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Le sommet de l’OTAN à Riga: vifs conflits au sujet de l’Afghanistan


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Le sommet de l’OTAN, qui s’est tenu mardi et mercredi de cette semaine à Riga, la capitale lettone, a été marqué par de profondes divergences d’opinion entre les Etats-Unis d’une part et la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne de l’autre.


Peter Schwarz
Mardi 12 Décembre 2006


Par Peter Schwarz


Il est clair que ces divergences d’opinion étaient centrées en premier lieu sur la revendication des Etats-Unis qui souhaitent que l’Europe renforce le déploiement de ses troupes en Afghanistan et commence à envoyer ses troupes dans le sud et l’est du pays qui est en proie à des conflits sanglants. Toutefois, des questions plus fondamentales étaient en jeu et avaient trait au rôle futur de l’OTAN et aux conflits d’intérêts entre les Etats-Unis et l’Europe.

Washington souhaite que l’OTAN passe d’une alliance transatlantique à une alliance militaire mondiale qui comprendrait des pays tels que l’Ukraine, la Géorgie, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, Israël et l’Afrique du Sud et qui opérerait alors comme une sorte de réservoir de troupes que les Etats-Unis pourraient déployer dans leurs campagnes militaires mondiales. Cette « nouvelle OTAN » comme le rapporte ironiquement l’hebdomadaire allemand Die Zeit, équivaudrait à un « pool permanent de coalition des volontaires (coalition of the willing) sous régie américaine. »

Pour leur part, les Européens sont aussi en faveur d’un déploiement militaire global renforcé, mais pas sous la forme de troupes auxiliaires mises à la disposition des Etats-Unis. Comme l’exprimait le président français, Jacques Chirac : « Les Européens se sont trop longtemps reposés sur leurs Alliés américains. Ils doivent assumer leur part du fardeau en consentant un effort national de défense qui soit à la hauteur de leurs ambitions pour l’Alliance atlantique. »

Le conflit au sujet de l’intervention de troupes en Afghanistan n’est que l’expression concentrée de ces divergences. En dépit de toutes les divergences d’opinion affichées lors du sommet, les participants au sommet de Riga étaient tous d’accord sur un point : cette intervention, la plus importante de l’histoire de l’OTAN et qui a fait un nombre sans précédent de victimes, était, au dire de la chancelière allemande, Angela Merkel, le « test décisif » pour l’avenir de l’alliance.

Il y a trois ans, l’OTAN avait pris, en Afghanistan, la direction de la Force internationale d’aide à la sécurité (Isaf). Actuellement, 32.000 soldats participent à des opérations de l’Isaf. Ils sont issus des 26 pays membres de l’OTAN et de onze pays supplémentaires. Quelque 12.000 hommes ont été envoyés par les Etats-Unis.

A l’origine, la mission de l’Isaf consistait à sécuriser le nouveau gouvernement de l’Afghanistan à Kaboul, mais, entre-temps, la zone d’opération de l’Isaf couvre l’ensemble du pays. Les unités de l’OTAN sont impliquées dans des combats permanents contre des rebelles armés notamment dans le sud et à l’est du pays. Les pertes en vies humaines de l’Isaf sont à présent, toutes proportions gardées, même plus élevées que celles des Etats-Unis en Iraq si l’on tient compte du nombre total de troupes impliquées dans la guerre au cours des deux années de guerre.

Rien que cette année, 150 soldats de l’Isaf ont été tués au combat. Les unités qui ont avant tout été touchées viennent des Etats-Unis, du Canada, de Grande-Bretagne et des Pays-Bas. Quelque 90 pour cent des soldats tués en Afghanistan proviennent de ces quatre pays.

D’autres pays ont invoqué un caveat opérationnel, un mandat limité, pour leurs troupes, qui exclut la participation aux combats offensifs qui font rage dans les provinces du sud et de l’est. C’est ainsi que l’Allemagne se trouve, avec environ 3.000 soldats, au troisième rang parmi les pays qui mettent le plus de troupes à disposition, mais sa zone opérationnelle se situe dans des régions relativement calmes au nord de l’Afghanistan. La France a stationné 1.100 soldats dans la capitale et les soldats italiens et espagnols ne sont pas directement impliqués dans les combats au sud.

Depuis des mois, la pression exercée sur ces pays ne cesse de croître pour que ces restrictions soient levées et pour que leurs troupes puissent être envoyées au combat dans le sud et l’est. De plus, l’OTAN a réclamé un renforcement du contingent de l’Isaf d’environ 2.500 hommes.

