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Le vichysme européen


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1 - Les masques de théâtre de l'humanité
2 - Le destin politique de la Révolution française
3 - L'Europe des vassaux
4 - Réflexions sur l'Académie des bras croisés
5 - Les innocents d'un ciel vide
6 - Qu'est-ce que l'honneur ?
7 - La fable du Corbeau et du renard
8 - L'horizon intellectuel perdu de l'Académie des sciences morales et politiques
9 - Le blocage de la philosophie allemande

Post scriptum


Manuel de Diéguez
Vendredi 21 Novembre 2014

Le vichysme européen
1 - Les masques de théâtre de l'humanité

Pour comprendre la géopolitique, il faut recourir à une anthropologie dont l'échiquier et les coordonnées permettront d'observer le jeu du quitte ou double auquel le réel s'amuse avec l'imaginaire.

Exemple: Mirabeau s'écrie: "Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous ne sortirons que par la force des baïonnettes". Cette éloquence signifie que le pouvoir politique se trouve désormais aux mains d'une autorité aussi abstraite qu'invisible, celle qu'exprime le terme de peuple, lequel invalidera un sceptre entièrement matériel, la baïonnette, dont le métal se trouve réduit à l'impuissance face à l'omnipotence et à l'intangibilité d'une parole inaccessible.

De son côté, Louis XIV dit: "L'Etat c'est moi". Ce discours signifie que le corps du roi sacralise l'autorité publique et la focalise de la ligoter à des organes éphémères, lesquels livreront au néant des mots privés de leur peau et déchargés de leur tâche antérieure, celle de vocaliser la force physique des Etats. Mais, dans un conte d'Andersen, un enfant déclare que le roi est nu, ce qui veut dire que si vous retirez du corps du roi les dentelles et les rubans du vocabulaire qui le délocalisait, sa puissance se vaporisera dans l'atmosphère.

Alors Homère fait monter sur la scène le corps d'un personnage monoculaire, qu'il appelle Personne et le Conseil Constitutionnel décide enfin de promulguer le décret d'application de la loi qui, depuis plusieurs années, précise la procédure de destitution du cyclope "manifestement inapte". Partout, les affûtiaux d'un imaginaire greffé sur un lexique jouent à cache-cache, à colin-maillard ou à qui-perd-gagne avec les baïonnettes de Mirabeau.

Mais si vous faites tenir à un candidat imaginaire un discours imaginaire devant une académie imaginaire (- Séance extraordinaire de l'Académie des sciences morales et politiques - Intervention remarquée d'un revenant qui aurait changé de tête , 17 octobre 2014) l'espèce semi-cérébralisée à laquelle vous appartenez vous rappellera sans tarder au culte de ses rites grammaticaux, au respect de son effigie verbale, à l'efficacité de ses prérogatives doctrinales. Celles-ci sont liées au statut des Etats et à l'autorité officielle de leurs dictionnaires. Tel est le sens de la missive que le secrétaire général de l'Académie des sciences morales et politiques, M. Pierre Kerbrat, m'a adressée le 23 octobre 2014, ( Voir: A propos de mon texte: "Séance extraordinaire de l'Académie des sciences morales et politiques, 24 octobre 2014) afin de souligner , dirait-on, et sans le vouloir, la pertinence de l'analyse anthropologique des ressorts de l'histoire exposée ci-dessus.

2 - La vassalité intellectuelle de la France

L'imagination langagière joue donc à quitte-ou-double avec Clio; car si l'orateur imaginaire change effectivement de tête et met toute la scène à l'envers, afin de présenter au public les masques de théâtre de l'humanité, on entendra M. Sarkozy apostropher vertement à son successeur: "La Russie est notre partenaire naturel, dira-t-il. La France a signé un contrat avec elle, vous devez honorer la parole de la nation. Du reste, la livraison d'un vaisseau de guerre à la Russie ne changera en rien les forces en présence sur les lieux. Mais c'est une honte, pour nous tous, qu'un Président de la République française ait menacé le Kremlin de ne pas honorer une commande dûment signée entre deux Etats souverains et qu'une menace aussi piteuse ait été proférée au moment même où le vrai maître de l'Europe, qui s'appelle l'Amérique, contraignait ses vassaux à se blottir autour de lui. La France d'autrefois était un Etat souverain". On remarquera que la phrase française se retrouve d'aplomb. Elle a cessé de trébucher, de tâtonner, d'ânonner. Plus de eeeeeeeeeee entre le sujet, le verbe et le complément.

