à peu près équilibré, laissant la parole aux laïques et aux féministes opposés à l’interdiction du voile, est l’émission « Ripostes » du 25 janvier 2004 : cette émission a opposé trois invités favorables à l’interdiction du voile (Joseph Macé-Scaron, rédacteur en chef du Figaro Magazine), Soheib Bencheikh, mufti de Marseille, et l’écrivain Max Gallo) et trois invités hostiles à l’interdiction, dont deux « non-religieux » (Mouloud Aounit du MRAP, Hamida Bensadia du Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion, et Farid Abdelkrim, de l’UOIF).

Le 7 février 2004, quelques jours avant le vote de la loi, toujours dans l’émission « C dans l’air » (intitulée « Voile : la loi »), l’unique invité anti-prohibitionniste est à nouveau de sexe masculin et membre de l’UOIF (Mahmoud Doua) ; il fait face à deux invités favorables à la loi : Rachid Kaci et la sociologue Nadia Amiri. Michel Wieviorka penche mollement contre la loi.

Le 19 février 2004, une semaine après le vote de la loi en première lecture à l’Assemblée nationale, l’émission « Culture et dépendances » est consacrée à « La femme et l’islam », et son animateur Franz Olivier Giesbert reçoit deux adolescentes « voilées » tout juste remises de leur exclusion (Alma et Lila Lévy) ; elles sont confrontées à deux adultes favorables à l’interdiction du voile : le psychanalyste Malek Chebel, et Martine Gozlan, journaliste à Marianne. Carmen Ben Laden est également invitée, pour un livre autobiographique sur l’oppression qu’elle a subi dans la famille Ben Laden...

Enfin, le 8 septembre 2004, alors que se pose la question de l’application de la nouvelle loi, et des exclusions qu’elles risquent d’entraîner, Franz-Olivier Giesbert intitule son émission « Quand l’islamisme marque des points », et il n’invite que deux auteurs hostiles à la loi : Tariq Ramadan et Guy Sorman. Face à eux, cinq invités sont favorables à la loi : le sociologue Gilles Kepel, le député UMP Pierre Lellouche, le journaliste Christophe Deloire (auteur d’un livre au titre apocalyptique : Les islamistes sont déjà là), ainsi que les écrivains Chahdortt Djavann et Florian Zeller. Est également invité Jonathan Randal, auteur d’un livre sur Oussama Ben Laden.



[1] Cf. P. Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996 ; et S. Rouquette, L’Impopulaire télévision populaire. Logiques sociales, professionnelles et normatives des palabres télévisées, L’Harmattan, 2001.

[2] Qui seront évoquées dans la seconde partie de ce texte.

[3] Par ses éditorialistes et surtout ses pages « Rebonds » consacrées aux « débats », Libération a été l’un des quotidiens les plus partiaux dans ce débat, en faveur de l’interdiction. Le responsable de ces pages, Jean-Michel Helvig, a même réussi l’exploit de publier deux fois le même texte dans les pages « Courrier » qu’il dirige : un long courrier d’un professeur de philosophie s’en prenant violemment aux femmes voilées au motif qu’elles insultent tous les hommes en présupposant chez eux un regard concupiscent. Cette subtile analyse est parue une première fois le 10 mai 2003, sous le titre « Ce voile qui ne nous respecte pas », puis une seconde fois vingt jours plus tard, le 31 mai, sous le titre « Le voile et l’axe du mâle ». Autre haut-fait de Jean-Michel Helvig : après avoir sonné l’ouverture de la chasse dès le 6 mai 2003, en accueillant dans ses pages la première pétition demandant une loi d’interdiction, il accepta de publier l’appel « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception », opposé à l’interdiction du voile, mais il le fit, sans prévenir les signataires du texte, sous un titre de son crû : « Oui au voile à l’école laïque ». Ce titre, dont le lecteur pressé pouvait ne retenir qu’un « oui au voile » (alors que le texte s’ouvrait sur une mise au point on-ne-peut plus claire : « nous ne sommes pas des ’partisans du voile’ ») occultait le fondement laïque de l’opposition à l’interdiction, qui était revendiqué dans le titre initial ; il faisait disparaître également le caractère offensif de l’appel : la dénonciation du caractère discriminatoire de la loi en préparation (une « loi d’exception », ciblant un seul signe : le voile). Jean-Michel Helvig accepta, le 31 mai 2003, de publier un courrier de quelques lignes rappelant le titre original de l’appel et protestant contre les ambiguïtés du titre de remplacement. Mais près de deux semaines après sa publication, reléguée dans un recoin des pages « Rebonds », cette mise au point passa à peu près inaperçue. Fait intéressant : Jean-Michel Helvig invoqua, pour justifier son changement de titre, un problème purement technique : la longueur excessive du titre original, par rapport à la place disponible sur la largeur du journal. Pourtant, trois semaines plus tôt, l’appel prohibitionniste lancé par l’Union des Familles Laïques comprenait le même nombre de caractères, et était paru sous son titre original, plus long encore : « Une loi pour interdire les signes religieux à l’école » (45 caractères, contre seulement 36 pour « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception »). Pourquoi, pour les mêmes raisons de place, le responsable de rubrique n’avait-il pas, comme il l’avait fait pour les pétitionnaires du camp adverse, « resserré » et « musclé » ce titre, en le rebaptisant, par exemple : « Une loi pour exclure les élèves voilées » ?

[4] Précision sur les catégories utilisées : prohibitionnistes et anti-prohibitionnistes. Le véritable clivage n’est en effet pas celui qui oppose les partisans de la loi à ceux qui la critiquent. Certains se sont en effet déclarés opposés à une loi tout en affirmant qu’il fallait bannir le voile des lycées. La véritable question est en réalité : avec ou sans loi, si une élève refuse d’enlever son voile dans une école, faut-il l’exclure ou l’accepter avec son voile ? Dès lors qu’est posée cette question précise - et de fait, elle a été posée - deux positions seulement sont possibles : l’une prohibitionniste, qui est indissociablement (que ses tenants l’admettent ou pas) liée à l’exclusion, l’autre anti-prohibitionniste, qui est indissociablement liée à l’acceptation du voile dans les écoles. Les tenants de la première position considèrent en effet que le plus important est qu’il n’y ait pas de voiles dans les écoles, et ils acceptent pour cela d’exclure une élève refusant de se découvrir la tête ; les tenants de l’autre position considèrent que le plus important est qu’il n’y ait pas d’exclusion, et ils acceptent pour cela qu’il y ait des voiles dans les écoles.

[5] 66%, + 8% si l’on compte les leaders) de « Ni putes ni soumises » Fadela Amara, Mohamed Abdi et Loubna Méliane, comptabilisés comme « associatifs » dans le tableau, mais également membres du Parti Socialiste.

[6] Cf. N. Guénif-Souilamas, E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, Éditions de L’aube, 2004.

[7] Identité sexuelle et rapport à l’Islam de l’ensemble des invités : Hommes affichant une identité musulmane : 14 - Hommes originaires du Maghreb ou du Moyen-0rient n’affichant pas une identité musulmane : 10 - Autres hommes : 42 - Femmes musulmanes portant le foulard : 7 - Femmes originaires du Maghreb ou du Moyen-Orient ne portant pas le foulard : 16 - Autres femmes : 11.

acrimed


Samedi 15 Octobre 2005


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