Cette pression a été systématiquement augmentée durant les semaines qui ont précédé le sommet de Riga. Lors d’une conférence à Berlin, le sous-secrétaire d’Etat américain, Nicolas Burns, a demandé instamment au gouvernement allemand d’augmenter ses dépenses militaires et de « réfléchir à la question de savoir si les restrictions sévères qui sont imposées à ses troupes étaient raisonnables pour l’OTAN. »

Le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, un Hollandais, s’était exprimé dans le même sens. Il a déclaré : « Recourir à des caveats opérationnels signifie invoquer des caveats pour l’avenir de l’OTAN. A Riga, je veux transmettre haut et fort ce message à nos chefs d’Etat et de gouvernement. »

Le thème fut repris par le président Bush dans un discours qu’il a tenu à l’université de Riga à l’occasion de l’ouverture du sommet de l’OTAN. Il a dit que l’OTAN ne réussirait en Afghanistan que si « les pays membres fournissent les troupes nécessaires aux commandants au sol pour qu’ils mènent à bien leur mission. » D’après lui, l’Alliance avait été fondée selon un principe clair : « une attaque contre un est une attaque contre tous. Ce principe est valable dans le cas d’une attaque sur notre sol ou contre les troupes en mission de combat de l’OTAN à l’étranger. »

Dans son style habituel de voyou, Bush mêla le langage de l’intimidation la falsification des faits pour arguer en faveur d’une intensification de la violence. « Nous avons tué des centaines de talibans, et cela a éliminé tous les doutes qui existaient dans l’esprit de tout un chacun quant au fait que l’OTAN remplira sa tâche, » dit-il.

Bien qu’un nombre croissant de civils soient tués quotidiennement par les opérations brutales menées par les troupes d’occupation contre de prétendus combattants talibans, Bush persista à attribuer la résistance grandissante exclusivement aux « combattants talibans et à al-Qaïda », aux « trafiquants de drogue, aux éléments criminels et aux seigneurs de la guerre » qui « restent actifs et qui sont décidés à détruire la démocratie en Afghanistan. » Bush ignora le fait que la plupart des seigneurs de la guerre et des trafiquants de drogue étaient alliés aux Etats-Unis dans la guerre contre les talibans et que l’accroissement de leur pouvoir et de leur influence était largement dû au soutien des Etats-Unis.

Bush poursuivit en louant le régime fantoche corrompu de Hamid Karzai comme étant l’incarnation de la démocratie : « Grâce à nos efforts, » déclara-t-il, « l’Afghanistan est passé d’un cauchemar totalitaire à une nation libre en disposant d’un président élu, d’une constitution démocratique et de soldats et de policiers courageux qui se battent pour leur pays. »

Les gouvernements européens étaient farouchement opposés à la revendication de Bush en faveur d’un engagement militaire accru. Toutes les fois que l’occasion se présentait, la chancelière allemande, Angela Merkel, a souligné que les soldats allemands avaient fait « un bon travail de construction » et qu’ils ne seraient pas envoyés au combat. Après la réunion, le premier ministre italien, Romano Prodi, a déclaré : « Notre position reste absolument inchangée tout comme celle de la France, de l’Espagne et de l’Allemagne. »

Indirectement, ils reprochèrent au gouvernement Bush d’être responsable de l’intensification du conflit en recourant de façon unilatérale à des moyens militaires dans un conflit qui ne pourra plus être résolu par les seuls moyens militaires.

Ce point de vue a été repris dans les médias allemands sous les formes les plus diverses. Le quotidien de Berlin « Tagesschau » a écrit : « La force internationale a fait l’objet en beaucoup d’endroits d’incompréhension, de colère et d’animosité en raison de ses opérations militaires massives. Des avions de l’OTAN ont sans cesse détruit les maisons et les infrastructures et les patrouilles de l’Isaf ont continuellement tiré sur des civils. »

Bien avant le sommet, le Süddeutsche Zeitung avait écrit : « Il serait fatal de se limiter dans la demande à des troupes additionnelles. Ceci ne mènerait qu’à un nouveau stade d’intensification contre un adversaire qui ne peut être vaincu militairement. Le sort des Etats-Unis en Iraq devrait servir de leçon à l’OTAN. La puissance mondiale dispose de cinq fois plus de soldats en Iraq que l’OTAN en Afghanistan. Et néanmoins, elle ne combat plus pour la victoire, mais seulement pour une forme de sa défaite. »

A la fin du sommet, les participants exhibèrent, certes, comme d’habitude leur unité mais rien ne subsistait plus des revendications originelles concernant le renforcement des troupes et le retrait des caveats. Seul « en cas d’urgence » les troupes allemandes et françaises fourniront de l’aide aux forces assiégées dans le sud, une disposition qui est d’ailleurs déjà en vigueur. Le Danemark, le Canada et la République tchèque seraient disposés à augmenter légèrement leurs contingents. Ceci n’a pourtant pas été officiellement annoncé.

La France a été en mesure d’imposer sa revendication pour un « groupe de contact » grâce auquel tous les acteurs internationaux importants, y compris les Nations unies, l’Union européenne et la Banque mondiale, peuvent coordonner leurs activités en Afghanistan, une revendication clairement dirigée contre la dominance des Etats-Unis.