Mais un Etat titubant sous les ordres de l'étranger se déplacera sur la scène crevassée d'un théâtre dangereux: le sceptre de la justice pénale se présentera tôt ou tard sur l'échiquier de la trahison, parce que la vassalité tente de cacher son vrai visage, et ce visage-là est celui d'une servitude proprement intellectuelle. Le genre de trahison dont il s'agit est celle des têtes.

Une République digne de ce nom ne manie pas le couperet de sa justice au nom des masques verbaux qu'elle brandit sur les planches. En l'espèce, les vassaux de l'Amérique acceptent qu'on leur montre du doigt un dossier ficelé dans un coin. On leur dit que le centre de gravité du monde n'est autre que celui des relations que la Russie entretient avec l'Ukraine.

Mais le maître dispose d'un encéphale d'un autre calibre: le déplacement préalable et artificiel de toute l'affaire sur l'échiquier des esclaves permet au souverain d'étendre de Brest au Caucase la puissance politique et militaire de son vocabulaire. Les cerveaux microscopiques que le roi du langage actuel met au service de son jeu de dupes ne s'aperçoivent même pas de ce que la planète est tout entière occupée par le réseau impérial de ses garnisons et de ses forteresses. C'est pourquoi la lutte contre la "force des baïonnettes" en appelle à la raison et à l'intelligence de la France des métazoologues, qui tentent d'observer le cerveau simiohumain dans son animalité spécifique - celle que son langage a cérébralisée.

Tel est l'esprit dans lequel je traite, dans le texte ci-dessous, la question du statut psychogénétique de la justice internationale actuelle, celle que Julien Benda a soulevée en 1929 : qu'est-il advenu de la Trahison des clercs? L'Académie des sciences morales et politiques est-elle coupable de trahir sa vocation et sa mission géopolitiques?

3 - L'Europe des vassaux

Les indices se multiplient selon lesquels il existerait néanmoins une sagesse immanente aux démocraties asservies de l'Europe et que des vestiges de leur raison d'autrefois persisteraient à piloter leurs épaves. Ces symptômes de survie de leur cervelle sont précisément ceux qui enseigneront à la métazoologie politique de demain les limites de la faculté des élites naufragées de rentrer la tête dans les épaules et de raser les murs. Comment les observer au microscope? Car il demeure évident à tous les observateurs de bonne foi que l'heure sonnera nécessairement où le vichysme européen aura épuisé ses subterfuges, ses faux-fuyants et ses flâneries. Que se passera-t-il quand les Etats du Vieux Monde se verront contraints de constater l'impuissance de leurs flatteries? Impossible de forger une alliance durable de la ruse avec la patience, impossible de légitimer l'auto-domestication précaire des Etats, impossible de valider la présence éphémère de garnisons étrangères sur leur sol.

Comment de tels Etats se proclameraient-ils longtemps non coupables de l'exterritorialité éternelle qu'ils ont accordée à des troupes étrangères privées de titres de séjour défendables sur leurs terres, puisque les ambassades et les consulats eux-mêmes ne jouissent que d'un statut révocable à chaque instant et attaché aux traditions du droit diplomatique du moment? L'élimination, par la voie judiciaire, des élus qui auront proclamé, un siècle durant, et innocemment, diront-ils, que le régime démocratique serait compatible par nature et par définition avec l'aliénation perpétuelle de leur territoire - et cela au seul profit de leur libérateur d'il y a soixante-dix ans - ces élus-là, dis-je, il ne sera pas nécessaire de hisser un télescope sur Sirius pour constater que les principes universels du droit public triompheront par la force des choses des traités bilatéraux que les serfs auront dû signer à titre provisoire avec leur maître d'outre-Atlantique.

