Croyances et société

Le véritable apport philosophique et scientifique de la civilisation islamique à l’Occident


Dans la même rubrique:
< >

Dimanche 13 Janvier 2019 - 12:42 3eme temple et sympathiques rabbins !



Rafik Hiahemzizou
Vendredi 5 Juin 2020

Le véritable apport philosophique et scientifique de la civilisation islamique à l’Occident
Le véritable apport philosophique et scientifique de la civilisation islamique à l’Occident

1. La thèse révisionniste de Gougenheim concernant la transmission à l’Occident du savoir grec par les Musulmans

Dans un livre intitulé « Aristote au mon Saint-Michel : les racines grecques de l’Europe chrétienne », paru en 2008, Sylvain Gougenheim, historien français du Moyen Age a entrepris de démontrer que l’Occident a découvert l’héritage grec grâce à ses propres traductions dont un atelier dit de Saint-Michel en France et à un traducteur comme Jacques de Venise qui a traduit Aristote directement du grec vers le latin un demi-siècle avant les traductions de l’arabe réalisées en Sicile et à Tolède en remettant en cause l’idée d’un apport décisif de la civilisation islamique médiévale dans la transmission du savoir grec à l’Occident et ce, malgré le fait qu’aucune trace de traductions du grec réalisées au Mont-Saint-Michel n’existe.
Bien que ce livre soit paru il y a douze ans, il a lancé un débat important pour les relations Orient-Occident qui laisse des échos jusqu’à aujourd’hui. Je pense que malgré les nombreuses critiques dont a fait l’objet la thèse de cet auteur, elle n’a pas été suffisamment réfutée parce qu’elle déplace le centre de gravité du débat vers une question secondaire et non essentielle. Les critiques ont été ainsi piégés.
Cette thèse controversée et peu crédible en matière d’histoire des relations Orient-Occident a fait l’objet d’un débat médiatique et universitaire qui a tourné relativement à son avantage (le livre a été bien vendu, il a obtenu un prix et il a été soutenu par plusieurs spécialistes reconnus). Trois autres éléments permettent d’expliquer cette situation : le premier est l’absence d’une réaction bien argumentée de la part des penseurs musulmans en France, surtout parmi les historiens et les philosophes des sciences.
Le second élément n’est autre que le caractère rédhibitoire et superficiel de ce débat attractif pour les milieux médiatiques qui aiment associer les idées en vogue sur les migrations et l’islamophobie par exemple avec d’autres travaux en apparence scientifiques mais qui sont destinés à un large public peu connaisseur de la complexité des relations Orient-Occident.
Le troisième élément est la focalisation des critiques de ce livre sur des considérations plus idéologiques que scientifiques. L’auteur a été notamment accusé de nourrir les thèses xénophobes et celles relatives au choc des civilisations.
Or, le vrai problème n’est autre que le peu de rapport des idées développées dans ce livre avec la réalité historique des relations Orient-Occident.
D’abord, la thèse de Gougenheim se limite à la question de la traduction des œuvres philosophiques et scientifiques grecques en ignorant la question de la production du savoir scientifique et philosophique du monde musulman lui-même durant la période abbasside en Orient et omeyyade en Espagne ainsi que l’apport d’autres cultures (persane et indienne notamment) qui ont été absorbées par les Musulmans.
Cet auteur va jusqu’à remettre en cause l’assimilation par les Musulmans du savoir grec en raison, d’une part, d’un prétendu irrationalisme de la religion et de la mentalité islamiques, thèses essentialistes et culturalistes par excellence, qui auraient empêché l’assimilation de l’hellénisme chez les Musulmans, ce qui ne fut pas le cas du monde chrétien et, d’autre part, du peu de maîtrise linguistique du Grec chez les philosophes arabes.
L’autre idée véhiculée dans ce livre est le rejet du concept d’âge d’or de l’Islam qui est comparé par de nombreux spécialistes aux Lumières du XVIIe siècle en Europe. Certains ont rappelé qu’au moment où le monde musulman vivait une Renaissance, le monde chrétien était embourbé dans le Moyen Age.