La discussion quant à l’élargissement futur de l’OTAN qui à vrai dire aurait dû être le thème principal du sommet, fut en grande partie abandonnée. Seuls les trois petits pays des Balkans, l’Albanie, la Croatie et la Macédoine pourraient y adhérer dès 2008 suite à l’ouverture de négociations d’accession. En ce qui concerne l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine qui est fortement soutenue par les Etats-Unis, seule la possibilité d’ouvrir « un dialogue » a été indiquée. D’autres candidats potentiels, tel le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ne furent même pas mentionnés.

Selon le journal conservateur allemand, Frankfurter Allgemeine Zeitung, « En dépit de toute l’agitation autour de la solidarité de l’alliance et de la stratégie de l’alliance en Afghanistan, le résultat est bien maigre : beaucoup de bruit pour bien peu. »

Il serait faux toutefois, d’interpréter le conflit sur l’usage du soi disant hard power (manière dure) ou soft power (manière douce) qui a dominé tout au long du sommet de Riga comme un conflit entre une politique étrangère pacifique et une politique étrangère basée sur la violence.

L’Union européenne est activement engagée à développer ses propres capacités militaires, et ce, en partie en concurrence avec l’OTAN. L’armée française en particulier a démontré à maintes reprises qu’elle n’avait rien à envier aux Etats-Unis quant à la brutalité employée pour écraser des rébellions anticoloniales. Jusque-là, l’armée allemande d’après-guerre a manqué d’occasions pour démontrer ce dont elle est capable, mais la coopération entre l’armée allemande et les Etats-Unis lors des enlèvements illégaux et la torture a démontré qu’elle fait preuve de peu de scrupules lorsqu’il s’agit de recourir à la violence.

Ce sont les intérêts stratégiques divergents qui se cachent derrière les différences quant à la manière de procéder en Afghanistan. Les puissances européennes redoutent d’être entraînées dans le sillon de la politique étrangère américaine et de plonger dans le tourbillon du désastre en Iraq au cas où les Etats-Unis contrôleraient l’OTAN : elles ne sont pas disposées non plus à ce que les Etats-Unis compromettent leurs vastes intérêts économiques au Moyen-Orient. Ce faisant, elles considèrent l’affaiblissement de la position du président américain comme une occasion d’intensifier leurs efforts pour sauvegarder leurs propres intérêts impérialistes.

L’ampleur des conflits au sujet de la politique étrangère fut révélée dans une autre question qui ne fut pas abordée ouvertement lors du sommet, à savoir les relations de l’Europe avec la Russie.

Le fait qu’un sommet de l’OTAN se tienne pour la première fois sur le sol d’un pays qui avait appartenu à l’ancienne Union soviétique a été vu comme une provocation contre Moscou. Le gouvernement russe considère l’ancienne Union soviétique comme étant son actuelle sphère d’influence et ressent toute avancée de l’OTAN vers ses frontières comme une menace.

Dans son discours d’ouverture du sommet, Bush a déclaré que « pour la première fois notre alliance se réunissait dans l’une des “nations captives” annexées par l’Union soviétique. » Il fit allusion au monument de la Liberté qui se trouve en plein centre de Riga non loin du lieu de réunion du sommet. Le monument avait été érigé en 1935 par le régime autoritaire de Karlis Ulmani qui avait pris le pouvoir un an auparavant à la suite d’un coup d’Etat.

Bush évita de mentionner l’occupation de la Lettonie par les nazis qui dura quatre ans et qui, avec le soutien des unités SS lettones, ont massacré l’ensemble de la population juive et un nombre considérable de partisans. Au lieu de cela, il fit référence à l’expulsion des nazis par l’Armée rouge soviétique en 1944 comme étant le signal de départ d’une dictature qui dura cinq décennies. C’est précisément le genre d’interprétation de l’histoire lettone que l’on trouve dans les publications d’extrême droite.

Bush mit alors directement en parallèle la lutte pour la « liberté » contre le « communisme » avec ce qu’il appela la « lutte idéologique décisive du 21e siècle », notamment la « guerre contre la terreur » qui apportera, dit-il, au Moyen-Orient le genre de « liberté » et de « paix » qui règnent actuellement en Europe.

Aucun des chefs de gouvernement présents ne chercha à réagir contre cette déformation manifeste de faits historiques. Toutefois, le président Jacques Chirac a réagi à sa manière en invitant le président russe, Vladimir Poutine, qui n’avait pas été invité au sommet, à venir au dîner de son 74e anniversaire à Riga. Cette nouvelle a, selon le journal Le Figaro, « provoqué l’ire du président américain, George Bush. » Finalement, ce fut la présidente lettone, Vaira Kike-Freiberga, qui empêcha Poutine de venir.

Pour le moment, se sont encore des questions et des disputes de moindre importance qui révèlent les vraies tensions qui existent entre les différents partenaires de l’OTAN. Mais la divergence de leurs intérêts de grandes puissances menace l’unité même de l’OTAN et laisse présager des conflits entre les grandes puissances à la même échelle que ceux qui ont dominé la première moitié du siècle dernier.

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Mardi 12 Décembre 2006

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