Mais l'assujettissement militaire de l'Europe occupée entrave la France d'un statut particulièrement bancal, parce que le drapeau de sa semi-souveraineté que brandit désespérément cette nation et qu'elle ne parvient plus à faire flotter au vent sur la scène internationale, ce drapeau en berne nous préserve du moins de la caricature d'Etat qu'illustrent les modèles allemand et italien: car la honte de la France n'est pas allée jusqu'à faire revenir sur le territoire national les bases militaires américaines expulsées par le Général de Gaulle en 1966.

Certes, l'atlantisme du précédent Président de la République nous contraint de nous asseoir sagement et par ordre alphabétique autour du général américain dont les galons rassemblent ridiculement autour de sa personne vingt-huit armées du Vieux Monde piteusement privées de leur commandement national. Mais à partir de l'instant où, à l'exemple de ses comparses menottés, le peuple français reçoit de la bouche d'un souverain étranger l'ordre impérieux de s'interdire soudainement ses exportations industrielles et commerciales en direction de la Russie, ce spectacle de la vassalisation du pays cesse de nous faire rire ; car il s'agit d'un protocole non moins spectaculairement anticonstitutionnel et non moins incompatible avec des institutions qualifiables de démocratiques que celui dont les autres prisonniers portent les chaînes. Nous voici réduits au rang d'une Allemagne et d'une Italie physiquement ficelées depuis trois quarts de siècle à leur vainqueur de 1945.

Ce pénible gigotement du statut international d'une France vassalisée en catimini est apparu au grand jour à l'occasion des obsèques de Christophe de Margerie. D'un côté, son entreprise avait été frappée d' une lourde amende par son propre pays, de l'autre, la France officielle, l'Elysée en tête, lui avait réservé des funérailles quasiment nationales.

Comment définir la trahison au sein des Etats bicéphales? M. Medvedev a rappelé qu'elles seront rares, les entreprises étrangères qui auront déserté le marché russe sur l'ordre de l'Amérique et de ses vichystes. La place sera prise, dit-il, par les entreprises locales, puis par celles des pays de l'Union douanière, puis par celles des pays de la région Asie-Pacifique, qui se montrent fort intéressées par une intensification de leur coopération avec la Russie.

Qu'en est-il de la souveraineté de la France biphasée, bipolaire, schizoïde? Le jus gentium n'a pas théorisé un statut qui serait propre aux seuls Etats dichotomisés - il les déclare placés sous tutelle ou sous protectorat - ce qui leur dénie toute indépendance, donc toute souveraineté. Mais comme il se trouve que jamais aucun empire du passé n'est parvenu à éterniser l'occupation militaire des vaincus, la classe pseudo dirigeante française que nous voyons contraindre la nation à subir un sort semblable à celui de ses malheureuses consœurs, l'Italie et l'Allemagne, cette classe de figurants impunis, dis-je, joue au loto avec l'histoire du pays - le tranchoir qui l'attend ne sera pas seulement celui des verdicts discrets, mais implacables de tous les historiens futurs.

4 - Réflexions sur l'Académie des bras croisés

Mais il y a pis: depuis longtemps, la question de la souveraineté des Etats est devenue le carrefour de l'histoire où la politique prend rendez-vous avec la morale du monde. Une Académie des sciences morales et politiques infantilisée sera-t-elle absoute en raison de ses droits à la candeur? Ainsi posée aux générations en culotte courte que notre temps a portées au pouvoir, la question de la puérilité que les démocraties affichent sur la scène internationale semble insolite et abrupte ; mais sitôt que la réflexion s'approfondit quelque peu, elle démontre que l'apparente nouveauté d'une interrogation aussi insolente désoriente les mémorialistes et les juristes, tellement la singularité de la pantalonnade juridique d'une Europe bifide ne relègue nullement la question de fond hors de l'arène de l'histoire racontée aux enfants.

Quand les industriels allemands tournent le dos à Mme Merkel et quittent de parti du gouvernement, ils soulignent que la politique étrangère du pays devient hallucinogène. Vingt-cinq ans après la mort du messianisme marxiste, on voit un Etat capitaliste - la Germanie - ruiner de ses propres mains son industrie et son commerce internationaux au profit exclusif d'un autre Etat auto-évangélisé, lui aussi et situé au-delà des mers - son vainqueur apostolique de 1945.