2. Le véritable apport de la civilisation islamique à l’Occident

En fait, Gougenheim s’est trompé sur les deux tableaux. D’abord, les philosophes musulmans n’avaient aucunement besoin d’apprendre le grec puisque comme le dit si bien Alexandre Koyré ils savaient parfaitement faire de la philosophie après avoir absorbé l’héritage philosophique grec et c’est cette capacité à faire de la philosophie qui a été transmise à l’Occident.
Alexandre Koyré considère les Arabo-musulmans non pas seulement et simplement comme des vecteurs de la philosophie grecque mais comme véritablement les « éducateurs » de l’Occident. Au lieu que Gougenheim parle de la méconnaissance des philosophes musulmans de la langue grecque, il aurait mieux fallu qu’il se pose la question suivante : pourquoi les Romains, les Chrétiens du Moyen Age et les Byzantins qui connaissaient parfaitement la langue grecque n’ont pas pu faire de la philosophie ? C’est simplement parce que ces derniers ont perdu, depuis la naissance de l’empire romain, le contact avec l’Extrême-Orient, un contact récupéré et valorisé par les Musulmans. Ces derniers se sont nourris des idées développées par les cultures perse et indienne en plus de la philosophie grecque.
Concernant l’autre question qui est la récusation de l’Age d’or de l’Islam, il convient de rappeler que la révolution scientifique de l’Europe au XVIe siècle n’a été possible que grâce à la première révolution scientifique de l’Islam durant le Moyen Age. L’apport de l’Islam n’a pas été véritablement de fournir des traductions réalisées à partir du grec mais plutôt de produire et de transmettre au monde un véritable savoir philosophique et scientifique.
Par exemple, la méthode scientifique et la physique en Occident doivent beaucoup aux travaux d’Ibn Al-Haytham. Ce dernier a jeté les bases de la méthode scientifique moderne dans sa dimension expérimentale. Dans son livre « Kitab Al Manazer » il lance l’idée que l’œil reçoit la lumière réfléchie par les objets en rompant avec la conception grecque d’une émission de la lumière par les objets eux-mêmes. Il a également développé une méthode pour tester les hypothèses théoriques. Ce travail a été découvert par Roger Bacon (1214-1296), un élève de Grosseteste qui est considéré par Alistair Crombie comme le véritable inventeur de la science moderne.
En réalité, c’est Al-Haytham qui est l’authentique inventeur de la science expérimentale moderne. Il a notamment basé ses hypothèses sur l’optique sur des preuves expérimentales évidentes comme il est coutume de le faire chez les scientifiques modernes. Grâce à cette méthode, il a découvert la loi de réfraction de la lumière et le prisme de lumière bien avant Isaac Newton.
Ibn Al-Haytham a également écrit un livre sur la lumière « Rissãlat fi l-Daw » (Traité de la lumière) dans lequel il a étudié les propriétés de la luminance et sa dispersion à travers des prismes. Ce savant a étendu ses recherches à la densité de l’atmosphère en la liant à l’altitude. Ces résultats ont été transmis aux savants occidentaux comme Francis Bacon, Johannes Kepler et Witelo.
Ibn Al-Haytham a développé également une critique de Ptolémée. C’est là un sujet un peu plus complexe. Comme le dit à juste titre Alexandre Koyré, Copernic ne se situe pas nécessairement en rupture avec le système de Ptolémée.
Toutefois, le long cheminement de la critique de l’Almageste hormis les beaux systèmes d’Aristarque et d’Héraclide du Pont comprend des travaux de scientifiques musulmans durant le Moyen Age comme ceux de l’École de Marāgha en Iran mais aussi et surtout ceux d’Al-Haytham qui sont édifiants.
Dans un livre intitulé « Al-Shukūk ‘alā Batlamyūs » (Doutes sur Ptolémée), Ibn al-Haytham évoque des anomalies géométriques (comme aurait dit Thomas Kuhn) au sein du système de Ptolémée (orientation à partir du centre du monde, problème de l’équant, mouvement de la latitude).
Il va plus loin et comme ce fut l’inventeur de la méthode expérimentale en physique, il lui ajoute la création d’un modèle basé sur la physique céleste. C’est-à-dire sauver les phénomènes en décrivant le mouvement réel des astres et non pas sauver les apparences à travers des artifices géométriques comme l’équant et l’épicycle.
Il parait même qu’ibn Al-Haytham a découvert la loi d’inertie bien avant Galilée : mouvement d’un objet en mouvement uniforme et rectiligne en l’absence d’une force externe.
Il est certain que les contributions d’Ibn Al-Haytham vont au-delà de ce maigre tableau. Mais on est obligé de s’arrêter là. D’ailleurs, les Musulmans ont créé l’algèbre et la trigonométrie, c’est-à-dire une fusion entre la géométrie et l’algèbre. Ils auraient pu développer la physique mathématique comme ultime étape mais ils n’ont peu eu le temps. Ils ont été frappés par un déclin dont on ne peut traiter les causes dans cet article.
D’autres scientifiques musulmans ont joué un rôle dans la révolution copernicienne. Le mécanisme que Copernic utilisa pour éliminer le centre de l’équant et modifier la position de l’orbite terrestre ressemblait aux inventions d’ibn Al-Shâtir et des autres astronomes de l’École de Marâgha en Iran qui connut un grand essor durant le Moyen Âge. Pourtant aucune traduction latine de leurs œuvres n’est attestée aujourd’hui. Ibn Al-Shâtir élimina des constructions de Ptolémée le centre de l’équant et certains cercles, il généralisa une configuration reposant entièrement sur des cercles pour les mouvements des planètes. Mais cette configuration était géocentrique.
Copernic a utilisé dans le Commentariolus, puis dans de revolutionibus une configuration comparable mais avec le Soleil comme centre. De même, Copernic consulta les travaux d’astronomes arabes qui ont approfondi le système de Ptolémée en cherchant à établir de nouvelles valeurs numériques, parmi lesquels, il faudrait distinguer Muhammad Al-Battâni, auquel les travaux de Copernic font référence. Ce dernier emprunta également aux Arabes les méthodes de la géométrie trigonométrique en utilisant les sinus au lieu des chords des astronomes grecs. Les travaux mathématiques de Copernic sont, de ce point de vue, largement supérieurs à ceux de ses prédécesseurs grecs.
Dans le domaine de la médecine, al-Zahrawi (Albucassis) (936-1013) qui fut le grand chirurgien de son époque, a écrit une encyclopédie de 1500 pages et 30 tomes, « Al-Tasrif liman Aegiza an al-Ta’lif », sans protéger ses inventions qui comprenaient les instruments de chirurgie dans les modèles existent aujourd’hui malgré le progrès technologique. Cette encyclopédie a été traduite en latin par Gérard de Crémone et a été éditée plus de vingt fois dans toute l’Europe. Elle est restée la référence en médecine et en chirurgie jusqu’au dix-huitième siècle.