Cette vassalisation brutale et à domicile des peuples eschatologisés par leur propre mythe de la Liberté ne fait pas seulement débarquer jusque dans les provinces la question de la souveraineté des Etats pendus au bout de leur corde, de la nature de leurs relations avec leurs corps électoraux respectifs, elle soulève également la question du statut onirique des évadés de la zoologie, donc de la pesée de l'encéphale d'une bête évolutive et inachevée: une Académie peut-elle passer au large de l'histoire de la boîte osseuse de l'humanité sans sortir définitivement du champ de la recherche anthropologique contemporaine? Que se passe-t-il quand le thème de la Trahison des clercs (1929) de Julien Benda s'installe au cœur de toute l'intelligentsia européenne?

5 - Les innocents du ciel vide

Car si, sous Vichy, quelques écrivains se sont compromis avec l'occupant - ce qui leur a valu de se voir frappés d'une interdiction plus ou moins longue de se faire éditer en France, donc dans notre langue - la situation se présente sous un jour fort différent pour une Académie que son statut spécifique a projetée d'avance et à titre statutaire dans l'histoire politique et cérébrales confondues de la France, puisqu'elle s'est vu confier par l'Etat - et dès 1795 -une mission précise et sans équivalent dans aucune autre République, celle de veiller sans relâche non plus à la solidité de l'alliance de la nation avec une théologie tenue pour révélée et immuable, mais avec une étoile nouvelle de la "théologie naturelle", celle d'une vérité subitement élevée au rang d'une autorité inhérente à la morale universelle des démocraties: un mythe nouveau, celui d'une Liberté sacralisée par la souveraineté des peuples est proclamée à la fois immanente et transcendante au monde. Que valent ce gardien, cette sentinelle et cette chambre ardente, s'il crève les yeux que l'ascensionnel se légitime désormais sur ses propres fonts baptismaux?

Certes, un songe politique de cette envergure et taillé à son tour sur le modèle évangélique précédent aurait pu tourner court, tellement il était menacé dans son berceau par la chute inévitable des utopies apostoliques dans les contingences du temporel. Mais on découvre bientôt que les sotériologies ont raison dans l'ordre politique quand l'heure a sonné où l'histoire événementielle condamne les prophéties bibliques à débarquer sur la terre sous une forme nouvelle du sacré. Deux siècles plus tard, rien n'est devenu plus rationnel, pour tout historien pensant, que d'observer de près l'habillage d'une histoire mondiale finalisée par la démocratie américaine et qui contraint, sur les cinq continents, une civilisation eschatologisée par son langage à se donner les ailes d'un Icare de la Liberté. La rédemption laïcisée des démocraties modernes a besoin de rassembler les peuples messianisés dans une Eglise de leur raison en marche et de leur intelligence en devenir. Si ce temple demeure vide, si les prêtres d'une démocratie aptère désertent soudainement le mont Carmel de leur sotériologie, une République privée de feu et d'autel tombe bientôt en poussière.

6 - Qu'est-ce que l'honneur ?

Mais une raison livrée à la scolastique des modernes exerce néanmoins un sacerdoce ennemi de la sophistique des autels. C'est pourquoi la France avait élevé son intelligentsia d'éveilleurs à un rang sacerdotal latent: elle avait fait à ses guetteurs et à ses veilleurs l'honneur potentiel de les livrer au peloton d'exécution s'ils avaient trahi leur vocation de signataires du pacte nouveau de leur patrie avec l'éternité. Et pourtant, l'occupation allemande n'était pas allée jusqu'à mettre en scène une classe dirigeante qui, depuis lors, s'est mise tout entière au service d'une puissance étrangère: la zone dite libre de la France occupée de 1940 avait livré à la justice pénale les dirigeants, réputés démocrates, de la IIIe République - les Léon Blum, les Edouard Daladier, les Paul Reynaud - qui avaient conduit le pays à la capitulation en rase campagne: seul le sabre de l'occupant avait mis un terme au procès de Riom, qui opposait dans l'ombre Pierre Laval au vainqueur de Verdun.

Les serviteurs de l'atlantisme français passeront-ils en haute cour? Dans ce cas, sauf prescription, M. Hollande sera jugé pour trahison si, sur l'ordre d'un gouvernement étranger et dans son âge mûr - donc censé responsable de ses actes en tant que chef d'Etat - il aura refusé de livrer à la Russie un navire de guerre commandé aux chantiers navals de Saint-Nazaire et payé d'avance.

Mais que vaut l'académie des chenus du Quai Conti? Veille-t-elle à sauvegarder l'alliance de la morale universelle de la France avec son histoire sur le terrain? Comment une assemblée sénescente et qui aura laissé la République sans tête et sans voix depuis 1832 ne serait-elle pas co-responsable de la démission morale du pays et de sa chute dans un atlantisme au jour le jour ? Cet atlantisme n'est-il pas parallèle à l'agonie politique de toute l'Europe du XXIe siècle? Il ne s'agit pas de scolarisés de l'éducation nationale, mais du tribunal souverain d'une nation qui n'a pas jeté à la poubelle le sens de l'honneur que Montesquieu attribuait exclusivement à l'aristocratie - la Liberté est le blason nobiliaire des peuples démocratiques.

A la fin de la seconde guerre mondiale, Julien Benda rééditait sa Trahison des clercs de 1929 , mais avec une nouvelle préface, dans laquelle ce n'était plus seulement leur mission de gardiens des valeurs universelles que certains clercs trahissent, c'est aussi, et "expressément", leur patrie.

7 - La fable du Corbeau et du renard

Mais que l'on songe à la difficulté, pour le citoyen lambda, de démêler dès les bancs de l'école l'écheveau d'une politique internationale tellement vassalisée que les chancelleries les plus exercées ne parviennent pas, disent-elles, à en percer les mystères. M. Kerry avait informé des néophytes américains qui l'écoutaient - les étudiants triés sur le volet de Harvard - qu'il avait, bien évidemment, dû forcer les Etats européens aux cheveux blancs, mais demeurés des enfants, à déclarer à la Russie une guerre commerciale suicidaire pour leurs intérêts nationaux respectifs. Mais le génie politique d'une Blanche Neige italienne - on venait tout juste de la nommer à la tête d'une prétendue diplomatie européenne après un examen de passage réussi de son orthodoxie atlantiste - n'avait pas suffi à lui faire raconter correctement le film de Walt Disney dans lequel elle disait aux sept nains: "Je me croyais en conversation avec ce Monsieur Kerry, je ne savais pas qu'il s'agissait, en réalité, d'un diktat".

Comment voulez-vous que les citoyens et les gouvernements se montrent mieux informés que les nains de l'Europe de Blanche Neige quand ils voient une ombre de Ministre des affaires étrangères du Vieux Continent contrainte de fournir à ses supérieurs hiérarchiques des gages publics de son orthodoxie atlantiste?

Un grand chef d'orchestre russe, Valeri Guerguiev, deviendra, à partir de 2015, le directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Munich. Il avait été invité par le Festival de la Sarre, qui s'est déroulé du mois de février au mois d'août 2014 et qui était placé sous le patronage de Herman Van Rumpuy, alors Président du Conseil européen, ainsi que de Frank-Walter Steinmeier, ministre des Affaires étrangères de Berlin. Mais ces inquisiteurs américanisés avaient décidé d'annuler brutalement la venue du maestro à Munich: il avait refusé de critiquer la loi russe, qui interdit la propagande pour l'homosexualité auprès des enfants en bas âge.

Apprenez la politique à la lecture des fables de Jean de La Fontaine. Que raconte à la France et à l'Europe d'aujourd'hui la fable du Corbeau et du renard? Que si un chef d'Etat comble d'éloges un autre chef d'Etat, ce dernier devrait savoir qu'il s'est mis au service de son complimenteur; et si le flatteur laisse de marbre le corbeau, les oisillons porteront aux nues un chef capable de garder son fromage dans son bec.