N’oubliant pas bien entendu les mathématiques. Le travail de Muhammad Ibn Mūsā al-Khuwārizmī (mort vers 850 à Bagdad) a été vraiment décisif pour le développement de l’algèbre.
Dans son livre majeur Kitab al Hisāb al-Jabr wa al-Muqăbala (l'Abrégé du calcul par la restauration et la comparaison) il relate une demande qui lui a été faite par le Calife al-M’amun. Ce dernier lui demande d’utiliser son savoir pour permettre aux artisans, aux commerçants et aux particuliers de faire les calculs nécessaires aux divisions, à l’héritage, au commerce, à l’arpentage des terres, aux travaux d’irrigation, etc. Il se met à l’ouvrage et il crée ce qu’on appelle aujourd’hui l’algèbre (al-jabr).
Comme ce fut le cas d’Isaac Newton qui a rédigé ses Principia mathematica philosophica en langage géométrique plutôt qu’infinitésimal, al-Khuwārizmī recourt pour écrire ses six équations canoniques à un langage simple et non chiffré (l’inconnue est appelée chose, shay, la racine, le dijhr, la constante, adād, etc.). En cette matière, il a été très innovant et peu être considéré comme le fondateur de la science algébrique puisqu’il n’a consulté aucune œuvre grecque.
L’honnête intellectuelle de ce savant est vraiment à la hauteur de ses réalisations. Non seulement, il n’a utilisé aucune source grecque pour l’élaboration de l’algèbre et il n’en cite aucune puisqu’il est le véritable inventeur de cette discipline, mais il reconnait en plus les sources indiennes du système décimal positionnel dans son livre Kitābu 'l-ĵāmi` wa 't-tafrīq bi-ḥisābi 'l-Hind (Livre de l'addition et de la soustraction d'après le calcul indien), décrit précisément ce système révolutionnaire repris des Indiens.
Il emprunte aux Indiens les chiffres décimaux mais aussi le zéro qui permet de définir les chiffres négatifs des Indiens, inventé par Bramagupta et cités dans son ouvrage le Brahmasphutasddhana (rédigé en 628). Ce savant indien obtient le le zéro comme résultat de la soustraction d'un nombre par lui-même et montre les résultats d'opérations obtenus grâce à ce nombre emblématique et décisif.
Les chiffres indo-arabes sont diffusés à Cordoue en Espagne et en Afrique du Nord. Puis ils ont été découverts par des occidentaux qui les diffuseront dans le monde chrétien sous le nom de chiffres arabes et qui sont passés en Occident à travers l’Espagne islamique. Les plus connues sont Gerbert d’Aurillac qui deviendra pape de Rome sous le nom de Sylvestre II, Robert de Chester qui traduit le livre d'Al-Khwârismî en 1145 est Leonardo Fibonacci qui reprend cette œuvre dans un ouvrage intitulé Liber Adaci (Le livre du calcul) publié à Pise en 1198. Ce dernier étudia ce système de calcul décimal auprès de savants à Bejaia (Algérie actuellement).