Mais la fable de La Fontaine s'est un peu ramifiée: désormais le flatteur montre du doigt à ses vassaux la proie qu'ils devront traquer sans relâche et accabler de leurs imprécations. Et au nom de quelles instances de la morale universelle un César de la démocratie mondiale tiendra-t-il le sceptre d'une main ferme ? Décidément la réflexion sur les relations de la morale avec la géopolitique donne rendez-vous à l'Académie de 1795. Car sitôt que la proie gronde et rugit, elle glace les vassaux de terreur; et ils disent au renard: "Rends-nous le fromage qui est tombé dans ta gueule". Mais le flatteur aux dents longues leur répond: "Il est dans mon estomac, venez- donc l'y chercher."

Si l'Académie des sciences morales et politiques racontait aux enfants l'histoire du fromage de la souveraineté, quelle bible de la démocratie que les fables de La Fontaine!

8 - L'horizon intellectuel perdu de l'Académie des sciences morales et politiques

Mais la réflexion philosophique - donc anthropologique - sur le statut intellectuel de l'Académie des sciences morales et politiques nous rappelle les coordonnées et l'échiquier de la question de fond, celle de la nature des relations que les Etats d'aujourd'hui entretiennent avec leurs couronnes verbales.

Quelles sont la fonction, la vocation et la mission qui devrait rendre irremplaçable l'Académie des sciences morales et politiques? Qu'a-t-elle le devoir de proclamer au chapitre de la pesée philosophique et anthropologique de l'inconstitutionnalité d'une loi? Le Conseil Constitutionnel n'est-il pas la seule instance juridictionnelle expressément habilitée à en juger et sa souveraineté n'est-elle pas exclusive? Comment se trouverait-elle dédoublée par une Académie des droits de la morale et de la pensée face à l'arbitraire des Etats démocratiques eux-mêmes?

Il existe trois étages de la notion de droit international public. Le premier concerne les lois du commerce mondial qui interdisent à un Etat de promulguer des sanctions économiques contre un autre Etat. Le second interdit à un Etat de soumettre ses propres citoyens à des sanctions de ce type. Le troisième concerne l'Académie des sciences morales et politiques et enjoint à cette autorité de poser les ultimes fondements éthiques et universels du droit constitutionnel.

Or, M. Poutine se voit accuser "d'expansionnisme" en direction de l'Ukraine et même, dit-on, en direction de la Moldavie et des Balkans. Quels sont les titres des accusateurs dont l'audace cite la Russie à comparaître à la barre de la problématique étriquée, imprécise et flottante des Etats temporels? Quel est l'empyrée truqué d'une "Justice universelle" ritualisée par des vassaux au service de leur maître? Il s'agit d'un tribunal qui, depuis 1945, s'est étendu à la terre entière et qui porte les armes d'un empire. Celui-ci enserre l'Europe de cinq cents bases militaires illégales par nature et par définition. Il s'agit d'un empire qui domine les océans et qui quadrille la planète de mille soixante quinze forteresses, garnisons et camps retranchés. Quel Olympe de la vérité politique et de son alliance avec une "Justice universelle" qu'un jus gentium aux mains d'un César!

Mais en quoi, répétons-le, l'Académie est-elle condamnée à prendre le relais d'un Conseil Constitutionnel dont leregard ne s'étend pas jusque là? Réponse: un Etat qui viole sa propre loi fondamentale, donc l'esprit de ses institutions, remet le sceptre de l'histoire du monde entre les mains d'un César; et l'Académie de 1795 avait précisément la vocation d'interdire la remise du sceptre de la Liberté, de la République et de la Démocratie entre les mains d'un empereur.

C'est ici que la question de l'éthique monte sur les planches du théâtre qu'on appelle l'histoire, c'est ici que l'Académie a le devoir de suppléer à la carence d'un Conseil Constitutionnel infirme et de faire entendre à sa place une voix transcendante à la constitutionnalité ou à l'inconstitutionnalité des lois - une voix appelée à chapeauter cette institution demeurée à mi-pente et de lui rappeler la nature des relations que la raison politique suprême des démocraties entretient avec une morale universelle. Or, je le redis, ce devoir est exactement celui que les penseurs de 1795 demandaient à l'Académie en 1803 d'honorer. Et à quel moment? Un an avant le couronnement précipité du vainqueur d'Austerlitz - ce qui leur avait valu la dissolution immédiate de leur conclave; un trait de plume du Premier Consul y avait suffi. Et, depuis lors, l'Académie a perdu jusqu'au souvenir de la vie intellectuelle et spirituelle confondues de la France de l'esprit.

Et maintenant un empire mondial de la force nue se trouve au pied du mur. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les États-Unis d'Amérique ont tenté de renverser plus de cinquante gouvernements, dont la plupart avaient été légitimement élus; tenté de réprimer un mouvement populaire ou nationaliste dans plus de vingt pays; interféré massivement dans les élections démocratiques d'au moins trente pays; largué des bombes sur les populations d'au moins trente nations et tenté d'assassiner avec un taux de réussite élevé plus de cinquante leaders politiques étrangers.

9 - Le blocage de la philosophie allemande

Il va de soi que le sommet du pouvoir exécutif français se situe à des années-lumière de la profondeur de jugement qui lui permettrait de poser la question du droit et de la justice à une France et à un Conseil Constitutionnel prisonniers de leur mythe de la Liberté; mais que le pays de Kant, de Schopenhauer, de Hegel fasse monter une petite cuisinière allemande sur la scène du monde et lui demande de pointer son index en direction d'un "envahisseur" est de l'ordre du burlesque, car la Russie tente seulement - et en toute légitimité - de retrouver l'influence que son pays exerçait sur l'Ukraine depuis plus de trois siècles afin d'écarter la menace de la constructions de bases nouvelles des Etats-Unis à ses frontières. Et la cuisinière se livre sans ciller à la tâche ancillaire de renforcer le sceptre du César mondial du moment. N'est-ce pas un spectacle de nature à éveiller l'attention d'Argus aux cent yeux - ceux de la seule Académie au monde dont la mission propre soit précisément de peser cette situation-là?

Mme Merkel n'a qu'une semi-formation de physicienne. Mais la question va plus loin que celle de l'inculture politique des Etats vassalisés et inexperts sur la scène internationale: si la raison cartésienne souligne que l'alliance, depuis Platon, de la philosophie avec la logique transcende le temporel, alors le Discours de la méthode montre son chemin à la pensée rationnelle et ce chemin nous conduit tout droit à nous planter au carrefour où tous les Etats du monde sont guettés par un César. Quelle chance ce serait pour la France, de disposer d'une Académie dont l'Allemagne de Kant manque cruellement!

Il est philosophique, le sceptre de la pensée que l'Académie de 1795 tend au monde d'aujourd'hui. Car l'Allemagne de la postérité de la Critique de la raison pure de Kant n'a pas conquis les armes d'une pesée métazoologique des relations de la morale internationale avec la politique des Etats, et cela parce que le protestantisme allemand a sacralisé en catimini une éthique de la politique des Etats administratifs issus de la Réforme de Luther, qui a décapité le pouvoir central des nations, mais pour les calquer subrepticement sur la sacralisation catholique d'en face - celle du droit tant civil que public.

Le monde moderne place l'Académie au carrefour mondial de la réflexion sur les relations de la pensée avec une morale universelle, de la politique avec la philosophie et des Etats avec leur histoire.

 

Post Scriptum

J'écrivais le 25 juillet: "A partir de cette date, et compte-tenu qu'on ne luttera efficacement contre le naufrage de la langue française que si le Président de la République et le Premier Ministre se voient nommément mis en cause, je relèverai quelques-unes de leurs fautes."

M. Valls dit: Le gouvernement veut impulser une dynamique de croissance. Evitant un anglicisme, il devrait dire que le gouvernement veut stimuler l'économie.

M Hollande dit: "De nouvelles opportunités se présentent à nous. Opportunités est un anglicisme. En français on dit: "De nouvelles occasions se présentent à nous.



Vendredi 21 Novembre 2014


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