Ils sont progressivement utilisés dans les pays occidentaux et ce n’est pas un hasard que l’un des premiers pays ou voit circuler soit le pays de la renaissance et de la deuxième révolution scientifique mondiale, l’Italie. L’essor de la physique mathématique grâce aux travaux de Galilée et de l’astronomie qui s’est nourrie de cette physique mathématique a nécessité l’utilisation de ce système décimal aussi flexible qu’efficace qui vient remplacer les chiffres romains. Depuis lors, même le nom « chiffre » rappelle son ancêtre arabe « sīfr » qui signifie zéro.
A cet égard, les Musulmans n’ont pas à s’inquiéter de leur héritage scientifique étant donné la provenance indienne des chiffres arabes puisque ce qui compte est non seulement leur diffusion à l’ensemble du monde musulman (Andalousie et Afrique du Nord) puis à l’Occident chrétien, mais aussi et surtout l’invention de l’algèbre qui est véritablement arabo-islamique et l’œuvre d’al-Khawarizmi
En astronomie, il a contribué à la rédaction du Zīj al-Sindhind sur la base d’un ouvrage indien traduit par Muhammad al-Fazari . Le Zij est resté une référence pour les astronomes arabes puisqu’il présente un système de calcul qui sauve les apparences des phénomènes astronomiques emprunté aux Indiens et qui n’aura aucun équivalent dans le monde à cette époque. Il rédige également un ouvrage de géographie dans lequel il améliore les connaissances sur les positions des villes du monde de l’époque surtout dans sa partie islamique.
Concernant la philosophie, je pense que la contribution majeure des Musulmans durant le Moyen Age qui a été transmise à l’Occident ne se réduit pas seulement à quelques idées d’Ibn Sinã, d’Ibn Rũshd et d’Al-Farãbi mais concerne surtout l’unification de la métaphysique et des sciences naturelles par al-Kindī qui fut reprise par Saint Thomas d’Aquin plusieurs siècles après. Cette unification a favorisé la conciliation entre la métaphysique et la théologie qui n’a pas réussi dans le monde musulman en raison d’un retour en force des religieux traditionnalistes, hanbalites et ash’arites et notamment des idées d’al-Ghazãli dans son Tahãfut.
Mais cette conciliation a réussi en Occident grâce à Saint Thomas. Cependant, le premier qui est parvenu à le faire dans le monde musulman est al-Kindī mais son héritage a été malheureusement oublié.
Quant à Ibn-Rũshd, de nombreux travaux historiques montrent que l’Occident chrétien n’a pas redécouvert Aristote grâce seulement aux traductions de ses œuvres du grec vers le latin ou de l’arabe vers le latin mais grâce aussi aux commentaires de ce savant musulman.

Parmi ceux qui ont critiqué ses commentaires comme Saint Thomas et ceux qui ont adopté ses idées comme les averroïstes latins qui ont eu pignon sur rue pendant toute l’époque de la renaissance, il y avait un consensus : sans la lecture d’ibn-Rũshd, l’Occident n’aurait pas franchir le pas vers la renaissance.
Quant à al-Ghazãli, son héritage intellectuel en Occident consiste dans une critique profonde d’Aristote qui a été nécessaire pour dépasser le monde péripatéticien dans des domaines comme la physique et l’astronomie. Or, personne n’a pu critiquer Aristote en Occident durant une longue période jusqu’à la renaissance. Les livres d’ibn Rũshd ont été traduits en latin bien avant ceux d’Al-Ghazãlî. Par conséquent, la perception d’Al-Ghazãlî chez les occidentaux a été influencée par la critique d’Ibn Rūshd et non par une comparaison entre les livres des deux penseurs. Le savant andalou avec sa manière toute aristotélicienne, considère la réfutation par Al-Ghazâlî du principe de causalité comme un rejet pure et simple de la connaissance rationnelle.
Par exemple Ernest Renan reprend les arguments de la science galiléenne contre la pensée scolastique de l’Eglise catholique pour considérer Al-Ghazãlî comme le principal acteur de l’Islam orthodoxe qui est l’équivalent de l’Eglise catholique à l’encontre du rationalisme scientifique des Mut’azilites et des philosophes musulmans inspirés des penseurs de la Grèce ancienne. Mais le savant ash’arite a laissé un héritage différent en Occident à travers sa critique d’Aristote et qui a lui a été bien bénéfique.

3. La thèse de Gougenheim est une radicalisation des idées orientalistes sur l’Islam

En fait, Gougenheim a occulté le véritable paradigme en matière de relations Orient-Occident : ce n’est pas la traduction des livres grecs qui a facilité à l’Occident la réalisation de la deuxième révolution scientifique de l’histoire et le développement d’une philosophie apaisée de toute rivalité entre la foi et la raison mais plutôt l’utilisation des idées et concepts philosophiques et scientifiques des Musulmans.
L’approche de cet auteur est de nature quantitative : nombre de traductions nécessaires à l’Occident. Or, le véritable problème est d’ordre qualitatif : les Musulmans ont transmis l’essentiel à l’Occident en matière de méthode scientifique, de science physique et mathématique, d’astronomie est de philosophie critique anti-aristotélicienne. Inutile de retracer ce que les occidentaux doivent à l’Orient en matière d’idées philosophiques et scientifiques, ils sont connus, décisifs et nombreux.

Il convient juste de rappeler que la démarche de Gougenheim n’est pas novatrice. Elle fait partie de toutes les approches historiques et philosophiques qui ont eu tendance à minimiser au maximum le rôle de l’Islam durant le Moyen Age dans le développement de la pensée humaine et à proclamer que l’Islam a été incapable de transmettre le savoir grec à l’Occident en raison de difficultés endogènes.
Ernest Renan a été peut être le premier à s’intéresser à ce problème. Dans son livre Averroès et l’Averroïsme, il laisse libre court à sa pensée relevant de l"européocentrisme sur les peuples sémites. Selon lui, les peuples sémites ne s’intéressent qu’aux questions mystiques et non rationnelles comme la religion et non à la science et à la philosophie séculière. Selon lui, leur rôle historique a été juste de transmettre la science des Grecs vers l’Europe moderne. Sur ce point, Gougenheim vient enlever aux Musulmans le dernier bastion qui est la transmission du savoir grec à l’Occident.

Ernest Renan prétend que le dernier représentant de la philosophie arabe est Ibn Rũshd dont les œuvres ont été transmises à Saint Thomas. « Lorsque Averroès meurt en 1198, la philosophie arabe a perdu son dernier représentant et le triomphe du Coran sur la libre pensée a été assuré pour au moins six cents ans» a-t-il affirmé.

Renan évoque une première période durant laquelle les livres grecs ont été traduits par les érudits musulmans au neuvième et dixième siècles. Puis il rappelle les travaux d’Ibn Sinâ et d’Ibn Rūshd en les qualifiant de commentateurs de Platon et d’Aristote. Mais il occulte une période durant laquelle les scientifiques et les philosophes musulmans ont crée la première révolution scientifique de l’histoire. Le rationalisme des Mut’azilites et les découvertes d’Ibn Al Haytham et d’Al-Khwârizmî en physique et en mathématiques ne sont pas évoqués par l’historien français.
Au-delà du silence de Renan à propos de l’Âge d’or du savoir musulman durant le haut Moyen Âge, il retrace bien entendu le déclin de la pensée et de la philosophie au treizième siècle lorsque les théologiens orthodoxes ont remporté la partie. Dans cette histoire racontée par Renan, al-Ghazãli a été le véritable ennemi de la philosophie rationnelle.
En tant que théologien orthodoxe, il a eu une grande influence en luttant contre la philosophie rationnelle dont le dernier représentant pour Renan est Ibn Rũshd. Selon Renan, il y a un rejet pur et simple de la pensée critique dans le livre d’Al-Ghazãlî.

Il considère que ce penseur est un adepte du soufisme et le soufisme, selon lui, est le pire ennemi de la pensée rationnelle et de la philosophie. En tant que soufi, Al-Ghazâlî a montré l’invalidité de la raison et du principe de causalité.
Pour Renan, ce qui est vraiment destructeur à la science est la propension à rejeter les lois de la nature et à considérer la relation entre les causes et les effets comme une impression ou une habitude qui existe dans l’entendement humain et non comme une réalité physique dans le monde. En fait, en tant que spécialiste d’Ibn Rũshd, Renan ne voit Al-Ghazãlî qu’avec la manière d’Ibn Rūshd de réagir au livre « Al-Tahâfut » de ce penseur musulman du Moyen Âge.
Ajoutant à ce sombre tableau, le travail d’Ignaz Goldziher, un orientaliste connu, qui considère lui aussi Al-Ghazâlî comme le destructeur le plus impitoyable de la philosophie rationaliste dans les pays d’Islam. Dans un style narratif assez incisif, Goldziher évoque un nouveau fait: l’ancienne culture hellénistique comprenant la métaphysique, la physique, les mathématiques, la médecine et la philosophie a été introduite dans la littérature islamique au Moyen Âge sous le nom de « science des Anciens » ((‘ulūm al-awā’il) en la distinguant de la « nouvelle science » (‘ulūm al-ḥadīthah) qui est la théologie islamique. Les tenants de la nouvelle science théologique et orthodoxe regardaient les adeptes de la science des Anciens avec beaucoup de suspicion : selon eux cette vielle science d’origine païenne recèle en elle un danger pour la foi et les croyances religieuses.
Goldziher ajoute que les tenants de l’orthodoxie considéraient cette science comme inutile. Ce fut suffisant pour éloigner les croyants de cette science, eux qui étaient terriblement sensibles et hostiles à l’égard de l’hérésie. Ce qui mérite de relever dans la narration racontée par Goldziher, se sont deux éléments : le premier est la polarisation de ce qui est opposable à l’orthodoxie et à la théologie par l’ancienne science qui fut progressivement assimilée à une sagesse d’obédience ancienne remontant aux Grecs païens et qui ne concorde avec la croyance et à la foi.
Le deuxième élément est la propagation d’idées qui sont en contradiction avec la religion comme celle de la création du Coran par les Mut’azilites. C’est en raison de cette «toxicité » de la nouvelle science que de nombreux penseurs ont rejoint une nouvelle science qui n’a plus rien à voir avec l’ancienne science qui est Ilm Al-kalam. D’ailleurs, le soutien califal à l’ancienne science rationaliste (notamment sous le règne d’ Ma’mūn) ne dura pas. Sous le règne du calife al-Mutawakil, les livres d’Ibn Sinâ et ceux d’Ikhwān al-Safā ont été brûlés.
Passons maintenant à Bertrand Russel qui a écrit une monumentale Histoire de la Philosophie occidentale en 1945. Dans ce livre exhaustif sur les origines de la pensée occidentale dans sa dimension philosophique, il affirme dans un petit chapitre consacré à la philosophie islamique que la pensée des Musulmans n’était pas originelle et qu’Ibn Sinâ et Ibn Rushd n’ont été que des commentateurs de la philosophie grecque.
Sans remettre en cause l’apport scientifique des Musulmans au Moyen Âge qui ont, selon lui, découvert des choses importantes dans des domaines comme les mathématiques et la chimie, il affirme néanmoins que dans le domaine philosophique et son héritière la logique, ils n’ont pas véritablement apporté grand-chose.
Russel ne voit dans la civilisation et la culture islamiques que des vecteurs à travers lesquels l’héritage grec a été récupéré par les occidentaux. En fait, Russel s’appui dans cette conclusion sur une idée assez largement répondue chez les historiens de la philosophie qui se contentent d’une chronologie très simpliste des contributions les plus décisives à la philosophie occidentale. Les penseurs occidentaux s’accordent à penser qu’Ibn Rũshd a contribué à la naissance de la philosophie chrétienne, notamment celle de Saint Thomas.
Ce philosophe musulman a influencé grandement Saint Thomas, alors qu’il est en même temps le dernier grand philosophe de l’épopée musulmane. Après lui, la philosophie en pays d’Islam aurait décliné pour disparaitre complètement. Ibn Rũshd n’a pas laissé une école de pensée musulmane malgré sa critique obstinée du livre d’Al Ghazãlî, « la destruction des philosophies ».
Les orientalistes prétendent tous que l’Islam n’est pas parvenu à dépasser l’antagonisme entre la raison et la foi. Mais peu d’entre eux remettent en cause son rôle dans la transmission du savoir grec à l’Occident. En effet, même si le monde musulman a décliné et a perdu son héritage scientifique et technique peu importe les raisons qui n’ont d’ailleurs jamais fait l’objet d’un consensus entre les historiens, il n’en demeure pas moins vrai que l’Orient et l’Occident musulmans ont réussi à transmettre à l’Occident chrétien non seulement l’héritage grec mais également un patrimoine philosophique et scientifique développé de manière endogène et qui est d’une grande valeur pour l’humanité.
Par conséquent, Gougenheim représente la dernière génération de penseurs occidentaux et d’orientalistes qui ont minimisé sans arguments valables le rôle de l’Islam dans l’histoire des civilisations et dans les relations Orient-Occident.

Rafik Hiahemzizou

Références

Djebbar Ahmed L'algèbre arabe, genèse d'un art, Vuibert/Adapt, 2005,
Gingerich Owen L’Astronomie en Islam, Pour la Science, avril 1986.
Goldziher, Ignaz Sur l'Islam : Origines de la théologie musulmane, Paris, Desclée de Brouwer, 2003.
Gougenheim Sylvain Aristote au Mont-Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne. Editions du Seuil, coll. « L'univers historique », Paris, 2008
Koyré Alexandre Etudes d’histoire de la pensée scientifique. Gallimard,
1985

Rashed Roshdi D'Al-Khwârismî à Descartes : études sur l'histoire des mathématiques classiques, Hermann, 2011

Renan Ernest Averroès et l'Averroïsme : essai historique, 1882, Paris Calmann Lévy.

Russel Bertrand History of Western Philosophy, Routledge Classics, Nouvelle édition, 2004.

Tbakhi Abdelghani, MD
and Amr Samir S. MD Ibn Al-Haytham: Father of Modern Optics, Annals of Saudi Medicine, Nov.2007.






Vendredi 5 Juin 2020


Nouveau commentaire :

Coup de gueule | Croyances et société | Reflexion | insolite, humour, conspiration...


Publicité

Brèves



Commentaires